Je n’irai pas ! Mémoires d’un insoumis
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Eugène Cotte

Je n’irai pas ! Mémoires d’un insoumis

éd. La Ville brûle, juin 2016, 240 p., 15 €

Frédéric Stévenot
lundi 24 octobre 2016

Les publications des éditions « La Ville brûle » ont guère fait l’objet de quelques comptes rendus dans la Cliothèque (voir ici et ). La maison existe « depuis janvier 2009. […] Le cœur du catalogue est toujours formé d’essais en sciences et SHS, mais nous nous autorisons à présent des incursions dans d’autres champs. Essais, jeunesse, littérature, poésie, livres-objets, romans graphiques et même beaux livres… il existe tant de manières de dire le monde, et d’agir sur lui ! ». La même présentation nous permet de connaître l’origine du nom, inspiré d’Électre, de Jean Giraudoux :

« Comment cela s’appelle-t-il quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et que tout est perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?? […] Cela s’appelle l’aurore » [1].

Qui est Eugène Cotte ?

Savoir qui est ce personnage est précisément l’objet du livre. Eugène Cotte profite de sa convalescence pour écrire ses mémoires, en août et septembre 1916. Il a été blessé lors des premières opérations de la bataille de la Somme, et se trouve alors à l’hôpital de Caen puis de Langrune-sur-Mer (Calvados). À cette date, il a 27 ans, puisqu’il est né le 25 mars 1889. La question se pose de savoir pourquoi écrire des mémoires à cet âge. Les circonstances pourraient l’expliquer : blessé et combattant, il est confronté à l’omniprésence de la mort, anticipation de la sienne propre. De fait, il explique son initiative en tenant compte du contexte : « peut-être aussi me suis-je décidé à cela pour qu’il subsiste quelque chose de moi après moi si je viens à disparaître sans avoir pu m’assurer une descendance ».
Son projet est en réalité à la fois plus complexe et plus simple. Il tient à son désir de « retracer les événements qui ont pu agiter une vie […] avec tous ses défauts, ses vices et ce qu’ils ont pu influencer dans le cours de cette existence, [au risque] de se faire traiter de grossier et d’impudent ». Mais s’il « se [dévoile] tout entier [avec] toutes [ses] faiblesses et [ses] fautes », en « [étalant] ainsi [ses] misères physiques et morales » […] « c’est plutôt pour [se] les remémorer [lui]-même que pour les faire connaître ». En somme, il entreprend de raconter la vie d’un homme, sans fard. S’il ne les expose pas, on pense immanquablement aux considérations philosophiques d’un Montaigne. S’il le connaît, il n’y fait jamais la moindre référence ; cependant, Eugène Cotte dit toutefois plus loin les regrets de n’avoir eu aucune initiation à la philosophie, manque qu’il cherche continuellement à combler en lisant avidement.
Il indique ensuite qu’il verra plus tard ce qu’il fera de cet exercice d’introspection, « si [les pages écrites] peuvent servir à l’éducation de mes semblables en leur montrant l’effet des influences bonnes ou mauvaises que j’ai rencontrées au cours d’une vie plus ou moins mouvementée et ce qui a pu en résulter ».

Ce désir de transmettre ne semble pas avoir abouti, au moins sous la forme d’une publication, jusqu’à ce que sa fille aînée présente les cahiers à Philippe Worms, qui a connu Eugène Cotte pendant son adolescence. Il donne d’ailleurs donne l’avant-propos de l’autobiographie ; on regrette d’ailleurs de ne pas en savoir davantage sur lui.
En revanche, le site de la Ville brûle nous apprend que Guillaume Davranche, qui fournit à la fois la préface et l’appareil critique de l’ouvrage, est « journaliste et chercheur indépendant en histoire sociale » ; il a été l’un des co-directeurs de l’ouvrage Les Anarchistes. Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone [2]. Et son érudition nous est précieuse pour apprécier le travail de remémoration d’Eugène Cotte, et pour pouvoir le remettre dans son contexte.

