Ecrire le passé : la fabrique de la Préhistoire et de l’Histoire à travers les siècles
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Sophie A. de BEAUNE (dir)

Ecrire le passé : la fabrique de la Préhistoire et de l’Histoire à travers les siècles

CNRS éditions, 2010, 425 pages, 29 euros


samedi 12 mars 2011

Sophie A. de BEAUNE (dir), Ecrire le passé : la fabrique de la Préhistoire et de l’Histoire à travers les siècles, CNRS éditions, 2010, 425 pages, 29 euros

Quel est le poids du présent dans la construction du passé ? Quel rôle joue le contexte politique, idéologique, culturel, religieux ? Le passé n’est-il pas instrumentalisé par le pouvoir ou même les individus ? Son écriture diffère-t-elle suivant les modes et l’évolution des mentalités ? Les médias jouent-ils aussi un rôle ? Et le public qui ne doit pas être déçu ? Comment tout cela influence-t-il la représentation que nos prédécesseurs et nous-mêmes avons du passé ? Tel est l’objet de cet ouvrage, publication d’un colloque regroupant universitaires et chercheurs du monde entier, tenu à l’université Jean Moulin - Lyon III en mai 2008. Les interventions ont cependant été mises à jour et les bibliographies vont jusqu’en 2010. Il ne s’agit pas d’une étude chronologique linéaire mais d’une trentaine d’articles regroupés en 5 grands thèmes :

- 1) histoire et archéologie : politique, lois et religion ;
- 2) histoire et archéologie : enjeux identitaires et territoriaux ;
- 3) histoire, archéologie et idéologie ;
- 4) des modes et des hommes ;
- 5) Préhistoire et protohistoire : une construction difficile.

Si l’ouvrage, de par les spécialités de ses auteurs, est centré en grande partie sur la Préhistoire, les autres périodes ne sont pas oubliées. Sans être exhaustif, voici quelques uns des éléments évoqués.

La périodisation de la Préhistoire ne peut, à la différence de l’Histoire, se baser sur des événements historiques connus comme la chute de l’empire romain ; peut-on faire coïncider d’une part un groupe d’individus et de l’autre un style de céramique, un type d’habitat et des coutumes funéraires spécifiques ; les traits culturels ne peuvent-ils circuler indépendamment des groupes ? quelles sont les grandes problématiques (pour la Préhistoire et l’Histoire) et comment ont-elles évolué ? Comment le contexte influe sur l’interprétation des données : ainsi les historiens soviétiques présentaient les actions des pirates (latrones) de l’Afrique romaine des II et III siècles après Jésus-Christ à la lumière de la Lutte de classe, en en faisait du brigandage social, oubliant que bien souvent les victimes des voleurs n’étaient pas des riches mais des pauvres. Comment les préoccupations actuelles comme l’impact des changements climatiques et celui des activités humaines se retrouvent dans les problématiques de recherches : réchauffement au néolithique climatique associé à l’agriculture, l’élevage, la croissance démographique, les premiers villages, l’apparition de la terre cuite et de la métallurgie, activité particulièrement polluante et nécessitant beaucoup de bois. Comment le politique a utilisé le passé : pourquoi César a-t-il écrit la guerre des Gaules ? de quelle manière les intellectuels Anglo-Normands de la seconde moitié du XIIe siècle ont-ils contribué à la légitimation de la dynastie Plantagenêt ? pourquoi en août 1942 a-t-on déposé lors d’une cérémonie présidée par Pétain, sous le monument de Vercingétorix à Gergovie des mottes de terres prélevées aux quatre coins de la France dans des lieux chargés de symboles (le bûcher présumé de Jeanne d’Arc, l’île de Sainte-Hélène…) ? Inversement comment la découverte de la Préhistoire et de la théorie de l’évolutionnisme ont-elles été et sont elles encore reçues dans les milieux empreints de christianisme ? Comment concilier faits scientifiques et récit biblique ?

