L’échec des premières colonies françaises à Madagascar (1633-1821)
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Gérard BUTTOUD

L’échec des premières colonies françaises à Madagascar (1633-1821)

L’Harmattan, 2017, 259 p.

Philippe Retailleau
dimanche 12 novembre 2017

Compte-rendu par Philippe Retailleau pour Les Clionautes

Ce n’est pas une histoire, pourtant bien méconnue du grand public, de la Grande Île, Madagascar, que nous propose l’agronome et forestier Gérard Buttoud, mais l’histoire, du XVIIe au XIXe s., d’une série impressionnante d’échecs des Français à s’implanter durablement dans ce secteur que d’aucuns estiment stratégique, situé à quelques encâblures des îles Bourbon et de France, appelées à devenir au XVIIIe siècle le pivot de la présence française dans l’océan Indien. Quand on évoque la colonisation française de Madagascar, ce sont davantage les figures de Galliéni et de la reine Ranavalona III plutôt que celles de Flacourt ou Maudave qui sont mises en avant, ou encore les épisodes tragiques de la conquête des années 1890 ou de la répression de l’insurrection de 1947 plutôt que le massacre de Fort-Dauphin (1674) ou la prise de Foulpointe et de Fort-Dauphin par l’armée de Radama Ier dans les années 1820 qui sont mis en exergue. Il s’agira donc ici de montrer que tous les Français qui cherchèrent alors à s’implanter à Madagascar échouèrent « parfois dramatiquement, souvent lamentablement, toujours piteusement » (p. 9) et de cerner les responsabilités, de la part de l’Etat et de ses représentants comme des pionniers eux-mêmes.

Pour ce faire, G. Buttoud adopte une trame chronologique déclinée en trois parties. Dans un premier temps, l’auteur évoque les années 1633-1674. Au cours du premier XVIIe s., et particulièrement des années 1630 et 1640, diverses compagnies de commerce privées arment des navires en direction de l’océan Indien. On accoste notamment à l’île Mascarin (future Bourbon) et sur la côte orientale de l’île des Madécasses, Madagascar. La première « colonie » installée au sud de la Grande Île en un lieu baptisé Fort-Dauphin est marquée par de nombreuses dissensions entre Français, dont la plupart ne supportent pas la gestion autoritaire et chaotique des gouverneurs Pronis puis Flacourt, et des conflits quasi incessants avec les Malgaches. Par ailleurs, si les profits tirés de l’exploitation du bois (ébène) et du cuir ne sont pas nuls, ils ne sont en tout cas pas considérables. « De la richesse de l’île madécasse, du mythe de ses trésors, seuls les Français restent convaincus, peut-être parce qu’ils arrivent après les autres [Portugais, Hollandais, Anglais], et qu’ils doivent bien se mettre là où il y a de la place. » (p. 46) Comme le roi, Louis XIV, veut sa colonie dans les parages, tout est mis en œuvre pour créer, en 1664, une nouvelle compagnie qu’on espère plus efficace : la première Compagnie française des Indes orientales, « le brouillon disgracieux de la grande Compagnie du XVIIIe siècle », comme l’écrit Marie Ménard-Jacob dans une excellente étude (La première Compagnie des Indes, P.U.R., 2016), malheureusement absente de la bibliographie de l’ouvrage de G. Buttoud.

Son projet initial s’articule autour de Madagascar : pour Louis XIV, cette compagnie est « une entreprise royale de colonisation d’une grande terre » (p. 58) qu’on baptise Île Dauphine. Mais rapidement, la Compagnie oblige le roi « à reprendre Madagascar à son propre compte et à la décharger de l’obligation de coloniser le pays. » (p. 69) Un arrêt du conseil (1686) rattache l’île Dauphine au domaine royal. Les lieutenants-généraux pour le roi, Montdevergues, tout comme Jacob Blanquet de La Haye, après lui, suggèrent d’abandonner Fort-Dauphin, « trop proche de l’escale du cap de Bonne-Espérance et trop éloigné des lieux d’approvisionnement en bois, en riz et en bœufs » (p. 77). Le massacre par les « tribus locales » (p. 80) de dizaines de colons de Fort-Dauphin en 1674 signe « la fin du rêve royal de coloniser l’île madécasse et de dominer dans la mer des Indes. » (p. 81)