La vie d’un simple

On est tenté de reprendre le titre du livre qu’Émile Guillaumin (paysan et militant syndicaliste) a écrit au tout début du XXe siècle (éd. Stock, 1904), republié par Daniel Halévy en 1942. Eugène Cotte naît dans dans le Loiret, dans une famille de petits paysans. Comme Guillaumin, il acquiert une conscience politique assez aiguë. Mais si le premier se tourne rapidement vers le syndicalisme, dans le Bourbonnais fortement marqué par le métayage, Eugène Cotte devient anarchiste. Il est aidé en cela par son éducation scolaire et familial.
Il réussit à obtenir le certificat d’études primaires (à onze ans), à une époque où l’instituteur sélectionne les candidats à l’examen. En même temps, il découvre un goût très prononcé pour la lecture. Mais la misère dans laquelle se débat sa famille l’éloigne de tout livre. Il reporte son appétit sur la feuille que lit son père (qu’Eugène Cotte déteste très tôt pour son alcoolisme et le mépris dans lequel il tient son épouse). Or, il s’agit d’« un journal hebdomadaire anticlérical », qui remet en cause les principes religieux qu’on lui inculque.
Eugène Cotte doit quitter l’école un an après avoir eu le certificat, lot habituel des familles miséreuses. Il doit alors commencer à travailler dans la ferme de son père, tandis que sa sœur est placée chez des cultivateurs : les enfants ne sont ainsi plus une charge, mais une source de revenus. En même temps qu’il grandit, Eugène Cotte prend de plus en plus conscience des différences sociales, qu’il ressent comme intolérables. La presse radicale de son père l’amène progressivement à réfléchir aux questions sociales. Les livres qu’il parvient à lire (probablement empruntés) le font réfléchir. Il apprécie notamment Les Misérables, « où sont représentés avec une maîtrise sans pareille toutes les misères de notre société et toutes ses imperfections ». Pour autant, Eugène Cotte reste sur sa faim : « malheureusement, je ne pouvais trouver […] la solution du problème si nettement posé ». Il voit pourquoi. Hugo « s’en remettait à la providence, au progrès qui […] avance un peu par l’homme et beaucoup par Dieu ». Bref, « il se contentait de veiller et d’espérer » : « il voulait supprimer les maux qui sont la conséquence inévitable de la structure de la société actuelle sans changer les structures ». Voilà qui l’engage dans la voie révolutionnaire, sans qu’il le sache encore.

Comment s’affirme une conscience politique

Ayant trouvé à s’embaucher, il peut enfin s’adonner à la lecture grâce à son salaire. Il accède notamment aux brochures socialistes, qui lui permettent de préciser ses analyses sociales. Il comprend que « toutes les souffrances et les misères découlent du régime actuel de la propriété », et que pour abolir cet état de fait, il faut procéder à « une expropriation pure et simple. C’est aussi le moment où la lecture de Le Dantec et Lafargue l’éclaire sur l’origine de la religion, dont il se débarrasse tout à fait. Et c’est aussi le moment où le hasard lui fait rencontrer deux personnages qui deviendront ses amis, qui l’ouvrent à l’anarchisme. Les défauts du socialisme, notamment au rapport du peu de cas fait à la liberté individuelle, achève de le convaincre. En même temps, la voie du parlementarisme lui apparaît comme « un piédestal destiné à servir les ambitions de beaucoup et leur faire oublier la lutte des classes qui leur avait servi de marchepied pour gagner la confiance des masses ouvrières ». Eugène Cotte s’ouvre alors à la littérature et à la presse libertaire, notamment Jean Grave et Les Temps nouveaux, mais aussi Kropotkine et Élisée Reclus.

De la conscience à l’action

Eugène Cotte continue de débattre, à lire et à entretenir une correspondance avec ses amis. Il perçoit les différences entre les courants libertaires, qu’il analyse avec un grand soin et un esprit critique qu’on peut a priori trouver surprenant chez un ouvrier agricole. Mais on ne le peut comprendre que si on a en tête l’appétit qu’a Eugène Cotte de préciser sans cesse ses idées, en les confrontant avec d’autres. À l’excitation des premières découvertes idéologiques succède l’émergence d’une solide conscience libertaire.
À l’approche de ses vingt ans, se pose la question du service militaire, avec l’alternative simple. Accepter de le faire, et en profiter pour se faire le propagandiste de l’idée anarchiste : la faiblesse de la marge de manœuvre ne lui laisse guère d’espoir, et il lui faudrait en plus supporter la pression de la hiérarchie. La véritable solution est d’opter pour l’insoumission, qui lui permettrait de ne rien concéder à l’armée. Mais il faut pour cela quitter sa famille, ses amis, et s’installer à l’étranger. En septembre 1910, il s’établit en Suisse, et connaît une vie difficile d’ouvrier, même quand il se met « à son compte ». Mais il conserve ses liens avec le milieu anarchiste français.
En décembre 1912, il décide de rentrer en France. Il s’installe à Lyon, où « le mouvement ouvrier y est assez avancé », et se trouve « mieux à l’aise dans cette ville sans éclat qu’à côté des demeures opulentes de Lausanne ». Il ne motive guère son retour, qu’on pourrait attribuer à la lassitude. A posteriori, et compte tenu du contexte de montée des tensions en Europe, il se reproche sa conduite : « je ne peux m’expliquer comment, à ce moment-là surtout, j’ai pu commettre la faute de rentrer en France. C’est probablement la plus grade bêtise que j’ai faite dans ma vie ». Il trouve toutefois à s’embaucher assez facilement, mais il est interpellé le 1er février 1913 par une patrouille matinale, tout à fait fortuitement. Eugène Cotte n’échappe pas au conseil de guerre, qui, relativement clément, lui inflige trois mois de prison le 28 février. À l’issue, il doit accomplir son service militaire au… 17e régiment d’infanterie de ligne. On se rappelle que cette unité avait mis crosse en l’air à Béziers, lors de la révolte des vignerons du Languedoc (1907), raison pour laquelle elle fut déplacé à Gap. Eugène Cotte accepte la sentence, mais dans l’intention de se faire réformer. Il commence à ne plus s’alimenter correctement, et, tout en se montrant d’une parfaite bonne volonté, il tombe bientôt dans un état d’affaiblissement inquiétant. Il conçoit la grève de la faim comme un moyen d’affirmer sa pleine liberté face à la coercition. Le 23 octobre, il est finalement réformé, et retrouve rapidement une vie civile normale.

