L’Exode. Un drame oublié
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ÉRIC ALARY

L’Exode. Un drame oublié

Perrin, 2010, 465 pages, 22 €.

Joël Drogland
mardi 1er juin 2010

Huit à neuf millions de réfugiés civils sur le sol français en mai-juin 1940, 10 000 personnes tuées par les bombes et les mitraillages des avions allemands, 90 000 enfants perdus recensés par la Croix-Rouge internationale : la grande peur collective du peuple français fut un événement cauchemardesque que le terme biblique d’« exode » servit à qualifier.
L’exode a blessé et tué sans distinction, il a frappé des villes et des villages et fait exploser des familles ; il a touché les personnes au plus profond d’elles-mêmes ; il a traumatisé et humilié des millions de Français qui voulurent l’oublier. L’exode fait partie des plaies mal cicatrisées de notre mémoire nationale.

Alors qu’il eut des millions d’acteurs et de témoins il est très largement resté à l’écart de la recherche historique. « Il était donc nécessaire de pénétrer au cœur de ce drame, au regard d’une multitude d’expériences humaines qu’il fallait regrouper, comprendre et analyser, et à la lumière d’archives neuves et croisées. C’est cette histoire que nous avons voulu raconter, celle de l’exode vu d’en bas pour l’essentiel » écrit Éric Alary dans l’épilogue de la première étude historique globale de l’exode qu’il vient de publier chez Perrin.

Éric Alary est un historien spécialisé dans l’étude de la gendarmerie d’une part, de la France sous l’Occupation d’autre part. La ligne de démarcation fut l’objet de sa thèse de doctorat (version grand public rééditée dans la collection « Tempus » en 2009) ; il est le co-auteur d’une étude de la vie quotidienne des Français de 1939 à 1949 et d’un excellent ouvrage (à recommander dans tous les CDI) sur Les Résistants. L’histoire de ceux qui refusèrent, (Larousse 2003)
.

Une étude qui comble un vide historiographique

Une étude historique de l’exode avait été publiée en 1957 par Jean Vidalenc qui l’avait réalisée dans le cadre du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Pionnière, cette recherche était limitée par l’insuffisance des sources alors disponibles. L’exode fut ensuite délaissé par les historiens, davantage portés à travailler sur l’histoire politique, celle de Vichy puis celle de la Résistance, excepté Le Peuple du désastre,(Robert Laffont, 1997), premier volume de La Grande histoire des Français sous l’Occupation d’Henri Amouroux, et l’ouvrage plus récent mais peu novateur de Pierre Miquel (Pocket, 2005).

Éric Alary a utilisé de multiples sources : fonds publics d’archives récemment ouverts aux Archives nationales, dans les archives départementales (Orne, Sarthe, Vienne, Yvelines) et municipales (Alençon), archives de la Préfecture de police de Paris, de la gendarmerie, de l’Armée de terre, de la Banque de France, de l’Assistance publique etc. Il a étudié de nombreuses et originales sources imprimées grâce aux fonds de la Bibliothèque nationale de France : journaux, carnets de bord, recueils de dessins, souvenirs, témoignages, notes et récits autobiographiques etc. Ajoutons encore la lecture des périodiques nationaux et départementaux et les témoignages recueillis dans des enquêtes orales.

L’auteur présente ainsi sa démarche : « Toutes ses sources sont importantes pour qui veut approcher au plus près d’une histoire sensible, voire sensorielle et teintée d’émotion. Comme souvent en histoire, les données restent parfois inégales ou répétitives. L’exode montre une multitude d’histoires personnelles et collectives qui sont fonction des régions de passage et d’accueil ; on observera même parfois une forme de choc des cultures qu’il faudra restituer. Nos sources ont été utilisées et analysées à la lumière d’une bibliographie que nous avons voulu sélective, actualisée et ouverte ; des thèses récentes s’attardent sur des aspects ponctuels de l’exode ou bien centrées sur un groupe déterminé (…) La nécessité d’une synthèse et d’un approfondissement sur de nombreux points encore mal éclairés s’imposait, permettant d’avancer vers de nouvelles problématiques, notamment en ce qui concerne les itinéraires de l’exode, les enjeux politiques, l’accueil et le retour des réfugiés ainsi que l’exode des plus vulnérables d’entre eux ».

