L’ingérence écologique
Vous êtes ici : Service de presse Géographie Environnement et Développement Durable

ROSSI Georges

L’ingérence écologique

CNRS Editions, coll. Espaces et milieux, 2001, 250 p., préface de G. Bertrand


dimanche 16 mars 2003

Par Gilles Fumey

Penser le Sud quand on est du Nord, penser le Nord à partir du Sud, lier le Nord et le Sud au sein d’une dialectique planétaire de temps long, relève sans doute encore de l’utopie. " Et pourtant, le livre de Georges Rossi que préface ainsi Georges Bertrand parvient à relever une partie de cette utopie avec un talent et une conviction qui en font d’emblée un très grand livre. Il rejoint ceux déjà parus dans cette excellente collection du CNRS dont on regrette simplement, pour les étudiants peu enclins à lire, le prix un peu prohibitif et une mise en page, certes très soignée, mais austère pour ceux qui pourraient être rebutés par ces pages compactes néanmoins illustrées par vingt-cinq photos couleur d’auteurs.

Pour les enseignants qui suivent souvent les problématiques posées par les manuels du collège et du lycée, on conseillera de lire ce livre d’urgence. Ils y apprendront que les densités de l’Afrique subsaharienne se lisent sur la longue durée, que l’Amazonie n’est pas une " forêt vierge ", mais un bassin peuplé probablement depuis 45 000 ans qui a vu se reconstituer sa forêt après une phase aride durant laquelle des civilisations paléoindiennes développaient la céramique avant son usage dans les Andes... Beaucoup d’idées reçues tombent et remettent en cause les politiques de " conservation " issues de notre vision de la " nature ".

Ainsi, Rossi fait tomber nos écailles en rappelant combien l’héritage sémite est fondateur dans les mythes de la nature tous repris - et construits - par la Grèce, le christianisme, l’Islam, par tous les grands voyageurs émerveillés par le monde tropical dont on s’étonne de ne pas voir cité Humboldt dont les récits enthousiastes ont tant contribué à justifier les explorations " scientifiques ". Selon Rossi, le passage de l’écologie à l’écologisme serait lié à un courant anglo-saxon que Luc Ferry avait décrit dans Le nouvel ordre écologique et qui supprime la distinction éthique et juridique entre l’homme et la nature. Que signifie le terme " naturel " s’insurge Rossi qui rappelle que tous les produits alimentaires consommés aujourd’hui ont été obtenus par les agriculteurs à partir de formes sauvages et rustiques ? Que signifie la notion de " biodiversité " dont Rossi rappelle qu’elle a été " construite " par des paysans à qui on dénie aujourd’hui le droit de défricher comme on l’a fait au Moyen Age ? Que signifie le " réchauffement climatique " qui sert de fonds de commerce catastrophiste aux médias peu soucieux de donner la parole aux scientifiques et quand Rossi rappelle qu’une augmentation des températures, comme au Moyen Age, pourrait être à l’origine de progrès économiques et culturels ? L’auteur se gausse des modèles actuels de prévision qui ne représentent la France, pour les plus perfectionnés, " par cinq ou six points, les Alpes et les Pyrénées n’existant pas " !

Georges Rossi passe en revue les dérives de l’ingérence écologique à partir de l’exemple du défrichement de l’Amazonie et de la création des parcs naturels africains et centre-américains. Il montre comment le " conservationnisme " - c’est-à-dire vouloir garder la nature telle que les Occidentaux l’ont découverte à l’époque coloniale - est à l’origine des conflits fonciers qui minent les sociétés rurales de pays pauvres. Il milite pour que les " écologies " du Sud dans lesquelles l’homme n’est pas opposé à la nature mais intégré à elle, puissent être respectées dans les pays du Nord : leurs connaissances ethnobotaniques ne sont-elles pas exhaustives quand on sait qu’un wayapi amazonien distingue plus de 1100 espèces de végétaux classés en fonction de leur utilité pour l’homme, les animaux ? Ces ethnoconnaissances ont été également méconnues dans les systèmes pastoraux fondés sur des flexibilités nécessaires quand les troupeaux sont les seules richesses des éleveurs.

