La Casamance, l’Islam et la France
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Séga Seckou Sagna

La Casamance, l’Islam et la France

L’Harmattan, 2017, 341pages, 37€

Christiane Peyronnard
jeudi 5 octobre 2017

L’auteur, universitaire sénégalais est natif de Casamance. Il nous livre ici une histoire de la colonisation vue du côté africain. Ce livre est issu de sa thèse soutenue en 1983 à l’université de Dakar et consacrée à la rencontre de l’islam et la France coloniale en Casamance. Un texte riche en informations, bien écrit qui offre au lecteur une plongée dans l’univers casamançais.

L’introduction campe le décor physique de la Casamance : relief, climat, hydrographie, une région qualifiée par Faidherbe de grenier du Sud.

La Casamance et ses sources d’informations

L’auteur choisit de présenter d’abord les sources locales : la tradition telle qu’elle a été rapportée par des lettrés : les manuscrits de Fodé Ibrahima Dramé, Chérif Chamsidine Aïdara et Badio Daufa.
Le premier en langue mandingue fait le récit de la pénétration de l’islam complété par le second en langue arabe tandis que le troisième est l’œuvre d’un chef baïnounk qui signa les premiers accords avec l’administration française. Mais c’est surtout la tradition orale qui rapporte le point de vue local.
Les sources françaises des administrateurs, décrites avec précision, offrent une autre entrée.
L’auteur dresse ensuite la liste des œuvres des historiens qu’il a pu consulter, français mais aussi anglais, portugais.

La Casamance et ses habitants

Séga Seckou Sagna dresse un tableau des différents groupes ethniques présents dans la région en commençant par les Baïnounk et l’histoire de leur vaste royaume [de la Gambie à la Guinée-Bissau] entré en contact dès le XVIe siècle avec les Portugais puis les Mandings, venus du Nord-Est. Il présente leurs croyances en un dieu tout puissant qui se manifeste sous un masque : le Kumpo, leurs rituels funéraires à partir de la description faite en 1881 par l’administrateur Charles Bour.

Les Manding Soninké qualifiés de païens sont un peuple de guerriers et de marchands venu de l’ancien empire du mali sans doute à l’époque de Soundiata (XIIIe siècle). Ils auraient dominé une vaste région : le royaume de Kabou, étaient en relations commerciales avec les Portugais. Le royaume fut détruit par l’invasion des Peul du Fouta Djalon dans les années 1850-1870, une conquête religieuse et économique. L’auteur décrit ainsi la société manding : une aristocratie guerrière et un système de castes (cordonniers, forgerons, griots), une société patrilinéaire et très endogame, la croyance en deux esprits du bien, incarné par un masque le Kankuran, et du mal. Ils pratiquaient la circoncision et excision qui pour l’auteur est une pratique contraire à la religion musulmane.

Les Diola forment un groupe important sans doute arrivé par une migration encore mal connue aujourd’hui. Ils seraient originaires de la région des Grands Lacs et se sont installés notamment dans le Fogny [1] où ils pratiquent la riziculture. Leur histoire, mal connue, est représentée par quelques personnages comme Samba Diatta, roi des Bliss ou Aline Sitohé Diatta, célèbre opposante à l’administration française en 1940 qui rappelle la résistance contre l’enrôlement déjà présente en 1915. L’organisation sociale semble plutôt égalitaire, Faidherbe évoquait une « espèce de république fédérative ».

L’auteur traite rapidement des Balant et des Peul.

L’arrivée de l’islam en Casamance

C’est, au XVIIIe siècle, une nouvelle vague de migrants, les Manding Diakhanté originaires du mali, qui islamise la région. Quatre clans : Cissé, Touré, Diané et Berté-Souané, des commerçants s’installent à proximité des villages, construisent une mosquée et diffusent la religion musulmane ; le premier établissement daterait de 1625 à Karantaba. Les conversions semblent rapides en pays baïnounk.

