Écrire l’Afrique-Monde
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Achille Mbembe, Felwine Sarr (dir.)

Écrire l’Afrique-Monde

Philippe Rey / Jimsaan, 2017, 397p., 20€

Christiane Peyronnard
vendredi 21 juillet 2017

Le projet de ce livre est la relance d’une pensée critique de l’Afrique face au discours occidental. il est issu des Ateliers de la pensée qui se sont tenus à Dakar et Saint-Louis du Sénégal du 28 au 31 octobre 2016 et donne la parole à une trentaine d’intellectuels et artistes qui réfléchissent au devenir du continent africain.

L’Universalisme européen à l’épreuve de l’histoire indigène, telle est l’interrogation de l’historien Mamadou Diouf, professeur à l’université Columbia. Il propose une réflexion sur l’écriture de l’histoire africaine, l’histoire d’un territoire produit de la rencontre des mondes européen, africain et américain dans l’univers colonial. Comment établir une historicité liée à un rythme autre que celui de l’histoire européenne ? Il montre comment les intellectuels noirs, dès l’entre-deux-guerres, se sont interrogés sur la modernité et l’universalisme dans un contexte de contradiction entre les idéaux universalistes européens et les pratiques coloniales discriminatoires. Il s’interroge sur la modernité africaine ce qui l’amène à une comparaison avec le contact des mondes européen et indien, il intègre à ces réflexions la place de la révolution haïtienne et l’expression de la littérature .

Nadia Yala Kisukidi, philosophe, maîtresse de conférences à l’université Paris VIII Vincennes-St Denis analyse la tradition critique en Afrique comme dans la diaspora depuis les années 60 qui vise à construire, imaginer sur un plan théorique les fondements d’un monde comme réparation des subjectivités blessées par l’expérience coloniale afin de permettre une émancipation.

C’est un autre philosophe, Souleymane Bachir Diagne, professeur à l’université Columbia qui analyse les conséquences épistémologiques de la Conférence de Bandoung : un monde où l’Europe n’est plus centrale. Il présente la pensée de Levinas, défenseur de l’universalisme face à un monde où domine le relativisme. L’auteur cherche à définir ce que peut signifier : décoloniser les savoirs et montre les écueils possibles. "Penser par nous-même et pour nous-même" selon la formule de Léopold Sedar Senghor ne veut pas dire s’interdire certains savoirs, se replier mais garder une pluralité ouverte définie par Edouard Glissant.

Benaouda Lebdai, professeur de littérature à l’université du Mans souligne l’importance des littératures de la migration comme expression africaine dans le monde. Cette contribution est une analyse de l’écriture de l’exil comme reconstruction de la mémoire des origines que ce soit dans les textes des esclaves affranchis [1] ou des écrivains du XXe siècle [2]. La frontière est aussi un thème récurrent du récit migratoire [3]. L’auteur montre le rôle novateur des écrivains migrants dans la construction d’un métissage culturel affirmant ainsi la présence de l’Afrique dans un monde globalisé.


De quoi l’Afrique est-elle le nom ? C’est à cette question que tente de répondre l’écrivaine Léonora Miano auteure notamment de Contours du jour qui vient [4]. Elle pose la question du contenu symbolique du mot Afrique, une réflexion sur les mots assimilation / appropriation et évoque à ce propos la pratique du nom secret donné aux enfants esclaves aux Antilles comme forme de résistance. Elle s’interroge sur le sens des mots Africains, Subsahariens pour ceux que ces mots qualifient. Qu’est ce que l’africanité ?

Maurice Soudieck Dione, enseignant-chercheur en sciences politiques à l’université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal, analyse les pièges de la pensée universaliste à propos du concept américain de "développementalisme" face au concept de "dépendantisme" qui serait la projection des contradictions économiques et sociales européennes sur la situation en Afrique. Il montre en quoi la pensée relativiste produit une dévalorisation des études sur l’Afrique et pose la question des modèles politiques pour le continent. Il affirme l’intérêt du mouvement culturel de la négritude.

