Géopolitique de l’Europe, l’Union européenne a-t-elle les moyens de la puissance ?
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Verluise Pierre

Géopolitique de l’Europe, l’Union européenne a-t-elle les moyens de la puissance ?

Mars 2005 Ellipses, collection références géopolitiques. 160 pages. 5 cartes et 35 graphiques.

Bruno Modica
lundi 18 avril 2005

Très connu dans la communauté des passionnés de géopolitique, Pierre Verluise anime le site Diploweb.com dont les richesses en terme de documentation et de références souvent inédites rendent de nombreux services. Directeur de séminaire au collège interarmées de défense, l’auteur livre dans cet ouvrage quelques pistes pour comprendre les enjeux de la construction européenne.

Bruno Modica est chargé de cours en relations internationales dans le cadre de la section préparatoire de l’ENA à l’IEP de Lille

En quatre questions, forcément essentielles, le lecteur est confronté aux quatre enjeux de l’Union Européenne.

Quelles dynamiques démographiques ? Si tant est que cette question est essentielle pour un vieux continent confronté à la pression de la croissance de la population des pays du Sud.

Quelles structures économiques ? Pour faire cohabiter des états sortis du modèle d’économie planifiée, avec des économies libérales, des tenants du « laisser faire-laisser passer », avec des adeptes de l’état providence et d’un fort niveau de protection sociale ?

Quelles institutions ?
Une bonne question serions nous tentés de dire, à partir d’un pays fondateur de l’Union Européenne qui semble vouloir en refuser la Constitution.

Quels projets géopolitiques ?
L’élargissement qui semble faire rentrer l’Union européenne parmi les grands ensembles planétaires optimise-t-il les chances d’une Europe puissance ? Un vœu régulièrement réaffirmé en France ?

Première question

Quelles dynamiques démographiques ?
De très nombreux spécialistes de géopolitique attirent régulièrement l’attention sur le déclin démographique, ou en tout cas, rappellent, paradoxalement en s’inspirant de Staline, que l’homme est le capital le plus précieux. Pierre Verluise http://www.diploweb.com/
ne fait pas exception en évoquant la faible croissance annuelle de l’UE à 25, 0.3%, face à des États-Unis, qui affichent un score deux fois supérieur, sans compter le solde migratoire. L’UE25 compte au premier janvier 2004, 456 millions d’habitants.

A l’échelle nationale, le nombre d’états peu peuplé augmente, tandis que le déplacement de populations fait apparaître un modèle centre périphérie. Des régions périphériques de l’Union se dépeuplent, tandis que la mégalopole, appelée banane bleue, de Londres à Milan, reste toujours attractive. A ce propos, peut-être que sur ce point précis, des éléments d’analyse plus récentes auraient pu aisément compléter ces indications qui paraissent dater un peu.

A l’échelle de l’Union, les évolutions prévisibles à l’horizon 2025 sont intéressantes à observer. Le centre démographique de l’Europe, si l’on n’intègre pas la Turquie, se situera vers la France et les îles britanniques.

L’élargissement à terme n’enrayerait pas le déclin démographique de l’Europe, face aux États-Unis à l’horizon 2050. Évidemment, il conviendra de s’interroger sur la pertinence de ces analyses qui évoquent souvent de façon catastrophistes le déclin, face à une marée démographique, en général venue du Sud, mais cette fois-ci nord américaine... Pourtant, dès que l’on analyse les très nombreux graphiques, on s’aperçoit que les projections prévoient pour les grands ensembles géo-économiques ; Alena, UE, des évolutions relativement proches.

Deuxième question :

Quelles structures économiques
Avec 74 millions de nouveaux européens ayant rejoint l’Union le 1er mai 2004, la question qui se pose est de mesurer l’apport productif de ces nouveaux entrants, venus d’un système qui a fait faillite, l’économie planifiée. En termes de chômage, de pouvoir d’achat, l’ensemble des nouveaux entrants, tire l’Union vers le bas. Le phénomène est encore plus important dès que l’on observe les exemples régionaux, extraits d’Eurostat et mis en forme par l’auteur.

Il est clair que la politique régionale, c’est à dire les transferts de l’Union riche, à l’Union pauvre, devront être redéployés en direction des nouveaux venus. Pour les périodes actuelles, ce sont des pays comme la Grèce, le Portugal et l’Espagne qui en bénéficient le plus...

Au niveau des débouchés, l’entrée de ces nouveaux pays ne rapporte pas grand chose aux régions françaises, du point de vue des entreprises. La proximité relative bénéficie plutôt aux entreprises d’Outre-Rhin.