Un anarchiste dans la guerre

Mais à peine rétabli, la guerre éclate bientôt, et en septembre, les réformés doivent repasser par le conseil de révision. Eugène Cotte est à nouveau confronté au dilemme qui l’avait conduit à l’insoumission. Mais les termes posés ne sont plus les mêmes : « malgré mon aversion pour la guerre, je ne pouvais admettre l’invasion et malgré les fautes de nos dirigeants, qui n’avaient pas su et pas voulu éviter le conflit, je ne voyais qu’une chose à faire immédiatement : refouler l’étranger ; on s’expliquerait avec les responsables ensuite ». Le 23 février 1915, il rejoint le 23e régiment d’infanterie coloniale, à Paris. Il se porte volontaire pour la désastreuse expédition des Dardanelles, avant de revenir en France à la fin du printemps 1916 et de prendre part à la bataille de la Somme, en juillet.

Un livre important

À lire Eugène Cotte, notamment les lignes qu’il consacre à la guerre, on pense aux carnets de Louis Barthas, autre expression d’un humble. Comme lui, le tonnelier a beaucoup lu, et avait réussi à obtenir le certificat d’études primaires ; on retrouve, sans surprise, des références communes, dont Victor Hugo. Barthas a également une sensibilité politique socialiste et ne cache son antimilitarisme, mais le militant de la SFIO reste imprégné d’une certaine culture catholique. La proximité idéologique est donc assez mince.
Toutefois, si Barthas tient une chronique de la guerre, l’intérêt de l’autobiographie d’Eugène Cotte tient à la perspective qu’il nous offre. Il accorde un soin méticuleux à nous donner les détails qui permettent de comprendre son évolution. En cela, la guerre tient une place relativement minime dans l’ensemble de l’ouvrage (une cinquantaine de pages sur 350), mais parce qu’Eugène Cotte ne considère pas qu’elle a eu une influence sur sa personnalité plus grande que le reste de sa vie.
À le lire, de surcroît, on comprend comment se construit une formation intellectuelle dans un milieu extrêmement défavorisé, et comment un ouvrier agricole peut devenir anarchiste, ce qui n’est tout de même pas commun. Fidèle à l’un des principes fondamentaux de l’idéologie libertaire, Eugène Cotte considère que la culture est l’une des clés les plus importantes pour sortir de la condition de subordonné et évoluer vers l’émancipation personnelle. C’est cette culture, patiemment bâtie et nourrie par ses lectures et les contacts qu’il entretient avec son cercle relationnel, qui lui permet d’avoir un profond recul critique, notamment vis-à-vis des courants libertaires [3].
On voit aussi un anarchiste en action, ce qu’il pense, la radicalité de ses positions, notamment à l’égard des femmes (qu’il voudrait beaucoup plus libres), beaucoup moins à l’égard des combattants indigènes (trop soumis et trop respectueux de la hiérarchie militaire).
Eugène Cotte ne cache pas ses contradictions, notamment au regard de la guerre. S’il s’y implique et combat, en acceptant l’idée de tuer (ce dont il ne parle pas), c’est qu’il ne veut pas apparaître comme traître au peuple dont il estime faire partie, tout en combattant pour protéger une certaine liberté commune, quoi que très imparfaite. Il assume parfaitement ses choix, en adaptant son idéologie au contexte, mais sans s’y conformer aveuglément. Là encore, c’est faire preuve d’un profond sens critique.
On est enfin surpris par la qualité de son expression, non sans que lui échappent parfois quelques tournures familières. S’il ne recourt pas à des concepts abstraits, Eugène Cotte utilise une langue simple mais précise. Ceci montre à l’évidence le soin qu’il met à ce qu’on le comprenne, et contribue à donner un caractère profondément authentique à ce livre.

Par Frédéric Stévenot

[1Jean Giraudoux, Électre, 1937.

[2Les Anarchistes. Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, éd. de l’Atelier, 2014, 528 p. Rééd. en version de poche en mars 2015, 864 p.

[3Sur le caractère essentiel de la construction d’un esprit critique pour les libertaires, on lira notamment Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux Éditeur, 2005. Et tout ce qu’il a publié sur l’éducation.

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