Du Rhin à la Manche - Frontières et relations franco-allemandes au XXe siècle
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Peter Schöttler

Du Rhin à la Manche - Frontières et relations franco-allemandes au XXe siècle

Préface de Henry Rousso. Presses universitaires François Rabelais, Tours, 2017, 230 p, 25€

Laurent Bensaid
lundi 11 septembre 2017

Professeur d’histoire contemporaine à l’ Université libre de Berlin, Peter Schöttler est un historien des relations franco–allemandes et de l’historiographie française et allemande. L’ouvrage est en grande partie consacré à la manière dont les historiens allemands et les hauts fonctionnaires nazis, mais aussi les historiens français ont envisagé la question de la frontière franco allemande.

L’ouvrage peut se lire à un triple niveau. C’est d’abord un ouvrage historique et l’auteur publie le rapport d’un haut fonctionnaire nazi, Stuckart, relatif à ce qu’aurait dû être la frontière franco–allemande en cas de victoire de l’Allemagne. C’est surtout un ouvrage d’historiographie. Peter Schöttler analyse la manière dont les historiens français, mais surtout allemands ont étudié la question du Rhin de la frontière franco–allemande. Il montre que de nombreux historiens ont envisagé la question de manière ethnique, ouvrant ainsi la voie au remodelage nazi de l’Europe. Il s’interroge ainsi sur les préjugés qui sous-tendent ces travaux et sur leur valeur historique. Il consacre également un chapitre à l’itinéraire de son grand-père Gustav Krukenberg, qui commanda la division SS Charlemagne à la fin de la guerre. C’est enfin un ouvrage engagé.

Comme le souligne Henry Rousso dans sa préface, Peter Schöttler est un » historien engagé dans les combats intellectuels et scientifiques des années 1970 pour dénoncer les séquelles longues du nazisme, et les tabous et interdits pesant sur cette période dans la société ouestallemande des années 1960-1970. » Il est ainsi très critique à l’égard des historiens qui ont commencé leur carrière sous le nazisme et qui l’ont poursuivie par la suite sans s’interroger sur leur adhésion au régime ni sur le fait que leurs travaux sous–tendus parfois par des préjugés racistes auraient pu fournir des arguments aux nazis. Il dénonce également le retour des nationalismes et des frontières, et critique « ces comportements bizarres qui opposent jusqu’au sang tels et tels voisins sous prétexte qu’il y a des bornes, des rivières des collines entre leurs lopins de terre mitoyens ».

Il dédie son ouvrage à l’historien israélien Gadi Algazi qui refusa de servir dans les territoires occupés, dénonce les violences dont sont victimes les Palestiniens et prône le dialogue entre les deux peuples [1].

Le Rhin comme enjeu historiographique dans l’entre-deux guerres.

La Première guerre mondiale fut marquée par l’engagement nationaliste de nombreux historiens universitaires. Leurs travaux pouvaient servir à légitimer les projets d’annexion et cherchaient à atteindre l’adversaire dans son « identité » historique. Le Rhin était un enjeu majeur. S’agissait–il de la « frontière de la France » ou d’un « fleuve allemand » ?
En février 1917, le gouvernement français avait formé un comité d’études réunissant des historiens et des géographes réputés qui se réunissaient pour faire le point sur les problèmes historiques et politiques des régions frontalières. Les participants demandaient la révision des traités de 1871, et des garanties militaires. En revanche, ils étaient opposés à une annexion de la rive gauche du Rhin que la population allemande de cette région aurait refusée.
Du côté allemand, la « Westforschung », » la « recherche scientifique sur l’Ouest », se développa surtout après la guerre, pendant de « l’Ostforschung » à l’Est. Il s’agissait de contester les clauses du traité de Versailles, de faire face au traumatisme que représentait l’occupation de la Rhénanie par les troupes françaises et de sauvegarder l’unité du peuple, du Volk, allemand face aux peuples environnants. En 1920 fut fondé à Bonn un Institut pour la civilisation des pays rhénans. Les travaux de l’Institut revêtaient un aspect pluridisciplinaire (histoire, géographie , linguistique, ethnologie). Ces travaux, et en particulier leur caractère pluridisciplinaire, pouvaient apparaître novateurs mais ils étaient « minés » par l’engagement nationaliste de leurs auteurs qui se rallièrent souvent au nazisme, ainsi que par l’approche ethnique qui les sous-tendait.