A court terme et à l’échelle de l’UE, l’entrée des nouveaux venus pèsera dans le sens d’une diminution du PIB par habitant, de la baisse de la productivité et d’une augmentation du chômage.

A moyen terme : certains paramètres sont à surveiller. On pense aux efforts en matière de recherche développement, et à un écart avec les États-Unis amené à se creuser, sans parler d’une diminution des qualifications supérieures au bénéfice des qualifications moyennes liées à l’héritage communiste en matière de modèle éducatif . D’après l’auteur, il existerait même au sein de l’UE à 25 une fracture numérique, en formation.

Au niveau des échanges, l’entrée des PECO aggraverait le déficit commercial global de l’UE avec ses principaux partenaires, notamment l’Asie Orientale.

Par ailleurs, le coût du déséquilibre en matière de contribution serait essentiellement supporté par les fondateurs de l’Union, et la France au premier chef, en raison de la correction britannique obtenue par Margaret Thatcher il y a plus de 10 ans.

Troisième question :

quelles institutions ?
Depuis le 1er mai 2004, l’UE fonctionne sur les traités suivants. Rome 1957, Maastricht, 1992, le traité d’Amsterdam , 1999, et de Nice 2001. Auquel se rajoute le traité d’adhésion, dit d’Athènes en 2003.

Les nouvelles institutions concernent d’abord la commission qui voit le nombre des commissaires augmenter mais (30) dans lequel les représentants des grands états diminuent pour la France, l’Allemagne, le RU, l’Italie et même l’Espagne.

Le nouveau conseil, est élargi et les règles de la majorité qualifiée aussi. Nice 72,3% des voix. Mais 62 % de la population de l’UNion... ce qui donne un quasi majorité automatique à la France, Italie, Royaume Uni et l’Allemagne si elles sont d’accord. Les grands pays restent encore dominants, mais la clause démographique renforce leur poids de fait. Il semblerait que les institutions actuelles ne modifient pas vraiment cet état de fait.

De façon mécanique les grands perdent un peu de leur poids au conseil, tout comme au parlement.
Par rapport à la prise de décision, il semblerait que la capacité décisionnelle soit dégradée dans la mesure où le seuil de la majorité qualifiée passe de 71 à 72,3 % et même à 27 à 72,9%.

En fait, au niveau des institutions, et toujours d’après l’auteur, plusieurs questions ne sont pas réglées. La notion de citoyenneté européenne n’apparaît pas, d’autant que des inégalités dans la représentation des citoyens se creusent, en raison de ces règles de majorités qualifiées. Par ailleurs, l’Union européenne n’a pas su régler les questions du lobbying ni même celui des réseaux criminels,qui profitent largement de l’entrée dans l’Union de pays aux structures étatiques largement corrompues et corruptibles.

Quatrième question :

Quels projets géopolitiques ?
C’est évidemment sur cette partie que le lecteur intéressé par ces questions, attend l’auteur. La question posée est évidemment la suivante : quelles sont les chances de l’Union de devenir une Europe puissance ?

Le retour en arrière s’impose avec la guerre froide dont l’Europe est, qu’on le veuille ou non la fille. En fait, pour les pays de l’Europe centrale et orientale, désignés par l’abréviation technocratique de PECO, l’ouverture de l’Union est une façon d’en finir avec la seconde guerre mondiale.

L’interrogation française est celle de savoir si la PESC, ( politique étrangère et de sécurité commune) sera en mesure de faire de l’UE un pôle de puissance indépendant des États-Unis.
Force est de constater que non, dans la mesure où l’OTAN est la référence obligée... Cela est encore maintenu dans le projet actuel. ( Titre V, article I.41 dispositions particulières relatives à la politique de sécurité et de défense commune.)

Par ailleurs, la crise de 2003, avec l’alignement des nouveaux entrants, de l’Espagne et de l’Italie, sans parler du RU sur les positions étasuniennes sur l’Irak a montré que ce vœu français d’une Europe puissance était un vœu pieux.

Deux nouveaux concepts pour l’Union européenne de l’après 11 septembre

La stratégie de sécurité : développée par Javier Solana, haut représentant de l’UE pour les questions de sécurité.
Programme de défense face aux menaces globales, terrorisme, prolifération, criminalité, lute contre l’extrême pauvreté et meilleure répartition des fruits de la mondialisation.
Trois objectifs :

Opposer des parades efficaces et ciblées aux différentes menaces. ( Combinaison des moyens de pressions directs et indirects y compris coercition.) Ce qui suppose de dégager des moyens et une politique d’armement.

