Géographie sociale et territoire
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Guy Di Méo

Géographie sociale et territoire

collection Fac Géographie, Nathan Université , Paris, 1998, 317 p,


jeudi 26 juin 2003

Cet ouvrage propose une réflexion poussée sur un concept clé de la discipline : le territoire où s’imbriquent rapports spatiaux et rapports sociaux. Le territoire est alors l’espace enrichi par le sens que les sociétés lui confèrent, sur lequel elles agissent, elles contrôlent, elles construisent. Il se décline à différentes échelles, de la localité aux aires supranationales.

Jean-François Joly enseigne la géographie en CPGE au Lycée Claude Monet du Havre.

Il s’agit d’un ouvrage de fond qui vise a définir un concept-clé de la géographie : le territoire dans un champ de réflexion nettement revendique : celui de la géographie sociale. Ainsi, G.Di Méo ne peut se satisfaire de la définition géopolitique du territoire mais analyse les territorialités propres aux différents acteurs sociaux, la fabrication de territoires par les populations, a la recherche d’ancrages a l’heure de la mondialisation.
des l’introduction, l’auteur devance une éventuelle critique en indiquant qu’il laisse de cote le problème des frontières, assez important pour justifier un ouvrage a lui seul.

STRUCTURE :

l’ouvrage se divise en trois parties :

* la première (90 pages) intitulée " de l’espace au territoire" vise a définir le concept de territoire par rapport a celui d’espace puis leurs liens ; elle donne lieu a une analyse génétique qui nous plonge dans les racines de la pensée occidentale ( remontant aux philosophes pré-socratiques ! et nous fait passer d’un espace cosmique a des espaces produits, perçus, représentes, vécus, sociaux.
Le territoire a une double dimension, une nature matérielle, géographique au sens propre du terme et un contenu idéologique ou idéel. L’auteur insiste sur l’interdépendance entre les faits sociaux, spatiaux et culturels en prenant l’exemple de l’interprétation différente du même espace soudano-sahelien au Niger par des groupes sociaux culturellement différents (exemple extrait de la GU) ; il met en évidence "l’effet de lieu" qui résulte des représentations que nous avons d’un territoire bien identifie dans nos pratiques sociales : ce peut être aussi bien une campagne ou il fait bon vivre que les ghettos urbains américains. A cet égard, G.Di Méo met en évidence le caractère négatif, dévalorisant des représentations territorialisées produites par l’effet de lieu des banlieues françaises.

* la deuxième partie, intitulée "les structures élémentaires de la territorialité" (70 pages) se décompose en deux sous-parties.
dans un premier temps, G.Di Méo analyse les lieux a partir desquels nous formons notre territorialité : la maison, la rue, la localité de proximité auxquels il oppose notre rapport a l’immensité, a l’infini. Entre le local et l’infini, existent les structures intermédiaires du territoire dont la région que GDM situe "entre l’aire des routines et celle des véritables migrations". Cette conception de la région en fait "une des figures les plus instables et les plus fragiles du territoire", loin de l’utilisation habituelle du terme.
Dans un second temps, il s’agit de mettre en place une méthode d’analyse, d’identification des territoires : l’approche de GDM est systémique et s’appuie sur un triple corpus théorique, la dialectique marxiste, le structuralisme, la phénoménologie. Il dégage quatre composantes a la formation socio-spatiale ainsi mise en évidence :
- deux instances d’infrastructure, l’instance géographique (paysages...) et l’instance économique
- deux instances de superstructures, l’ensemble des valeurs idéologiques et culturelles et l’ensemble des pouvoirs.

