Histoire du Moyen-Orient de l’Empire ottoman à nos jours : Au-delà de la question d’Orient
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Olivier Bouquet, Philippe Pétriat, Pierre Vermeren

Histoire du Moyen-Orient de l’Empire ottoman à nos jours : Au-delà de la question d’Orient

Publications de la Sorbonne, 2016, 400 p., 19€.

Rémi Burlot
lundi 28 août 2017

« L’atmosphère générale de l’Europe était pénétrée de pensées de paix, de pensées de désarmement. L’idéal démocratique était en marche. Il assura que les Jeunes-Turcs achevaient précisément leurs derniers préparatifs en vue d’un coup d’État. La Turquie, État national et constitutionnel, quel triomphe de l’humanité ! » Thomas Mann, La Montagne magique, 1912 -1913.

Une synthèse en 400 pages sur un espace à l’histoire complexe, riche, aux multiples recompositions et mé(mal)connu du grand public, tel était le pari très réussi des trois auteurs, tous universitaires émérites et parisiens dans cet ouvrage sur le Moyen-Orient contemporain, une région à l’actualité vive.


Dès l’introduction, Olivier Bouquet, Philippe Pétriat et Pierre Vermeren entendent dépasser la « question d’Orient », initiée par le traité de Küçük Kaynarca en 1774 et qui renvoie à des visées impérialistes des grandes puissances coloniales européennes de l’époque comme en témoigne également l’expression de « Moyen-Orient », forgée par des experts anglais et américains en 1902 pour désigner cette région aux intérêts géopolitiques et stratégiques majeurs [1].

A l’aide d’une historiographie actualisée, les auteurs entendent décentrer le regard sur le Moyen-Orient qui jusqu’aux années 1980 n’était étudié que sous un angle très européanocentré et étudié uniquement par un prisme politique et géopolitique (« le Moyen-Orient est toujours envisagé au prisme d’une histoire des conflits qui tient lieu d’histoire régionale, comme si l’histoire de l’Europe était celle des deux guerres mondiales. Tout se passe comme si les sociétés de la région étaient toujours prises entre les feux des puissances » [2] ). Il s’agit donc dans cet ouvrage de centrer l’étude sur les dynamiques propres à cette région et aux multiples sociétés qui l’habitent et ce, à l’aide de sources neuves, « produites par les sociétés étudiées aux côtés de la documentation étrangère » [3] avec trois objectifs affichés : « écrire une histoire inclusive du Moyen-Orient » [4], « poser les jalons d’une histoire à la fois contemporaine et région du Moyen-Orient » [5] et enfin « proposer une histoire qui tienne compte des dernières avancées historiographiques tout en restant synthétique et accessible » [6].

L’ouvrage est ainsi divisé en trois parties chronologiques (L’Empire ottoman de 1789 à 1922, le Moyen-Orient de 1870 à 1950 et le Moyen-Orient contemporain, de la Guerre froide aux Printemps arabes) elles-mêmes divisées en sous-chapitres thématiques et/ou chronologiques.

Dans la première partie de l’ouvrage, Olivier Bouquet s’intéresse à l’Empire ottoman, « l’une plus vastes constructions politiques de l’époque moderne et contemporaine » [7] de 1789 à 1922. L’auteur commence dans un premier chapitre par une brève présentation chronologique de ce vaste empire puis dans un second se penche tout particulièrement sur le fonctionnement de l’État, dominé par le sultan « clé de voûte des institutions, prenant place dans un ordre à la fois cosmique, religieux et légal » [8]. Les structures et pratiques politiques, fiscales et administratives largement développées par l’auteur permettent de saisir le fonctionnement de l’Empire et ses transformations pour faire face aux recompositions géopolitiques nombreuses. Au XVIIIe siècle, les défaites successives et pertes territoriales répétées, nécessitent une série de réformes (p. 62) qui culminent avec la période des Tanzimat, impulsée à partir de 1839 dans le but de moderniser l’Empire et qui aboutissent à la promulgation de la Constitution ottomane en 1876 mais qui ouvrent aussi la voie aux nationalismes arabes et aux Jeunes-Turcs. Olivier Bouquet développe ensuite le volet économique (chapitre 3 : les productions : transports, agriculture, artisanat et industrie, commerce et échanges, finances, monnaie…) et enfin étudie en détails les aspects sociétaux dans un empire multiconfessionnel, multiculturel, plurilinguistique et multiethnique (chapitre 4).