Dans ce contexte, le Rhin demeurait un enjeu majeur. En 1935 le géographe Albert Demangeon et l’historien Lucien Febvre publièrent Le Rhin. Problèmes d’histoire et d’économie [2]. Il faut rappeler que les autorités françaises avaient souhaité faire de l’université de Strasbourg une université prestigieuse, que Marc Bloch et Lucien Febvre y avaient été nommés, et que c’est dans sa leçon inaugurale que Febvre avait prononcé la phrase célèbre « Une histoire qui sert est une histoire serve ». Quoi qu’il en soit, dans son ouvrage Febvre mettait l’accent davantage sur les échanges et les coopérations que sur les affrontements guerriers et politiques. Il soulignait que l’histoire des régions rhénanes était le produit d’une histoire complexe marquée par de grandes discontinuités et que la thèse d’une continuité entre les Francs mérovingiens et les Allemands et les Français d’aujourd’hui n’était pas fondée. Il mettait l’accent sur les aspects sociaux (le poids des villes et des bourgeoisies urbaines) et politiques (des régions broyées par l’histoire et les traités). Il soulignait davantage les points communs que les différences entre les habitants des régions rhénanes et faisait du Rhin un fleuve européen. Or, le livre de Febvre fut critiqué en Allemagne, on lui reprocha de ne pas considérer l’appartenance de la Rhénanie « au sol ethnique et culturel allemand ».

De la Westforschung au projet nazi de redéfinition de la frontière franco-allemande.

Une grande partie de l’ouvrage est consacrée aux historiens de la Westforschung, de la recherche sur les régions occidentales. L’étude peut être lue à deux niveaux. En premier lieu, un certain nombre d’historiens ont commencé leurs travaux pendant la République de Weimar et l’ont poursuivie sous le nazisme. Pendant la guerre, certains ont exercé des responsabilités dans les pays occupés comme la Belgique ou la Norvège. Contrairement aux historiens des régions orientales, qui étaient directement impliqués dans la politique de déplacement de population et d’extermination, les Westforscher n’ont qu’une responsabilité indirecte : leurs ouvrages ont fourni des arguments à la politique nazie. Ainsi, l’un des plus radicaux de ces historiens, Petri [3] prétendait que les Francs avaient dominé la France jusqu’à la Loire, ce qui confortait les prétentions nazies. Peter Schöttler en fournit une preuve et une illustration en publiant un projet nazi de redéfinition de la frontière franco-allemande.

Il faut rappeler que la division de la France effectuée par les nazis était très complexe. Outre la division bien connue entre la France occupée et la France administrée par Vichy, les Allemands avaient rattaché le Nord et le Pas-de–Calais à l’administration militaire de la Belgique et annexé de fait l’Alsace-Lorraine. De plus, avait été tracée une « ligne du Nord-Est », dite aussi « la ligne du Führer » qui partait de l’embouchure de la Somme, longeait le nord du Bassin parisien et obliquait vers le sud, traversait la Bourgogne et l’ouest de la Franche-Comté et aboutissait à la frontière suisse. A l’intérieur de cette zone se trouvaient une « zone interdite » et une « zone réservée ». A l’intérieur de ces zones, seule une partie des habitants qui en avaient été chassés ou qui avaient fui eurent le droit de revenir, et les nazis avaient entrepris une politique de colonisation agraire en faisant venir des colons allemands, sur le modèle de la colonisation de la Pologne. L’existence de « cette étrange frontière » du Nord-Est s’explique de plusieurs manières. En mai 1940, Hitler avait exprimé sa volonté de démembrer la France et de fixer de nouvelles frontières. Pour répondre au souhait du Führer, un haut fonctionnaire nazi, Stuckart, sans doute aidé par Hans Globke qui fut ensuite un proche conseiller du chancelier Adenauer, avait rédigé un mémorandum relatif au démembrement de la France. Ce document que l’on croyait perdu avait en fait été acheté en 1946 à Berlin à un ouvrier qui déblayait les ruines de la Chancellerie par le journaliste anglais Sefton Delmer, très critique par la suite sur le retour d’anciens nazis dans les sphères du pouvoir de la RFA. Peter Schöttler publie l’intégralité du mémorandum qui prévoyait le déplacement d’une grande partie des habitants, soit cinq millions des personnes. Ce qu’il met en évidence, c’est que Stuckart n’utilisait pas seulement des arguments économiques ou militaires, mais qu’il se référait aux arguments historiques ou ethniques de la présence germanique jusqu’à la Seine des historiens de la Weltforschung. Tout comme le plan de démembrement de la Pologne, mais avec des conséquences moins meurtrières, ce « Generalplan West » montre les conséquences que pouvait avoir l’engagement de savants et d’universitaires au sein du Troisième Reich.

Réflexions sur l’historiographie allemande.

