Décrypter le monde aujourd’hui
Vous êtes ici : Service de presse Géographie Epistémologie

Décrypter le monde aujourd’hui

La crise de la géographie


jeudi 21 décembre 2006

CR par Jean-François Joly, professeur aux Lycées Claude Monet et François 1er du Havre

Georges Roques, géographe enseignant et formateur de Montpellier, livre dans cet ouvrage ses réflexions sur l’état actuel de la géographie avec un titre décalé dans la mesure où le sous-titre aurait mérité d’être le titre et inversement. Il ne faut donc pas s’attendre à avoir les clés pour comprendre le monde contemporain en lisant ce livre mais à réfléchir sur une matière au bilan catastrophique selon l’auteur.

La réflexion s’organise en trois parties : le constat de la crise, la confirmation du diagnostic par les professionnels intéressés (élèves, enseignants, personnels spécialisés...), des pistes pour sortir de cette crise. L’introduction est placée d’emblée sous le signe d’une certaine nostalgie - les trois géographes cités sont P. Vidal de la Blache, A. Meynier, A Frémont - d’une géographie qui aurait perdu son âme par sa quête de scientificité et qui serait de plus en plus mal enseignée.

La partie 1 « Des divorces à la chaînes » commence par le constat du divorce entre la société et la géographie : face à une société qui a considérablement évolué, l’auteur s’appuyant sur un sondage de l’IGN et un questionnaire (non explicité) montre la mauvaise image de la matière, son statut scientifique flou, sa position disciplinaire inféodée à l’histoire, les impasses de la didactique, son incapacité à passer la rampe des médias contrairement à l’histoire.

Le chapitre 2 « les attentes sociales » est un tableau d’une noirceur absolue : zéro pointé que ce soit pour la construction de la personnalité des citoyens, la connaissance des autres cultures, le regard critique sur les questions d’actualité.

Le chapitre 3 « des occasions manquées » présente une vision épistémologique de la géographie scolaire de l’école de Jules Ferry à nos jours dont il ressort que, jamais la géographie n’a la place et le contenu que l’auteur voudrait lui voir assigner.

La seconde partie a un titre faussement interrogatif « malaise réel ou crise fantasmée ? » car le contenu confirme à chaque ligne l’importance du malaise. Les enquêtes auprès des élèves, des professeurs sont donc l’occasion de répéter les constats accablants de la première partie, matière ennuyeuse, mal enseignée, mariage forcé et subi à l’histoire, coupure géographie universitaire / géographie scolaire... Les programmes, le mode de recrutement des enseignants, les querelles de géographes, l’absence médiatique de la géographie sont de nouveau mis en avant dans les trois chapitres suivants.

Après ce constat récurrent et accablant, le lecteur attend avec impatience la troisième partie « entre le présent, temps de l’initiative, et le futur, horizon de l’attente ». Le premier chapitre « quelle place prendre » est consensuel : apprendre à mieux vivre, donne envie, participer au débat public, créer des outils de diffusion, traiter des thèmes intéressant la vie du monde. Ce dernier point fait l’objet du chapitre 2 où l’auteur appelle les géographes à l’ouverture thématique interdisciplinaire et à renoncer à leur langage savant qui isole encore plus. Les programmes sont donc fatalement mis en cause dans le chapitre 3 dans leurs contenus et dans leur cadre d’élaboration ; G.Roques appelle à l’utilisation de la démarche systémique, d’outils nouveaux, de documents de nature beaucoup plus variés. Cela suppose bien sur une formation enseignante totalement renouvelée dans un cadre pluridisciplinaire (chapitre 4) et des objets d’études permettant « d’entrer dans le monde » (chapitre 5). Ainsi conclut l’auteur, sera atteint l’objectif de « retrouver la place qu’a eue la géographie, voilà un siècle ».

La tonalité sombre de cette vision catastrophiste de la géographie interpelle. L’effet est accentué par le choix du plan qui fait que de nombreux arguments reviennent sous la plume plusieurs fois, ainsi l’argument d’une matière enseignée avant tout par des historiens de formation, l’absence des géographes de la scène médiatique... Cet aspect répétitif peut gêner concernant même une citation d’André Meynier (p16 et 58).