* la troisième partie (100 pages) , intitulée "la construction des territoires", analyse les différentes modalités de la construction territoriales en reprenant les quatre instances :
l’instance géographique se construit a partir des pratiques que nous avons de l’espace mais aussi des cartes et des paysages qui "annoncent le territoire en exhibant ses facettes sensorielles". L’auteur note "une curieuse codependance dialectique" entre territoire et paysage et montre comment la diffusion des paysages des parcs nationaux américains est un élément efficace de formation de l’identité américaine
l’instance économique ou l’organisation spatiale de la production et des marches met en évidence des processus de territorialisation accrue dans les nouveaux systèmes productifs mis en place depuis la crise du système fordiste ; Guy Di Méo analyse plus précisément la réalité territoriale des districts industriels qu’ils soient urbains et fonctionnent en réseaux (ex de Toulouse et de l’aéronautique) ou régionaux (le Tokaï) , voire microrégionaux (la Vendée).
- avec l’instance idéologique, ce sont les représentations mentales qu’un groupe social partage a propos d’un territoire qui nous intéressent. Concepts, image, symboles, mythes contribuent a l’identité territoriale ; les exemples de Saint-Étienne, Lyon et Tours permettent de parler d’idéologie territoriale qui fait qu’on associe a un espace, des images, des qualités qui sont quelques fois loin des réalités : instance idéologique et instance politique ont alors des rapports étroits.
- tout pouvoir s’accompagne de constructions territoriales, pouvant aller jusqu’au modèle de la ségrégation spatiale sud-africaine qui etait idéologique et politique et non d’une logique socio-économique. G.Di Méo centre son propos sur l’Etat-nation ou le territoire, défini comme l’espace sous le contrôle d’un pouvoir étatique, est devenu l’élément central de l’identité nationale. Ce territoire est attaque aujourd’hui par en-bas sur des bases ethniques ("humanité serait réduite a une organisation régressive de tribus territorialisees") et par en-haut (processus de transnationalisation)

En conclusion, l’auteur note d’ailleurs qu’il y a de plus en plus d’idealité dans les territoires des populations, répondant a un besoin d’enracinement, de lien social de proximité face, je cite "a l’élargissement croissant, producteur d’angoisse, de leurs univers relationnels". le territoire résulte alors "d’un double mouvement de socialisation de la spatialité et de spatialisation de la sociabilité".

COMMENTAIRE

Cette fusion du social et du spatial dans le concept de territoire fait tout l’intérêt de l’analyse profonde qu’en fait G.Di Méo. Sa démarche se situe a la confluence de plusieurs courants de pensée, non seulement géographiques ; philosophie, sociologie, économie sont appelées a la rescousse et sa pensée s’alimente autant du marxisme, du structuralisme, de l’approche phénoménologique que de la sociologie de P.Bourdieu.
Cette richesse rend fatalement la lecture ardue mais il faut reconnaître a l’auteur le souci permanent d’accompagner sa réflexion théorique d’exemples spatiaux qui pourront stimuler nos propres approches territoriales. De même, la diversité des apports théoriques aboutit a une synthèse ouverte comme si GDM avait exclu tout aspect totalitaire de chacun des apports pris individuellement : ainsi peut-on interpréter le triple coup de griffe porte a l’approche structuraliste version Roger Brunet :
p 53 a propos du paysage palimpseste : l’auteur refuse de n’envisager les temporalités passées que comme un héritage qu’on retrouve en grattant mais envisage les rapports complexes des différents temps du passé dans la construction du territoire d’aujourd’hui.
p 142, il met en garde contre des "analyses trop systématiques et trop réductrices des phénomènes que l’on observe" et le risque de mort du sujet "transforme en marionnette des structures".
p 274 , sans nier l’apport des lois de gravitation, de l’attraction...transposées des sciences physiques et biologiques qui mettent en évidence des structures universelles, il milite pour "resignifier" ces lois en les soumettant a des logiques historiques et sociales pour échapper "aux risques d’une dérive positiviste".

A signaler pour l’anecdote, l’erreur faites plusieurs fois de prénommer Armand Frémont, André alors que les deux auteurs partagent leurs vues sur l’espace vécu...
L’ouvrage est donc une référence susceptible d’intéresser un public plus large que les étudiants et les collègues qui tentent l’agrégation interne (!) : en ces temps de réflexions bercées par la mondialisation, remercions l’auteur de nous donner une approche beaucoup plus riche de la notion de territoire (par rapport a une approche uniquement géopolitique) en lui donnant toute son épaisseur sociale : en cela il rejoint bien l’essence de la géographie a la fois spatiale et sociale.

NB : Guy Di Méo a écrit un article dans l’Information Géographique (1998 -3 aux Editions SEDES) : De l’espace aux territoires : éléments pour une archéologie des concepts fondamentaux de la géographie ; il y reprend là plutôt la première partie de son livre qui n’est pas a proprement parler la plus géographique.

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