Le texte de l’ouvrage mêle au récit et aux analyses historiques, les histoires personnelles de dizaines de témoins : « L’histoire permet ainsi d’approcher des milliers d’histoires parallèles qui parfois s’entrelacent ; l’historien effectue d’incessants allers et retours entre la micro-histoire et la macro-histoire dégageant une vision d’ensemble par l’accumulation de touches individuelles »
Les onze chapitres s’intègrent dans une structure chronologique (des évacuations prévues et organisées à l’automne 1939 aux derniers retours à l’automne 1940) qui n’exclut pas des développements, voire des chapitres thématiques qui approfondissent les trajectoires de groupes de Français marginaux (les fous, les prisonniers, les enfants, les malades des hôpitaux) ou de groupes professionnels et d’institutions dont le comportement a été capital (gendarmes et policiers, pompiers, municipalités, sous-préfets et préfets, services bancaires, médicaux et hospitaliers etc.)

Application des plans d’évacuation

En 1939, pour ne pas revivre l’exode de populations civiles tel que celui qui se déroula pendant la Grande Guerre, tout avait été officiellement prévu par les autorités civiles et militaires. L’évacuation des populations frontalières devait se faire vers 21 départements d’accueil à l’intérieur du pays et un balisage spécifique des routes avait été préparé. Les autorités belges et luxembourgeoises espéraient trouver le meilleur accord possible avec la France pour évacuer leurs populations en cas d’invasion. Tout était donc prêt sur le papier. En fait, les plans d’évacuation avaient été conçus presque à contre cœur, car il s’agissait alors d’envisager la défaite, c’est-à-dire la rupture du front et l’inutilité de la ligne Maginot !

Les frontaliers du Nord et du Pas-de-Calais savaient qu’en cas d’invasion ils devaient se replier vers la Bretagne et la Normandie. 400 000 habitants et 71 villes et villages d’Alsace et de Lorraine sont évacués vers le sud-ouest de la France. Strasbourg est vidé de sa population en deux jours dès la déclaration de guerre ; à la fin du mois tous les habitants de la Moselle ont gagné la Charente et la Vienne. Partout les évacués peuvent compter sur de nombreux bénévoles ; dans chaque département des services des réfugiés voient le jour. La cohabitation n’est pas facile : les uns sont déracinés tandis que les autres se sentent « envahis » ; les tensions sont inévitables (elles sont religieuses et linguistiques entre Alsaciens et habitants du Sud-Ouest).
La Belgique a élaboré un plan d’accueil des Luxembourgeois financé par ces derniers tandis qu’elle avait prévu l’évacuation de ses propres nationaux frontaliers… dans les limites du territoire belge. La France avait cependant préparé des fléchages pour aider les Belges et des centres d’accueil pour Belges et Luxembourgeois.

La violence et la rapidité de l’offensive bousculent les prévisions

Un immense, brutal et stupéfiant exode international commence dès que les chars et les avions Stukas passent à l’offensive. C’est la première vague de l’exode, celle des Belges, des Hollandais, des Luxembourgeois puis des Français de l’Est et du Nord ; elle est massive mais elle encore globalement sous contrôle.