Dans une seconde partie, Philippe Pétriat développe tout particulièrement le Moyen-Orient de 1870 à 1980, partie qui ravira tout particulièrement les personnes qui planchent sur les concours d’enseignement. Après un bref rappel sur l’« invention » du terme « Moyen-Orient » en 1902 (p. 151), l’auteur reprend chronologiquement et de manière croisée et comparée l’évolution des sociétés impériales du Moyen-Orient à l’heure des réformes puis des révolutions entre 1876 et les années 1900 (chapitre 1). Il se penche ensuite sur la place et le rôle de la région dans le premier conflit mondial entre 1914 et 1918. L’Empire ottoman, la Perse, le protectorat égyptien… sont à la fois théâtres et acteurs dans la Grande Guerre ; la victoire des Dardanelles en janvier 1916 marquant « un tournant inquiétant pour les Alliés qui craignent la propagande panislamique et la réaction de leurs populations coloniales musulmanes aux appels au djihad ottoman ». [9]. En 1923, le traité de Lausanne reconnaît la république de Turquie et en 1924, Mustafa Kemal fait abolir le califat islamique qui avait cours depuis le XVIe siècle. La région est profondément réorganisée au lendemain de la guerre avec la mise en place des mandats français (Syrie, Liban) et britanniques (Irak, Palestine). Le chapitre 3 revient sur les réactions des sociétés du Moyen-Orient à la présence européenne, entre révoltes et les accommodements, entre les années 1920 et 1930 dans un « contexte d’essor du nationalisme et de la construction nationale des États » (p. 195) avec une diversité de modèles et de situations importante et dans un contexte à partir de la fin des années 1920, de crise économique. Les années 1930 sont marquées par un climat de « contestations continues et parfois violentes des tutelles européennes » (p. 211). Le chapitre 4 intitulé « Le Moyen-Orient à l’heure du nationalisme » s’intéresse à la période des années 1940-1950 et à l’impact de la Seconde Guerre mondiale sur la région, théâtre là encore des opérations militaires, notamment à la frontière entre l’Égypte et la Libye entre 1939 et 1941. Les affrontements connaissent un tournant entre l’été 1941 et l’été 1942 et quand ceux-ci s’achèvent le bilan, notamment financier, est lourd (inflation très forte en Égypte, Iran, Turquie…) avec une exception pour les pays du Golfe qui se développent grâce à la hausse de la production pétrolière qui permet le renforcement du « pouvoir des dynasties face aux anciennes élites, notamment marchandes » [10], le développement des appareils d’État et de clientéliser la population. Les perturbations liées à la guerre vont également favoriser l’essor des idées socialistes et communistes comme dans le reste du monde et le système des États-nations finit par être entériné avec des bouleversements politiques importants. La mise en place de l’État juif (14 mai 1948) et l’immédiate intervention des armées arabes voisines jettent enfin les bases d’un conflit qui n’a cessé de se complexifier depuis.

Dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage, c’est au tour de Pierre Vermeren de prendre la plume afin de dresser un tableau du Moyen-Orient de la Guerre froide et jusqu’aux Printemps arabes. Les années 1950 sont marquées par une explosion démographique continue du Moyen-Orient dominé aujourd’hui par trois géants régionaux (Égypte, Turquie, Iran) ce qui a pour conséquence directe une transformation profonde des sociétés (chapitre 1) : exode rural, industrialisation en lien notamment avec l’exploitation des hydrocarbures et les rentrées importantes qu’elle génère. A l’heure de la Guerre froide (chapitre 2), le Moyen-Orient est un terrain et un enjeu important de la lutte entre les deux superpuissances depuis la crise de Suez en 1956, le choc pétrolier de 1974, la révolution iranienne (janvier 1979) jusqu’à l’invasion militaire de l’Afghanistan en décembre1979, le coup d’État militaire en Turquie et le déclenchement de la guerre Iran-Irak en décembre 1980. La région est aussi secouée par les guerres israélo-arabes qui sont un facteur important de la déstabilisation de la zone. Après avoir expliqué les mutations idéologiques et religieuses (chapitre 3), Pierre Vermeren s’attarde sur les guerres au Moyen-Orient entre 1975 et 1990 (chapitre 4) : guerre entre Palestiniens et Libanais, conflit israélo-arabe, guerres du Golfe, montée du terrorisme, interventions américaines entre 2003 et 2011... avec une mise au point très intéressante sur les printemps arabes de 2011 et leurs conséquences (pp. 357-359) et sur la Syrie. Le dernier chapitre de cette partie fait le point sur le Moyen-Orient au début du XXIe siècle et à la manière dont la région est touchée par la mondialisation (culturellement, idéologiquement, géographiquement, économiquement et politiquement). Cette mise au point faisant office de bilan interpelle quant à l’avenir incertain de la région, partagée entre ouverture au monde et replis identitaires...

En définitive le pari d’une synthèse à la fois très documentée (les bibliographies proposées pour compléter les études sont très fournies), riche et claire, est réussi. L’ouvrage est une mine d’or pour les candidat.e.s préparant les concours d’enseignement (plusieurs focus développés peuvent aisément servir d’exemples dans une copie et une chronologie de 100 dates est donnée) mais aussi les enseignant.e.s désireux de se documenter et d’être à la pointe de l’historiographie la plus récente sur le sujet. Enfin, il s’adresse également à toute personne qui souhaiterait obtenir des clés de compréhension de cette région à l’actualité brûlante certes, mais riche de plusieurs siècles d’une histoire passionnante. S’il fallait émettre un petit bémol, il aurait été intéressant d’adjoindre à l’ouvrage davantage de cartes (deux seulement illustrant la région en 1914 et en 1980 figurent en début d’ouvrage) afin de saisir les multiples recompositions qu’ont connu ces territoires durant près de deux siècles. De plus, l’Empire perse (Iran), qui structure aussi la région durant cette période aurait sans doute mérité un développement aussi conséquent que l’Empire ottoman à qui est consacrée la première partie de l’ouvrage.

Rémi BURLOT © Les Clionautes

Par Rémi Burlot

[1Pour aller plus loin, le lecteur pourra se reporter à l’ouvrage de Jacques Frémeaux, La question d’Orient, Paris, Fayard, 2015 dont le compte-rendu est disponible : https://clio-cr.clionautes.org/jacques-fremeaux-la-question-de-l-orient-fayard-2014-613-p-27-eur.html

[2Olivier Bouquet, Philippe Pétriat, Pierre Vermeren, Histoire du Moyen-Orient de l’Empire ottoman à nos jours. Au-delà de la question d’Orient, Paris, Publications de la Sorbonne, 2016, p. 7.

[3Ibid., p. 9-10.

[4Ibid., p. 9.

[5Ibid., p.10.

[6Ibid., p.10.

[7Ibid., p.19.

[8Ibid., p. 53.

[9Ibid., p. 178.

[10Ibid., p. 233.

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