Diplômé de philosophie et de sciences politiques de l’université Diderot-Paris VII, Blondin Cissé réfléchit à la culture comme reconstruction d’héritages perdus pour imaginer une forme d’être-au-monde de l’homo africain aux plans politique ; économique et socio-culturel. Il présente trois grands penseurs : Senghor et la philosophie de la complémentarité, Nkumah et la synthèse philosophique et Towa et la théorie de l’aliénation avant de conclure sur une crise de l’idéologie négro-africaine.

Avec Lydie Moudileno, professeur de littérature à l’université de Pennsylvanie, on aborde la notion d’auteur postcolonial. Prenant acte de la profusion des auteurs elle montre qu’ils ont une place reconnue (prix littéraires, académie française) qui assure à l’Afrique une visibilité culturelle. A partir des réflexions de Roland Barthes (1968) et Michel Foucault (1969) sur : Qu’est-ce qu’un auteur ? elle remarque que c’est aussi le moment de la publication de deux grands romans : Les Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma et Devoir de violence de Yambo Ouloguem. Elle montre la difficulté, pour les auteurs, à être acceptés comme auteurs sans références biographiques.


Comment peut-on être Africain-e ? Reprenant la formule de Montesquieu, Hourya Bentouhami, maîtresse de conférences à l’université de Toulouse-Jean-Jaurès pose la question des réponses possibles au racisme à partir de trois exemples : Steve Biko [5], Malcom X [6] et Aude Lorde [7]. Comment retrouver l’amour de soi, une dignité. Elle traite de l’épistémologie et de phénoménologie de la conscience opprimée s’appuyant notamment sur les écrits de Frantz Fanon.

Bonnaventure Mve-Ondo, philosophe de l’université Omar-Bongo de Libreville cherche à comprendre le besoin d’identité, de refondation et d’avenir des société africaines et ce dans le conteste de crise né dans les années 90. Comment retrouver les schèmes fondateurs [8] de pensée éthique et mythologique dans des sociétés de transmission orale ? A quelles conditions la création culturelle d’un peuple est-elle pérenne face à la civilisation moderne ? Comment l’Afrique peut-elle s’inventer grâce à la rencontre avec les autres cultures ?

C’est en philosophe que Séverine Kodjo-Grandvaux fait l’apologie de l’estime de soi indispensable à toute décolonisation de la philosophie puisque la colonisation a engendré une dépossession de soi et une aliénation mentale. Elle prône une rupture épistémologique avec la pensée dominante.

Les auteurs du Dictionnaire amoureux du continent africain [9] Alain Mabanckou et Abdourahman Waheri propose deux articles : Arlit qui pose la question de l’absence de l’Afrique dans la réflexion sur l’utilisation de l’atome et Aventure urbaine qui montre la ville comme un lieu cruel, celui de la confrontation entre Blancs et Noirs.

Françoise Vergès dresse un tableau sombre de la montée des inégalités dans le monde et montre que l’Afrique est aujourd’hui le lieu de naissance de nouvelles utopies, un continent riche de potentialités nouvelles pour d’autres possibles que l’émigration, la misère, la dictature. L’auteure décrit un afrofuturisme culturel.


Anthropologue à l’université de YaundéII Parfait A. Akana se propose d’analyser le langage de la sexualité. Il met en évidence, ce qu’il nomme, "martialité" des relations homme-femme et les raisons de cette violence langagière. Il développe l’idée selon laquelle la libération des femmes pour une égale dignité peut servir à tous.

Ndongo Samba Sylla, économiste du développement interroge l’emploi salarié en Afrique face au défi de la démographie et des mutations technologiques. Après une description de la situation de l’emploi en Afrique, notamment du sous-emploi et des tendances démographiques l’auteur porte son observation sur les exemples de l’Inde et de la chine. Il montre qu’il n’est pas possible d’augmenter toujours plus le nombre des emplois dans un contexte d’innovations technologiques dans tous les secteurs d’activité. Pour lui, le problème se situe dans l’association démographie, capitalisme, système de production et de répartition sans pour autant entrevoir de solution.