Bâtir la sécurité dans l’Europe communautaire et son voisinage. ( Politique étrangère régionale.) Cercle de bonne gouvernance sur les rives de la Méditerranée et sur les frontières orientales de l’Union.

Renforcer l’efficacité du multilatéralisme, donc des nations unies. Référence, la primauté du droit international.

Pour atteindre ces objectifs, trois axes d’efforts :

1.Premier axe : renforcer les capacités européennes. Opérations Concordia en Macédoine et Artémis au Congo. Décembre 2003 en Macédoine, l’UE se substituait à l’OTAN. Dans le même temps, opération Artémis au Congo, déploiement Français mais sous couleurs de l’ONU qui est remplacé par un déploiement français mais sous couvert de l’UE.3000 hommes déployés simultanément.

2.Deuxième axe : Synergies entre structures PESC et PESD. Dans l’ouvrage ce n’est pas d’une grande clarté.

3.Troisième axe, celui qui pose problème en fait : cela se fait dans le cadre d’un partenariat transatlantique. Solana ancien secrétaire général de l’Otan.

La politique européenne de voisinage
Présentée le 11 mars 2003. Partager avec les pays limitrophes les avantages de l’élargissement. Coopération, accords politiques, économiques et culturels. Trois zones couverte par la PEV : La Méditerranée, le Caucase méridional, et l’Europe à l’Est de la Pologne, de la Hongrie, de la Roumanie, et de la Bulgarie.
Une question délicate : l’intégration de la Turquie traduirait-elle un regain de puissance. ?

L’hypothèque Turque

Dernier point traité dans cet ouvrage la question de la Turquie. L’auteur étudie le cas de ce pays comme les précédents. Superficie 776 M de km², population 76 millions, et croissance naturelle. En fait, les projections en matière démographique produisent leurs effets néfastes.

Si l’on projete à croissance démographique égale dans les cinquante années à venir la place de la Turquie dans l’UE à 27, il est clair que la Turquie et l’Allemagne pèseront très lourd, avec un déclin relatif rapide de cette dernière. Mais c’est oublier ce qui se vérifie régulièrement, à savoir que les comportements démographiques ont tendance à s’harmoniser en faveur du modèle dominant. Il y a donc de fortes chances que les femmes turques s’émancipent rapidement de ce point de vuie, comme cela a été souligné dans un autre ouvrage. (La Turquie en marche)

http://www.clionautes.org/article.php3?id_article=768

Pourtant au niveau économique le retard risque d’être long à ratrapper même si le potentiel su pays semble sous-estimé par Pierre Verluise. Ce dernier rappelle que le poids financier de la Turquie pour le budget de l’UE serait considérable sans compter la pression migratoire qui en découlerait et qui toucherait en premier l’Allemagne, avec peut-être des problèmes sensibles de cohabitation qui en découleraient.

Les paramètres stratégiques de l’entrée de la Turquie dans l’UE seraient multiples. Tout d’abord, la Turquie serait ouverte aux zones conflictuelles du Proche Orient, mais elle pourrait aussi servir d’état tampon. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les États Unis seraient très favorables à l’entrée de la Turquie dans l’Union. Le pays serait instrumentalisé dans le cadre des intérêts bien compris des Etats-Unis dans le Caucase et la Caspienne. La place de la Turquie dans la diplomatie des tuyaux est extrêmement importante.

Problématique : l’élargissement optimise-t-il les chances d’une Europe puissance ?

De façon sans doute naturelle, l’Europe évolue peu à peu vers une entité qui peut y prétendre... ce qui évidemment met les États Unis dans une situation embarrassée et les conduit à l’agressivité.

L’UE doit-elle renforcer ses liens avec l’OTAN ? Au risque de l’impuissance sans les Etats-Unis ?

La Turquie peut-elle renforcer l’Union Européenne ou contribuer également à limiter ses possibilités d’intervention ?

Sans doute l’Union Européenne doit aujourd’hui mettre en avant un eapproche géopolitique globale. Elle dispose des outils que sont la politique européenne de sécurité et de défense, et en même temps, de la politique européenne de voisinage. Toutefois, elle est confrontée à plusieurs défis, notamment la montée en puissance du monde asiatique qui se révèle comme un concurrent agressif.

A ce titre là, un renforcement de l’Union serait sans doute une solution, sous réserve que celle-ci soit voulue et comprise par les européens. Il semblerait, eu égard aux risques réels d’abstention que cela ne soit pas envisageable dans l’immédiat.

Bruno Modica

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