« Les réfugiés hollandais s’avancent en bon ordre sur les routes qui les conduisent d’abord en Belgique, avant d’être happés par la masse des réfugiés belges qui convergent vers la frontière avec la France. » Les plans d’évacuation volent en éclats. En 48 heures à partir du 12 mai, l’exode belge prend une ampleur considérable, motivé par la panique consécutive aux bombardements et aux attaques des Stukas qui mitraillent les colonnes de réfugiés. Près de deux millions de réfugiés belges convergent vers la France. Personne n’a prévu une guerre aussi rapide et une fuite des populations aussi massive. « Après les semaines fébriles de la drôle de guerre, le vacarme des armes envahit la vie de millions d’habitants. La proximité d’un pont, la peur des viols et de la mort sous les gravats d’une maison ont eu raison de nombreux civils, même parmi les plus réticents à partir. L’avalanche des rumeurs brise tout effort de réflexion personnelle. »
La vue des réfugiés belges provoque l’effroi des habitants du Nord. Ils deviennent des agents de la peur pour les Français spectateurs qui les voient passer et qui apprennent brutalement que « le front » a cédé. Les militaires et les autorités locales sont impuissants face à ce départ massif qui gène les opérations militaires alliées.

La « déferlante parisienne »

En juin 1940, l’exode atteint une ampleur terrifiante : des centaines de milliers de Parisiens fuient la capitale en toute précipitation. Personne n’avait imaginé une telle situation. Les trains et les gares sont saturés. Les trains partent en file indienne, changent de trajet pour éviter les parties de voies bombardées. « Une fois les chemins de fer saturés, les réfugiés se jettent tous en même temps sur les routes. On part à pied, en automobile, en voiture d’enfant, en charrette, avec de l’argent et parfois des objets insolites, loin d’alléger un fardeau vite devenu insupportable sous la chaleur. » Le 14 juin, jour de l’arrivée des Allemands, Paris s’est vidé des deux tiers de ses habitants (soit au moins 1 200 000 personnes) : c’est « la plus invraisemblable migration intérieure de l’histoire de la première moitié du 20e siècle en Europe ».

Les routes ne peuvent plus absorber l’immense file des fuyards qui marchent de jour comme de nuit. Tout le parc automobile a pris la route ; les bicyclettes s’arrachent à prix d’or, dans les embouteillages on s‘insulte et on se bat. C’est le pas des piétons qui rythme la progression ; des centaines de voitures en panne ou abandonnées retardent l’écoulement du flot humain. Il faut avancer toujours plus vite et plus loin ; surtout il faut passer la Loire. Le génie français fait sauter les ponts sur la Loire : les épisodes les plus terribles de l’exode se déroulent à Tours, Orléans, Gien, Amboise. Pour ceux qui franchissent la Loire, l’exode ne s’arrête pas et continue vers le sud : les bombardements se poursuivent jusque dans la Creuse.

Un peuple abandonné

Le gouvernement donne un pitoyable exemple en quittant Paris en cachette. Les ministres et leurs administrations s’éparpillent dans de multiples châteaux des bords de Loire, sans moyens de communication efficace, incapables de se rencontrer et de se réunir rapidement. C’est dans ce contexte lamentable que le clan des ministres favorables à l’armistice prend le dessus.

A tous les échelons, les responsables de l’Etat fuient : des sous-préfets et des préfets avec leur personnel, leurs familles et leur bagages abandonnent leurs arrondissements et leurs départements. La gendarmerie, principale force de police dans les campagnes, voit ses brigades se vider subitement ; les banques ferment leurs guichets avant de fuir avec l’argent ; dans de nombreuses villes les pompiers font de même. Souvent il n’y a plus ni gendarmes, ni policiers, ni municipalité, ni pompiers, ni personnel médical. De nombreux bénévoles cependant s’efforcent de suppléer à toutes ces défaillances, assurant l’accueil des réfugiés dans les lieux publics, les casernes, les places de champ de foire, les halles au grains. Jean Moulin alors préfet à Chartres a raconté dans Premier combat les initiatives qu’il a prises pour accueillir et nourrir la foule des réfugiés.