Velléités identitaires et territoriales se basent souvent sur les découvertes archéologiques et historiques. Ainsi les auteurs montrent comment au XIIème s le moine Sigebert réussit à présenter l’antique ville de Metz comme l’égale des grandes cités romaines ; comment le patrimoine de la Thrace constitue l’un des pivots de la construction historique de la Bulgarie ; comment, avant et après l’apartheid, l’Afrique du Sud a présenté son passé et comment l’État y modèle actuellement le paysage mémorial en y fixant des lieux commémoratifs. A une autre échelle et en d’autres lieux, l’empire carolingien est, depuis les années 1980, parfois présenté comme une préfiguration de l’Europe ; cette construction, centrée sur un axe franco-allemand se prolongeant vers l’Italie, marginalise le Royaume-Uni et permet de justifier par un précédent historique, à la fois l’ouverture de l’Europe aux pays de l’ex-Europe de l’Est et la non-appartenance de la Turquie à celle-ci.

Histoire et archéologie peuvent être instrumentalisées pour servir une idéologie ou des intérêts particuliers. A partir de l’exemple de la Moselle, les auteurs montrent comment certains archéologues et historiens de l’art se sont mis au service du nazisme pendant la Seconde Guerre Mondiale afin de justifier l’annexion illégale de cette région en cherchant à prouver l’ancienneté du peuplement germanique et le caractère intrinsèquement allemand du patrimoine mosellan ; après la guerre, ces archéologues et historiens, membres du parti nazi, ont continué leur carrière et réussi à faire oublier leur rôle, réécrivant leur propre histoire ainsi que celle de leur discipline. L’idéologie n’est pas seulement politique, elle peut être sociale : la façon dont la polychromie de la sculpture grecque antique a été utilisé dans discours esthétique idéologique et politique des XIXe et XXe siècle en est exemple : les couleurs sont évoquées à propos des statuettes féminines, notamment les tanagras que l’on qualifie de « coquettes », « charmantes » associées souvent à un Orient que l’on oppose à la Grèce classique, à ses statues masculines, nues, à la blancheur de marbre.

Les topoi ont parfois la vie dure, celle du collier d’épaules proposée par le commandant Lefebvre des Noëttes dans les années 1920 par exemple. Selon lui, dans l’Antiquité, les animaux de trait, auraient été attelés par deux à l’aide d’un joug qui les auraient étranglés en partie, raison pour laquelle, ne pouvant utiliser beaucoup l’énergie animale, on aurait eu massivement recours à l’esclavage auquel le Moyen Âge aurait mis fin grâce à l’invention du collier d’épaules. Il a été démontré dès les années 1970 que dans l’Antiquité existait non pas un seul mode d’attelage comme le croyait Lefebvre des Noëttes mais deux, chacun viable. Le condensé des deux, qui certes tuerait les animaux, n’a en fait jamais existé… et pourtant combien d’ouvrages en parlent encore et pourquoi ? Parfois certaines découvertes placent certaines périodes sous les feux médiatiques : les peintures de Lascaux par exemple ; parfois l’importance donnée à certaines périodes éclipse celle accordée aux autres : en Grèce les recherches sur le paléolithique sont moins importantes que celles concernant l’époque classique….

« À l’heure où il est question des projets de réforme voudraient faire de l’histoire une discipline facultative pour l’enseignement du secondaire, il est urgent de rappeler qu’elle ne se caractérise pas seulement par une accumulation de savoirs que d’aucuns jugent plus ou moins inutiles, mais qu’elle peut aussi être un instrument de pouvoir » ainsi se termine l’introduction de ce livre, reprise en quatrième de couverture. Certes, la formule, racoleuse, fera vendre. C’est oublier que la question, quand elle s’est posée, ne s’est pas posée en ces termes. Par ailleurs, réduire l’ensemble du second degré à l’unique classe de Terminale S et aux élèves qui la fréquentent, est pour le moins curieux…sauf à faire de ce livre un exemple de ce qu’il dénonce ! Il faut cependant savoir passer outre, la qualité des interventions le mérite amplement. Voici un ouvrage que l’on recommande aux enseignants et pas seulement ceux qui enseignent en terminale S mais tous ceux de lycée et aussi ceux de collège où l’Antiquité et le Moyen Age tiennent une place importante ; les étudiants préparant l’épreuve sur dossier des concours de recrutement y trouveront également de quoi construire une argumentation solide.

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