L’auteur consacre un long chapitre à l’université populaire manding qui atteste d’un rayonnement culturel fondé sur le développement des écoles coraniques. On y enseigne la poésie morale et philosophique, la justice qui est rendue par un collège mixte (un qâdî plus le conseil des anciens).
Il développe les différents rôles de cette université, les grades et les fonctions de cette élite islamisée.

L’arrivée des Français en Casamance

L’auteur détermine deux phases chronologiques 1828-1890 avec la mise en place des premières institutions et 1890-1942 période des campagnes militaires de contrôle du territoire.
Le récit de l’intervention française met en valeur les causes économiques, la volonté d’exploiter les richesses de la région reconnue dès le XVIIIe siècle et les causes immédiates en 1828, plus géostratégiques, pour éviter le contrôle britannique sur la côte de la Gambie à l’actuel Ghana.
Il présente deux figures de l’implantation française : le premier résident français Jean-Clément-Victor Dangles et Emmanuel Bertrand-Bocandé, un Nantais grand connaisseur des langues locales.
C’est ensuite une description des formes et des choix de l’administration coloniale depuis la création d’un premier établissement sur l’île de Karabane à l’embouchure du fleuve Casamance, plus en amont du poste de Sedhiou puis le rachat aux Portugais de la ville de Ziguinchor. On voit la méthode employée des traités avec les populations locales à la faveur des querelles qui les opposent. Mais la politique fiscale entraîne rapidement de nombreuses révoltes notamment dans le Fogny (cartes en fin d’ouvrage) qui imposèrent un contrôle militaire du territoire [2].

L’islamisation des peuples païens et la réaction française

Une première étape dure de 1875 à 190, elle est l’œuvre de marabouts mandings, dont l’auteur retrace la carrière.
Fodé Diombo Dramé est connu pour son opposition aux Peul animistes qui commerçaient avec les Français n’hésitant pas à prôner la révolte contre l ’administration coloniale de Sedhiou, ses ambitions étaient plus politiques que religieuses.
Sounkar Yiri Kamara, adversaire de ses anciens pairs baïnounk demeurés païens, chercha à s’opposer habilement aux Français pour affermir son autorité et islamiser la moyenne Casamance.
Entrée en scène des hommes du Nord avec Ibrahima Ndiaye, un marabout wolof venu de St Louis puis Fodé Sylla Touré, originaire du Kayor, guerrier à la recherche d’un fief aux dépens des animistes. Ces portraits mettent en évidence que l’opposition des Musulmans à la colonisation est plus politique, commerciale que religieuse.
Dernier animateur de l’islamisation de la première période Fodé Kaba Doumbouya venu de Bakel, il a étendu son autorité politique et religieuse sur le Fogny à partir de 1878. Dès 1881 il collabore avec la France pour asseoir son pouvoir sur les villages diolas. L’auteur développe ensuite les divergences religieuses entre Manding islamisés et Diola animistes.
Le bilan de cette première étape montre que la France est tolérée en basse Casamance malgré ses succès militaires et que les désaccords entre administrations civile et militaire se développent loin du gouverneur de l’A.O.F.

La seconde islamisation au Xxe siècle se caractérise par l’arrivée de missionnaires étrangers d’origine hachémite : Chérif Younousse, Chérif Mahfoudj, Chérif Sidy, Chérif Bakaye, munis d’une solide formation intellectuelle et religieuse leur méthode de conversion est plus pacifique : commerce, persuasion, mariages et collaboration avec les autorités coloniales.

Le bilan montre pourquoi et comment les Français se sont appuyés sur les lettrés islamisés pour leurs opérations de commerce ou comme relais de l’administration coloniale.

Par Christiane Peyronnard

[1cartes en fin d’ouvrage

[2sur cette période on peut se reporter à la thèse de Philippe Méguelle : Chefferie coloniale et égalitarisme diola - Les difficultés de la politique indigène de la France en Basse-Casamance(Sénégal), 1828-1923, Ed L’Harmattan, collection Etudes Africaines, 2013, 648 pages

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