Les deux chapitres suivants sont consacrés à l’historiographie allemande de l’après-guerre.
Certains historiens ont cherché à établir les points communs entre la Volksgeschichte (l’histoire ethnique du peuple) de l’époque nazie et l’école des Annales.
En apparence, on pourrait trouver des points communs tels que la recherche d‘une histoire totale ou la recherche interdisciplinaire. Mais l’auteur souligne qu’il n’y a guère de points communs entre l’histoire « ethnique » des historiens allemands de l’époque nazie et l’histoire des fondateurs des Annales qui prenait en compte des sociétés historiquement structurées et localisées. De même, Peter Schöttler est sévère avec la Zeitgescichte allemande, l’histoire du temps présent. Il souligne que cette historiographie a longtemps été marquée par le conformisme et une certaine forme de déni : attention portée aux prisonniers de guerre allemands ou aux Allemands expulsés, mais critique de la résistance allemande et sous-estimation de l’ampleur de la Shoah.
Il avance l’hypothèse que la conception « fonctionnaliste » de la Shoah était un moyen de minimiser la responsabilité individuelle des bourreaux. Ainsi, un historien de la Shoah avait-il été condamné pour avoir évoqué le passé nazi d’un scientifique allemand. Les historiens allemands ont longtemps affirmé que leurs travaux n’avaient pas été « contaminés » par l’idéologie nazie, alors qu’ils sont souvent proches des conceptions nationalistes et raciales des nazis. Toutefois, l’internationalisation de l’histoire allemande, la prise en compte de sa dimension européenne et la variété des nationalités des chercheurs ont fait évoluer la situation.

L’itinéraire européen de Gustav Krukenberg.

Peter Schöttler consacre le dernier chapitre à son grand-père Gustav Krukenberg (1888- 1980). Il voit dans son itinéraire européen trois formes de collaboration franco-allemande.
Fils de médecin, Krukenberg décide à la fois de faire des études droit et de devenir officier. Il participe à la Première Guerre mondiale mais aussi aux corps-francs qui noyèrent dans le sang la révolution spartakiste. Il est proche de l’état-major, mais aussi des milieux conservateurs (Von Papen) et des milieux industriels. Dans les années 1920, il est le représentant à Paris du Comité franco-allemand d’études et d’information ou Comité Mayrisch qui réunit des industriels et des hommes politiques, mais Krukenberg ne croit guère à la réconciliation franco-allemande.
Au début des années 1930, il rentre en Allemagne et adhère au parti nazi. Pendant quelques semaines après la prise du pouvoir par les nazis il devient commissaire à la radiodiffusion, mais il est évincé par Goebbels qui ne le juge pas assez fanatique. Il dirige alors une petite entreprise chimique mais n’est pas opposant au régime. Lorsque la guerre éclate, il devient officier d’état-major, notamment auprès du responsable de l’intendance et se trouve présent sur de nombreux fronts à l’Est comme à l’Ouest. Sans être un responsable direct de crimes, Peter Schöttler pense qu’il ne pouvait ignorer les politiques de réduction à la famine des populations d’Europe orientale. En 1943 il demande à rejoindre la SS et dirige la « division Charlemagne » qui comptait entre autres un certain nombre de volontaires français et des miliciens. Il participe à la bataille de Berlin en mai 1945.
Peut être adhérait-il au mythe nazi de la « défense de l’Europe » face au bolchevisme. Fait prisonnier, il est emprisonné dans l’est de l’Allemagne et est libéré en 1956. Il adopte alors le point de vue dominant de la RFA de l’époque : défense de la démocratie et de la liberté face au monde communiste, éloge de l’Europe et du partenariat transatlantique. Sans doute voyait-il dans cet engagement une continuation de sa lutte contre le bolchevisme. Pete Schöttler souligne ainsi le caractère « schizophrène » de son existence. Tout en défendant la liberté et la démocratie, il n’éprouve pas de remords pour ses engagements passés, n’évoque pas l’extermination des juifs et continue de fréquenter d’anciens officiers nazis. Peut être faut-il voir dans le cas de Krukenberg un symbole de ce que fut la conception de certains citoyens de la RFA dans les années 1960 : le réinvestissement de leur conception antilibérale de l’Europe dans le cadre de l’anticommunisme et de l’alliance ouest-européenne de la guerre froide.

Par Laurent Bensaid

[1Ceux qui souhaitent entendre Peter Schöttler, mais aussi Christian Ingrao et Emmanuel Laurentin peuvent le faire en écoutant la série d’émissions « Avoir raison avec Marc Bloch « diffusée en août sur France-Culture, émission consacrée à « L’Etrange défaite ».

[2que Peter Schöttler a réédité en 1997

[3dont Hitler mentionne les travaux

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