Pourquoi " traditionnel " est toujours associé à statique, immuable et éternel alors que Rossi donne de multiples exemples d’innovation au sein des sociétés, en apparence, les plus isolées ? L’auteur plaide pour que les paysages soient compris avec d’autres rationalités qui ne peuvent pas être celles des conquêtes coloniales. Les limites entre forêts et champs n’étaient-elles pas floues en Europe au Moyen Age quand le sylvo-pastoralisme des ports et des moutons étaient monnaie courante ? C’est pourquoi Rossi met en cause l’idéologie de " l’ordre " productif, de la rationalité économique à tout prix comme tendrait à le faire croire l’absolue nécessité d’une privatisation des terres, pendant aussi désastreux que fut le " tout Etat " de l’après-guerre.

Sur le chapitre, sensible pour les géographes, de l’érosion, G. Rossi apporte un convaincant " récit de crise " avec l’exemple de la " protection " du Fouta Djalon initiée par une OUA victime d’un ethnocentrisme néocolonial. Pour lui, l’érosion est un phénomène social - elle peut être contrôlée par certaines sociétés, mais pas par toutes - et elle parvient, à ce titre, à être profitable si elle est pensée aussi dans ses dimensions culturelles.

La réflexion consacrée à la forêt équatoriale, " primaire ", originelle, est digne d’une anthologie qui devrait figurer dans tous les manuels d’école où l’on pourrait aisément montrer à des lycéens comme à des enfants qu’elle est d’abord un mythe. Ainsi, le feu de forêt n’est pas une catastrophe mais un mode de gestion. On pourrait même renverser des idées reçues en rappelant qu’en de nombreux points, la forêt reconquiert la savane ! Une habile juxtaposition de chiffres sur la déforestation à Sumatra et à Kalimantan en 1997-98, pourtant exploités à partir de données de télédétection, exprime trois types de discours : minimisation des incendies selon le gouvernement indonésien (96 000 ha détruits), contestation politique des écologistes contre le clan Suharto (1 714 000 ha), aide européenne pour faire pression sur le gouvernement (2 300 000 ha, selon l’Union européenne)... Rossi démonte aussi les mécanismes qui ont voué le brûlis comme technique de culture aux gémonies alors qu’il n’est qu’une technique de régénération de la forêt.

Rossi insiste sur le rôle des différences culturelles dans le développement entre Occidentaux et gouvernants des pays peu développés. Les premiers doivent abandonner leur position dominante, accepter de remettre en cause leur modèle (souvent destructeur). Les seconds doivent être reconnus responsables et compétents. Déconstruire les évidences comme " l’irréversibilité de la sécheresse, l’érosion catatsrophique ", etc. passe par un travail historique qui montre combien l’émergence de la notion de " développement " est liée à la décolonisation. Il impose d’ôter au " développement " son caractère lucratif, de renoncer à " enseigner " dans des sociétés où le savoir est transmis par la vie quotidienne.

Concluant sur le caractère conservationniste de la notion de " climax ", Rossi montre l’idiotie de ce qu’on appelle un " équilibre " alors qu’il faut voir des milieux ouverts, changeants que pourraient aider à comprendre ceux qui les gèrent. Jetant dans la mare de notre bonne conscience un solide pavé contre le prêt-à-penser sur l’environnement du Sud, Georges Rossi signe ici, sans réserve ni provocation, un essai qui s’avère être un livre très roboratif.

Mars 2001.

Enregistrer l'article au format PDF

La Cliothèque 2017

Licence Creative Commons
Les Clionautes sous licence Creative Commons Attribution
Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International

Site développé avec SPIP, un programme sous licence GNU/GPL.

Design et Squelettes : B. Modica & X. Birnie-Scott pour La Cliothèque.

Hébergement La Cliothèque par