Abdourhamane Seck, anthropologue et historien à l’université Gaston Berger de Saint-Louis s’exprime sur la "forfaiture politique" au Sénégal. Il décrit une conversation avec un chauffeur de taxi à Dakar en 2014 sur le bilan de l’action du président Wade et l’"enchantement provoqué par les Grands Projets" forme de compensation populaire face aux élites. Il analyse ensuite la tentative dynastique qui a, comme dans d’autres pays africains, touché le Sénégal en la personne de Karim Wade. Il décrit l’ascension politique du fils du président de la république, sa chute, sa condamnation pour enrichissement personnel en 2015, la grâce présidentielle de Macky Sall un an plus tard et ses conséquences sur l’opinion. Il revient sur la nature de la démocratie sénégalaise : clientélisme, népotisme, réseaux sociaux religieux et milieux d’affaires, privatisation des affaires de l’Etat et montre l’hégémonisme d’Abdoulaye Wade comme une suite logique de la domination antérieure du parti socialiste de Senghor puis Diouf. L’auteur dénonce la politique néolibérale et, face aux anciennes puissances coloniales, l’influence croissante, pêle-mêle, de la Chine, d’Israël, de la Turquie, des Pays du Golfe et un développement porté par des "capitaux sans foi ni loi et non par des logiques politique d’équité et de responsabilité".


Le sociologue et écrivain Sami Tchak cherche les "chemins de l’universel, unique destination de la littérature". Il cherche au-delà de la définition des personnages ce qui touche à l’essentiel de l’humanité. Comment écrire de grands livres qui expriment des visions du monde originales pour résister au temps ? Il évoque la littérature latino-américaine et la difficulté à trouver un lectorat local.

Bado Ndoye, épistémologue à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, disserte sur Husserl et son concept de "monde de vie" pour proposer un renouvellement de la pensée de l’altérité et donc une pluralité de l’Histoire, une histoire universelle polycentrée qui se retrouve dans les études postcoloniales.

Felwine Sarr, universitaire et écrivain sénégalais, soumet à la réflexion la question de "l’écriture des humanités à partir de l’Afrique". Penser la pluralité des modes de connaissance selon les époques et les civilisations nécessite une réflexion épistémologique reconnaissant la spécificité culturelle et historique de l’Afrique, une refondation des sciences sociales (objets, méthodes, statut du savoir) incluant les cosmologies africaines.

La conclusion revient à Achille Mbembe, professeur d’histoire à l’université de Johannesbourg. Il interroge l’affirmation de beaucoup qui pensent que "seuls les Africains ont le droit d’étudier leurs sociétés et leurs cultures, mais encore que seuls les Africains sont en mesure de dire la vérité au sujet de l’Afrique". Mais nombre d’intellectuels voyagent et se forment au contact d’autres mondes, alors comment concilier le particulier, l’héritage d’un lieu et le devenir humain. Comment faire de l’Afrique un lieu de création de la pensée , de réflexion au phénomène de l’émergence ? La question essentielle est donc l’appartenance au présent et au monde.

Par Christiane Peyronnard

[1Olaudah Equiano, The interesting Narrative and Other Writing, 1789

[2Calixthe Belaya, Alain Mabanckou ou Fatou Diome par exemple

[3Malka Mokeddem : La désirante, Salim Jay : Tu ne traverseras pas le détroit

[4Goncourt des lycéens 2006

[5Leader étudiant sud-africain anti-apartheid

[6Défenseur des droits des Afro-Américains assassiné le 21 février 1965 à Harlem

[7Féministe lesbienne afro-américaine

[8perception du temps, de l’espace, des relations entre les hommes

[9Voir cet article de presse et ne pas confondre avec le Dictionnaire amoureux de l’Afrique d’Hervé Bourges, Plon

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