Bien sur, certains constats lucides, certains travers et insuffisances dénoncés, certaines nostalgies (la formation avant qu’elle passe sous contrôle des IUFM, la réussite de la collection « Découvrir la France, celle du colloque d’Amiens de 1991 ») suscitent l’adhésion mais pas leur accumulation sans contrepoint. Sans compter que parfois l’auteur tombe dans les travers qu’il dénonce : ainsi pour l’hermétisme du langage des géographes universitaires montré du doigt p 155, il nous offre p 149 « la mise en oeuvre d’objets ostensifs », p 172 une « désystémogènèse », p173 « d’articuler langages, communauté discursive et registre sémiotique »... De même plusieurs passages du livre donnent lieu à des tourbillons de références et de citations (page 27 Attali, Taguieff, Bergson, page 29 E. Roudinescu, P. Fauconnier et L. Ferry en l’espace de huit lignes !!). La description critique des querelles universitaires produit la même impression : les oppositions de personnes, surtout lorsqu’elles eurent lieu au sommet (R. Brunet / Y. Lacoste), les mesquineries corporatistes des universitaires sont dénoncées mais l’auteur lui-même aime en plusieurs occasions à décocher des flèches, à être distributeur de mauvais points de manière allusive. Beaucoup de lecteurs n’auront pas les clés de décodage du microcosme des géographes universitaires.
Plus fondamentalement, dans une perspective épistémologique, ce livre semble décalé dans le temps d’une dizaine voire d’une vingtaine d’années. D’ailleurs, p 107, on trouve ce décalage car l’ouvrage d’Y. Lacoste qui est appelé à la rescousse de l’argumentation de l’auteur ne date pas de 1985 mais de 1975 (La Géographie, cela sert d’abord à faire la guerre). Aujourd’hui, la scène géographique me paraît beaucoup plus pacifiée et des avancées substantielles ont été faites vers cette géographie ancrée dans le monde qu’appelle l’auteur de ses voeux. Même le festival de Saint-Dié auquel l’auteur participe activement depuis sa création est peu mis en avant. Il faut attendre la page 158 pour voir cités en dix lignes les Cafés géographiques (pour une contrepèterie géographique, non pour la qualité des contenus du site, ni pour celle des débats organisés dans plusieurs villes !), la page 171 pour la pratique des études de cas en seconde sans que l’enthousiasme soit comparable à celui qui célèbre page 174 « le fantastique logiciel Google Earth et le remarquable portail de l’IGN ». Pas un mot de la liste des Clionautes, de tous ces collègues obscurs qui mutualisent leur réflexion sur l’usage pédagogique de ces nouveaux outils (y compris dans leurs limites !). Pas un mot non plus sur ces géographes universitaires qui ne rechignent pas à faire des conférences dans les régions sur des thèmes on ne peut plus actuels que sont la mondialisation (Laurent Carroué), le développement (Bernard Bret), l’environnement (Yvette Veyret)... Comment parler de didactique de la géographie sans même citer Gérard Hugonie ? Dominique Borne est-il l’inspecteur général qui s’impose pour en plusieurs occasions appuyer une argumentation géographique lorsqu’il dit par exemple p130 que la géographie physique a été trop vite larguée ? Outre Y. Veyret, G. Bertrand (autre auteur oublié) a considérablement fait évoluer l’insertion de la géographie physique dans une optique systémique, ce qui a permis de dépasser la vieille opposition géographie physique - géographie humaine.

La noirceur du tableau est donc très excessive : par exemple que penseront de cette condamnation sans appel de la géographie enseignée par des historiens les nombreux collègues historiens de formation, passionnés de géographie qui l’enseignent avec autant de talent que bien des diplômés de géographe. Sans compter que de nombreux maux que Georges Roques attribue à la sphère géographique sont partagés en fait par d’autres disciplines et l’histoire en premier lieu : ainsi le procès fait à certaines revues géographiques est facilement transposable en Histoire. Lui-même d’ailleurs en convient en une occasion lorsque Micheline Roumegous est judicieusement citée (p.108) à propos d’une perte de sens des savoirs et des apprentissages scolaires qui n’est pas spécifique à la géographie.

La lecture de cet ouvrage est donc biaisée par son caractère très personnel : il apparaît comme un testament amer d’un géographe dont les idées, les initiatives rappelées à plusieurs occasions dans le texte n’ont pas suscité l’écho espéré dans la profession d’où une vision trop unilatéralement pessimiste qui affaiblit l’impact de certaines argumentations utiles par ailleurs pour alimenter le débat épistémologique sur l’objet de la géographie.

Copyright Clionautes

Enregistrer l'article au format PDF

La Cliothèque 2017

Licence Creative Commons
Les Clionautes sous licence Creative Commons Attribution
Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International

Site développé avec SPIP, un programme sous licence GNU/GPL.

Design et Squelettes : B. Modica & X. Birnie-Scott pour La Cliothèque.

Hébergement La Cliothèque par