Etat, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir
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Gérard NOIRIEL

Etat, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir

Belin, 2001


jeudi 13 mars 2003

CR par Sandrine Saule

Gérard Noiriel est un historien indispensable pour tous ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’empirisme à tout crin d’une certaine recherche historique, ni dans le seul ciel des idées d’autres écoles, pour tous ceux qui refusent de choisir entre théorie et pratique. Le recueil d’une quinzaine d’articles qu’il publie retrace son parcours de chercheur au cours des vingt dernières années. Au-delà du bilan personnel, l’auteur travaille à assurer le lien entre les générations d’historiens, alors même que la profession a profondément changé, surtout en histoire contemporaine. Ce livre témoigne également d’une certaine idée du savoir historique, qui se construit dans le débat avec les autres historiens.

Le parcours de Gérard Noiriel doit d’abord être rapidement retracé : venu de l’histoire sociale, il a centré ses premiers travaux sur la Lorraine du fer, en s’inscrivant dans la perspective d’une histoire totale de l’immigration. Chemin faisant, il a rencontré des problèmes que ni l’histoire économique et sociale, ni l’histoire politique ne permettaient de résoudre : alors qu’il étudiait une "classe sociale", les ouvriers, il a trouvé qu’une ligne de démarcation opposant ouvriers français et ouvriers étrangers s’est développée à partir des années 1880, à mesure que la notion abstraite de "nationalité" devenait une réalité concrète ; ce constat a débouché sur des travaux sur l’étude de la place de l’Etat dans le processus migratoire, et plus largement sur le rôle qu’a joué le droit dans le bouleversement des rapports sociaux depuis la Révolution française. Les articles sont ainsi répartis en trois parties, chacune correspondant à un des grands chantiers historiques auxquels a participé l’auteur : la première partie est ainsi consacrée au débat sur la "crise" de l’histoire sociale, la seconde reprend l’analyse des grandes mutations qui ont affecté les sociétés contemporaines (révolution industrielle et révolution politique) et la troisième partie porte sur la question du pouvoir.

Dans la première partie, l’auteur prône une histoire sociale du politique, remettant en cause le schéma braudélien qui découpe le champ historique en "portions" (le social, l’économique, etc.). Cette histoire "doit mettre au centre de sa réflexion la problème de l’Etat-nation en refusant les entités toutes faites (Etat, Nation, Pouvoir) et en accordant la priorité aux individus qui l’ont produites". Comme l’avait montré son ouvrage paru en 1997 intitulé Sur la crise de l’histoire, Gérard Noiriel réfléchit également aux mutations de la discipline historique, aux modalités de la construction du savoir historique et à la manière dont le passé pèse sur le présent : "Seul l’éclairage historique permet de montrer que les traces du passé ont été des enjeux de luttes, que le sens que nous donnons aux mots, loin d’être neutre, véhicule souvent la vision des vainqueurs, le regard de ceux qui ont réussi à imposer leur vision des choses". En bref, la fonction sociale de l’historien ne se borne pas à un rôle d’expert : il doit également en assumer la dimension critique. Dans un autre article, avant de poser les jalons pour une histoire de l’immigration en France, Gérard Noiriel essaie de comprendre pourquoi les historiens français se sont désintéressés de cette question, alors même que la France est avec les Etats-Unis et le Canada le pays industrialisé qui doit le plus à l’immigration.

Perspectiviste, Gérard Noiriel examine les différents courants qui traversent la recherche historique, pour en montrer les apports et s’en démarquer ; tour à tour, il discute avec l’histoire du temps présent, la micro-histoire, et l’histoire des représentations. Au delà de l’histoire, Gérard Noiriel questionne l’idée de pluridisciplinarité : il y est favorable, à condition de ne pas oublier les deux dimensions fondamentales de l’histoire que sont l’apprentissage et la spécialisation. La pluridisciplinarité doit être exigeante, et ne pas s’arrêter à de simples citations ou à l’emprunt de méthodes, mais traduire dans le champ historique des concepts empruntés aux sciences sociales. Ainsi Gérard Noiriel milite en faveur la socio-histoire, adaptation à l’histoire d’instruments conceptuels mis au point par la sociologie. Ce fut une dimension du projet défendu par les Annales dans les années 1930, mais elle fut peu explorée. Selon lui, il faut comme les sociologues se pencher sur la question du "lien social", "c’est-à-dire sur les rapports qu’entretiennent les individus dans le cadre de leurs activités quotidiennes". Mais pour comprendre la modernité des sociétés contemporaines, le socio-historien doit surtout s’intéresser aux liaisons indirectes entre les individus, médiatisées notamment par le droit dans le cadre des Etats-nations.

Dans la deuxième partie, les articles traitent de l’immigration et du paternalisme, deux solutions mises en œuvre à la charnière du XIXe et du XXe siècle pour assurer le recrutement et la stabilisation d’une main d’œuvre ouvrière suffisante, alors que la paysannerie française, attachée à la propriété et la classe ouvrière urbaine politisée résistent à une industrialisation à l’anglaise. On notera également chez Gérard Noiriel le souci de toujours définir les termes qu’il emploie, de préciser à quelle discipline ou à quel auteur il les emprunte, l’éclairage de la réalité qu’ils permettent tout comme les problèmes qu’ils soulèvent. Sur les usages du mot "nationalité" au XIXe siècle, il se livre dans le chapitre 5 à l’histoire d’un concept, en analysant les variations de la signification de ce mot au cours de la période tout en tenant compte des déterminations pratiques (ce qui distingue la socio-histoire du langage de l’histoire des idées ou de la philosophie politique).

La troisième partie se penche sur la "colonisation du monde vécu", selon une expression de Habermas reprise par Gérard Noiriel pour désigner l’institutionnalisation croissante du monde social. La réflexion s’articule autour des questions du pouvoir et en particulier de l’Etat. En mettant au point l’état-civil et la carte d’identité qui permettent l’identification des citoyens, en imposant en assurant la protection du marché national, en développant la protection sociale (étude de la loi de 1910 sur les retraites ouvrières), l’Etat contribue puissamment à la "nationalisation du monde social". En étudiant ces questions, Gérard Noiriel nous permet de mieux comprendre comment la France est devenue progressivement un Etat-nation, en quoi cela a affecté la vie quotidienne de ses habitants et ce qui a changé pour leur identité personnelle et collective. Sur ces questions, la IIIe République apparaît comme un moment-clé.

L’intérêt de cet ouvrage excède de beaucoup le compte-rendu succinct qui est fait ici. Chaque article mériterait un compte-rendu à part entière, mais nous dépasserions les limites imparties à l’exercice de la fiche de lecture.

Avril 2002.

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