La communauté [entretiens]
Vous êtes ici : Service de presse Le coin des Mickeys (au rayon BD)

Hervé Tanquerelle et Yann Benoît

La communauté [entretiens]

Paris, Futuropolis, 2008, vol. 1, 174 p.


samedi 29 novembre 2008

CR par Gaelle Charcosset

La communauté est une belle expérience, relatant une expérience…

Soit, d’une part, Hervé Tanquerelle, dessinateur du Professeur Bell — scénarisé par Joann Sfar — depuis le tome 3 et du Legs de l’alchimiste, actif participant des volumes de Lucha libre paru aux Humanoïdes associés… un auteur de la sphère fantastique donc. Et, d’autre part, Yann Benoît — son beau-père —, membre d’une communauté créée au lendemain de mai 68.
De cette rencontre naît le projet de raconter, sous la forme d’une bande dessinée en deux volumes, l’histoire de cette communauté. Le principe adopté est celui de l’entretien : les deux personnes s’installent, branchent le magnétophone et débutent les questions.

Le parcours relaté est un parcours individuel pris dans une aventure collective qui ne prétend à aucune généralisation (avertissement des auteurs, p. 3). Néanmoins, le témoignage est révélateur des évolutions de la société des années 1960 à 1970, des débats de 68 et de leurs répercussions dans les années qui suivent. En cela, l’ouvrage paraît un support pédagogique intéressant pour les programmes d’histoire de 3e et de terminale. Yann Benoît se présente comme issu du monde bourgeois, étudiant en socio, qui voit en 68 la possibilité de « changer le monde ». En une double page (pp. 24-25), le discours est situé par rapport aux principaux courants et la multiplicité des attentes envers le mouvement de 68 est soulignée. De la déception engendrée par la fin du mouvement naît progressivement la communauté, application de la nouvelle société à laquelle il aspire avec ses amis. Cet exemple permet un autre angle d’approche que les seuls stéréotypes —sexe, drogue, rock’n roll pour les plus caricaturaux— auxquels sont généralement réduites les expériences communautaires d’après 68. Là, on insiste sur les deux premières années (1972-1974) : sont décrites la mise en place, les tâtonnements, les débats, les choix, mais aussi le regard extérieur des voisins agriculteurs. Car la communauté recherche l’autarcie sur le plan alimentaire notamment, mais évacue l’idée d’une coupure intransigeante et totale avec l’espace et la société environnante : elle communique avec l’extérieur, demande conseil aux agriculteurs voisins, organise une journée porte ouverte, tente de dissiper les idées reçues et présente son projet de nouvelle société. À la lecture de ces quelques mots, le tableau paraît idyllique, jusqu’à l’adéquation entre les idées et le mode de vie développé — objectif premier de la communauté — ; en réalité, les planches sont plus nuancées et les dernières pages annoncent les difficultés qui feront l’objet du deuxième volume (sortie prévue en septembre 2009).

L’intérêt de ces entretiens est donc manifeste. Le traitement en bande dessinée peut surprendre ; ils s’inscrivent néanmoins dans la veine des bandes dessinées - témoignages, autobiographies et documentaires. Genre assez récent, il s’enrichit à un rythme soutenu et procure des ouvrages de choix pour travailler avec les élèves. Naturellement, chaque auteur apporte sa touche personnelle et ce genre se caractérise par un lien très fort entre le graphisme et le fond, sans transiger sur l’esthétisme. Ainsi, Hervé Tanquerelle établit des codes graphiques qui donnent de la profondeur à l’exercice de l’entretien.

En premier lieu, et contrairement au style journalistique, il ne gomme pas sa présence : il se dessine, posant les questions. Par ses commentaires, il devance les remarques que pourraient se faire des lecteurs — de la même génération que lui ou plus jeunes — qui, n’ayant pas vécu mai 68, en sont néanmoins les héritiers parfois inconscients.
En second lieu, les planches ne reçoivent pas un traitement uniforme. L’auteur a notamment opté pour des planches à l’aquarelle pour traiter les souvenirs, le fondu des traits soulignant l’évanescence de la mémoire. De même, les auteurs se surajoutent souvent à la scène représentée, soit en grande taille — ils la surplombent alors — lorsqu’il s’agit d’évoquer les dimensions matérielles, telle la description des bâtiments de la minoterie, siège de la communauté, soit en taille réduite lorsque les idées sont au centre de la planche, jusqu’à la représentation en souris entourant la charte de la communauté.
Enfin, Hervé Tanquerelle s’éloigne d’un dessin fidèle à la réalité pour mieux illustrer les idées : il détourne le langage de l’affiche de propagande pour souligner l’admiration envers le monde ouvrier puis le monde paysan tour à tour idéalisés (pp. 24 et 67) ; la représentation sous les traits de planètes vient appuyer la perception de « mondes » différents (la communauté, le « monde paysan ») (p. 67) entre lesquels on tente de dresser des passerelles (p. 132), mais aussi les craintes pour une Terre soumise à « une productivité à tout-va » (p. 68 — mais est-ce un hasard ?). En cela, la proximité est forte avec les dessins de presse, sans jamais en être des plagiats. Plusieurs codes graphiques de Plantu — entrés dans les représentations collectives — sont ainsi utilisés, telles la colombe de la paix (premier dessin publié dans le Monde en 1972) et la souris.

Pour visualiser quelques planches et s’informer sur la progression du second volume, voir le blog d’Hervé Tanquerelle.

La Cliothèque 2018

Licence Creative Commons
Les Clionautes sous licence Creative Commons Attribution
Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International

Site développé avec SPIP, un programme sous licence GNU/GPL.

Design et Squelettes : B. Modica & X. Birnie-Scott pour La Cliothèque.

Hébergement La Cliothèque par