Dans un deuxième temps, G. Buttoud traite des années 1674-1789, quand Madagascar sert de base de ravitaillement des Mascareignes (îles de France et de Bourbon) en esclaves, riz et bœufs et de terrain d’expérimentation aux projets relativement bien connus de Maudave et de Benyowszky dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le double contexte d’introduction du café à Bourbon à partir des années 1710 et de développement de l’île de France à compter notamment des années 1730 stimule la traite négrière entre Madagascar et les Mascareignes. Pour se livrer à la traite, les comptoirs français s’installent le long de la côte orientale de la Grande Île « d’abord pour une raison évidente de proximité », « ensuite pour bénéficier de l’existence de baies profondes facilitant l’accostage et le chargement » (p. 92) : on privilégie d’abord la baie d’Antongil, au nord-est, pour se tourner ensuite vers l’île de Sainte-Marie, « devenue » française en 1750 mais abandonnée en 1761 en raison d’une succession de révoltes, de massacres et de fièvres ; le centre officiel de la traite malgache se fixe alors, jusqu’à sa suppression en 1794, à Foulpointe.
En 1767, un certain Maudave, originaire du Dauphiné et largement possessionné à l’île de France, soumet au ministre de la Marine, Choiseul-Praslin, « un projet grandiose de recolonisation de la Grande-Isle. » (p. 107) Parmi les objectifs de Maudave, celui qui consisterait à y abolir l’esclavage inquiète bon nombre d’acteurs de la région, comme le gouverneur de l’île de France. C’est au Fort-Dauphin que Maudave débarque en 1768. Au début, tout se passe bien ; mais comme les actions menées grèvent les finances de l’île de France à laquelle Madagascar est administrativement rattachée, Praslin donne l’ordre, en 1770, de mettre fin à l’expérience. En 1771, le nouveau ministre de la Marine, de Boynes, séduit par un aventurier, le baron Benyowszky, pense qu’avec ce dernier « on a le moyen de tenter une nouvelle expérience en tirant les leçons du passé. » (p. 133) Si l’administration de l’île de France souhaite la création d’un simple poste, Benyowszky, lui, veut créer une colonie. Comme le ministère ne veut plus entendre parler du Fort-Dauphin, Benyowszky choisit de s’installer dans la baie d’Antongil. Son projet est fort ambitieux : il entend former « en deux ans sur l’ensemble de la Grande-Isle une colonie capable de produire à grande échelle café, coton et sucre, équipée de toutes les industries, équipements et capacités portuaires nécessaires pour satisfaire à elle seule à la demande de Bourbon et de l’Isle-de-France en produits agricoles transformés et en esclaves, tout en constituant la base arrière du commerce et des armées en mer des Indes. » (p. 135) Devant les plaintes qui montent de toutes parts contre Benyowszky, accusé de mentir sans vergogne sur la réalité des actions entreprises, le ministre Sartine ordonne une enquête en 1776. La colonie est en piteux état. La Pérouse écrit : "La baie d’Antongil et le pays adjacent sont entièrement dévastés et le pays est infiniment plus misérable qu’à Foulpointe." (p. 145) En 1778, Sartine donne l’ordre d’abandonner la baie d’Antongil.

Dans un troisième temps, G. Buttoud évoque les années 1789-1831 : pendant la Révolution française, la traite continue et divers projets de colonisation de Madagascar fleurissent ; par exemple, le député montagnard Benoît Gouly propose d’envoyer tous les mendiants parisiens au Fort-Dauphin, rebaptisé Fort-de-la-Loi... A la fin des guerres napoléoniennes, les Anglais ont gagné bien des positions dans le sud-ouest de l’océan Indien. Ils occupent Madagascar, bien que le traité de Paris (1814) n’ait pas mentionné cette dernière comme dépendance de Maurice, ce qui laisse penser au gouverneur de la Réunion que la France doit y maintenir ses comptoirs. Quand en 1816, le gouvernement britannique ordonne à sir Farquhar, gouverneur de Maurice, de restituer à l’administration de Bourbon la gestion des anciens établissements français de Madagascar, celui-ci entreprend de couper par tous les moyens l’approvisionnement des Français en main-d’oeuvre servile, en s’alliant notamment aux Merinas (les Hovas pour les Français) dont la politique expansionniste, servie par une série de ralliements, dont celle des Betsimisarakas jusqu’à présent plutôt favorables à la France, menace la présence de cette dernière dans la région. Radama Ier fait tomber les dernières positions françaises sur la côte orientale. La riposte française ne se montre guère énergique. Comme l’indique G. Buttoud, la métropole ne voit guère d’intérêt stratégique à conserver Madagascar et, surtout, les colons de Bourbon, soucieux des finances locales, fort précaires, ne veulent pas que la France s’y installe, une attitude qui contraste avec les ambitions réunionnaises de la fin du XIXè siècle. Un ultime sursaut se produit cependant en 1829 lorsqu’une expédition militaire est envoyée dans le but d’installer définitivement un établissement français à Tintingue. En 1831, le poste de Tintingue est évacué et celui de Sainte-Marie est considérablement réduit.

G. Buttoud conclut : « Dans toute cette histoire de la première colonisation de Madagascar, les hésitations et autres réticences que met le pouvoir à soutenir les opérations conduites tiennent de façon constante à la volonté de faire sans que cela ne coûte rien. » (p. 202) L’histoire que G. Buttoud relate ici n’est, au fond, pas neuve et elle n’a, selon nous, ni le souffle ni la verve de l’Histoire de la colonisation française, non citée, de Pierre Pluchon (Fayard, 1991) qui présentait très clairement les ambitions et les ratés de la colonisation française à Madagascar au cours des XVIIè et XVIIIè siècles. Si l’ouvrage présente l’avantage de constituer une synthèse récente, mais très traditionnelle, en français sur le sujet, on regrette notamment l’absence de cartes, des pages assez confuses sur les tentatives des premières compagnies privées et quasi inexistantes sur les peuples malgaches confrontés aux entreprises françaises ou sur les relations entre santé et colonisation, ainsi qu’une bibliographie incomplète (outre les études citées supra, l’édition, remarquable, par Claude Allibert, de l’Histoire de la Grande Isle Madagascar d’Etienne de Flacourt parue chez Karthala, en 2007).

Par Philippe Retailleau

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