Souffrance, peur et régression

Du jour au lendemain, des millions d’individus sont dépossédés de tout, dépendant d’autrui pour boire, manger, dormir, choisir un itinéraire ou encore pour enterrer leurs morts à la hâte dans un champ. Le quotidien de millions d’êtres humains se trouve anéanti pour un temps ou pour toujours.
Les normes morales ont éclaté le temps d’un voyage, au rythme des aiguillages et des changements de train. L’exode permet à certains individus noyés dans la masse d’acquérir un anonymat inespéré autorisant le « débraillement des sens ». Certains habitants se mettent à tout vendre : l’eau, l’essence, le lait pour les enfants. Des dizaines de milliers de pillages et de vols sont alors effectués. Les pillards sont visibles et nombreux : ce sont les réfugiés eux-mêmes ou simplement des voisins qui profitent de leur absence. Des trains bloqués ou abandonnés en pleine voie sont pillés.

La mort frappe sous les balles des Stukas destinés à tuer un maximum de réfugiés. Ils opèrent en rase-mottes et reviennent plusieurs fois harceler les colonnes de réfugiés, tuant et blessant à chaque passage. Les cadavres d’animaux et les cadavres de réfugiés déchiquetés jonchent les routes. Les premières fois traumatisent et rendent fous les plus fragiles.
« Le pays semble s’être recouvert d’un tapis de matelas (…) Les matelas sur le toit des véhicules servent de protection bien maigre face aux bombardements et aux mitraillages (…) Manger et boire deviennent des priorités absolues et des instants extraordinaires. Quelle que soit l’origine sociale, la lutte pour la survie égalise les conditions. Tous les codes ont explosé. Certains réfugiés se mettent à mendier et à quémander de l’eau, du pain ou de l’essence. L’humanité blessée, rendue à la recherche primaire du gîte et du couvert (…) se comporte sans égard. » On fait sa toilette dans les cours d’eau ; on observe avec colère les soldats en repli, éreintés, sales et démoralisés, accusant leurs officiers.

L’auteur consacre une étude approfondie à ce qu’il appelle « le calvaire des vulnérables » : l’exode pénitentiaire est particulièrement cruel ; les prisonniers subissent parfois l’extrême violence de leurs gardiens. L’exode des malades, des vieillards, des aliénés est souvent terrible. Des morts et des malades sont abandonnés, dans le pire des cas des malades sont achevés pour pouvoir partir plus vite.

Le retour

Rattrapés par les Allemands, les réfugiés s’arrêtent et l’attente du retour commence. Des départements entiers se trouvent surpeuplés. Des semaines durant, des millions de réfugiés attendent le signal du départ. D’après l’article 16 de la convention d’armistice, c’est au gouvernement français de procéder au rapatriement de la population en accord avec les services allemands. Rapatrier des millions de Français en zone occupée constitue une gageure, alors que le réseau ferroviaire est très endommagé et que les routes sont encombrées de matériel cassé, de véhicules en panne, de chevaux morts etc.
Les retours en train et en automobile s’étalent de mi-juillet à début septembre. Les dernières vagues de retour ne se font qu’en octobre. Encore faut-il pouvoir rentrer : les habitants du Nord et de l’Est vont apprendre l’existence d’une « zone interdite » et ils ne retrouveront pas leur domicile ; il en va de même pour les Juifs dont l’occupant ne veut pas. Une minorité de réfugiés choisit de ne pas rentrer, de tourner une page et de refaire leur vie dans leur région d’accueil.

Le régime de Vichy est enfanté largement par l’exode. D’une part, le traumatisme subi par les Français est considérable et motive chez beaucoup la volonté d’une fin immédiate de la guerre. D’autre part l’effondrement des pouvoirs locaux et le sentiment d’abandon qu’il génère rend beaucoup de Français favorables à l’instauration du nouveau régime. Pétain culpabilisant les Français entame alors le discours de la souffrance longue et nécessaire pour réparer les fautes commises par la République.

© Joël Drogland

Par Joël Drogland

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