400 ans d’innovation navale
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Pascal Griset

400 ans d’innovation navale

Nouveau Monde Editions, 2017, 287 p., illustrations, 29€

Guillaume Lévêque
lundi 8 janvier 2018

Des arsenaux de Colbert au groupe de droit privé DCNS (dont les dirigeants ont récemment américanisé la dénomination en le rebaptisant Naval Group), la saga de la construction navale militaire française s’ancre à la confluence entre l’histoire de la mer, l’histoire de la guerre et l’histoire des technologies. La synthèse à la fois exigeante et accessible élaborée par Pascal Griset dépeint avec beaucoup de précision quatre siècles d’évolution des navires, des personnels, des systèmes et des lieux de production.

Longtemps indissociable de la figure tutélaire de la puissance publique, la construction navale est un outil stratégique de puissance et de souveraineté. Elle s’appuie sur un appareil industriel dont la performance est fondée dès son origine sur la culture de l’innovation. À ce titre, l’amélioration des navires de guerre est étroitement associée à un processus de transformation perpétuelle des lieux d’implantation, des techniques de fabrication et de la main-d’œuvre.

Sur la longue durée, des formes de continuité sont néanmoins perceptibles. Par-delà les nombreuses réorganisations et adaptations dont ils font l’objet, la permanence des sites est la plus évidente. Les arsenaux de Toulon, Brest, Rochefort, Lorient et Cherbourg, leurs annexes industrielles des fonderies de Ruelle et d’Indret, ont conservé soit l’empreinte soit la vocation qui les a fait naître. Plus temporairement, des chantiers navals ont aussi été implantés à Dunkerque au temps du Roi-Soleil, Anvers sous la domination napoléonienne, Saigon, Dakar ou encore Bizerte à l’ère coloniale.

Une autre spécificité durable ressort du corps social formé par le personnel des arsenaux. Hiérarchisé de façon militaire, il est animé d’une forte identité en dépit des différences entre un encadrement d’ingénieurs et une force de travail composée d’ouvriers à statut protégé et de travailleurs précaires, avec l’appoint des forçats utilisés jusqu’au Second Empire. L’excellence professionnelle requise par la construction navale rend sensible à la fois l’importance de l’acquisition empirique de l’expérience et les problématiques du recrutement et de la formation, dans un contexte où l’innovation technologique redéfinit régulièrement les métiers et l’organisation du travail. Bastions précoces de culture ouvrière, les arsenaux sont aussi des lieux de forte identité revendicative, des théâtres de lutte militante où se constitue au XIXe siècle un modèle social paternaliste conduisant à l’adoption du statut d’ouvrier d’État. Ce qui n’exclut pas l’existence durable de partenariats public-privé, noués dès l’Ancien Régime (et dont l’exemple le plus remarquable est peut-être le rôle essentiel des chantiers Normand du Havre dans la conception et la production des torpilleurs).

Les hommes de la construction navale évoluent dans un cadre de production que les révolutions industrielles et technologiques du XIXe et du XXe siècle remodèlent en profondeur. Pôles de proto-industrialisation dès l’Ancien Régime, les arsenaux et leurs établissement annexes sont transformés par la montée en puissance d’un équipement de plus en plus sophistiqué et performant. Le réaménagement de l’organisation matérielle des infrastructures et de l’espace des arsenaux permet la mise en place d’un système industriel rationalisé à la mesure des besoins de la modernité navale.

Conception, fabrication et production ne cessent en effet de se perfectionner au rythme des transformations des bâtiments de guerre. Vaisseau de ligne et frégate s’effacent, cédant le pas au cuirassé et au torpilleur, avant que le sous-marin et le porte-avion ne s’imposent à leur tour. Les paramètres fondamentaux sont également bouleversés. La force de propulsion est révolutionnée par des mutations majeures : le charbon éclipse la voile, le diesel remplace le charbon, l’électricité ou l’atome entrent en service. La structure des navires évolue de façon tout aussi notable, passant du bois au fer, puis du fer à l’acier. Vitesse, puissance de feu, systèmes de navigation, de protection, de transmission, de détection et de tir connaissent aussi des métamorphoses considérables.

Le titre du livre met en exergue la force motrice qui dynamise ces processus. La constance de l’esprit d’innovation s’articule sur une combinaison entre exigence institutionnelle de la performance, progrès technologique, savoir-faire et expérience. Le lecteur se régalera de pages passionnantes sur les méthodes de travail des arsenaux d’avant-hier à aujourd’hui, les contraintes d’approvisionnement au temps de la marine à voile, l’invention du navire cuirassé, l’élaboration des torpilleurs et des sous-marins ou encore l’apparition de l’aéronavale, sans omettre la remarquable renaissance des arsenaux après la Libération. Le tableau des réussites ne masque pas les lacunes, retards ou insuffisances qui ont parfois entravé le développement de la Marine. On adhèrera peut-être moins à l’évocation des enjeux contemporains, où la technique absorbe la magie et le propos tend à prendre le ton d’une communication d’entreprise.

Mais c’est là affaire de point de vue, de même qu’on négligera de rares coquilles éparses. Car ce beau travail d’historien, étayé par des apports bibliographiques de qualité où grands spécialistes et études monographiques sont judicieusement mis à contribution, mérite l’éloge. Une iconographie abondante et bien choisie gratifie le propos d’un magnifique supplément d’incarnation qu’on ne peut que savourer sans réserve. Ainsi l’évocation potentiellement austère de l’histoire d’un domaine industriel prend-t-elle le caractère d’une aventure palpitante.

© Guillaume Lévêque

Par Guillaume Lévêque

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