La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple de France
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ROSANVALLON Pierre

La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple de France

Gallimard, Bibliothèque des Histoires, Paris, 2000, 440 p.


samedi 8 mars 2003

CR par Sandrine Saule

Après deux volumes consacrés l’un à l’avènement du suffrage universel (Le Sacre du citoyen, 1992) et l’autre à la représentation en politique (Le Peuple introuvable, 1998), Pierre Rosanvallon tente dans La démocratie inachevée de penser l’idée démocratique en France. Il le fait en historien, remontant le temps jusqu’à l’origine de la souveraineté du peuple, c’est-à-dire la Révolution française pour dénouer l’écheveau des tensions et des équivoques qui constitue la trame de l’histoire politique nationale jusqu’à nos jours. L’étude des principaux théoriciens politiques de la période (sans oublier Rousseau, dont c’est encore la faute) nourrit " une histoire philosophique du politique " (p. 34), qui débute par une réflexion sur le sens du mot " démocratie ".Vague, flou, résistance à une catégorisation apparaissent inhérents à la définition de cette forme de pouvoir, indétermination dont l’auteur montre qu’elle s’enracine dès l’origine : les fluctuations sur le sens donné aux procédures représentatives (" gouvernement représentatif conforme à l’esprit démocratique ou type de régime en rupture avec lui " p. 11) ainsi que sur le sens et les formes que peut prendre la souveraineté du peuple (" pouvoir populaire immédiatement et continûment actif ou simple consentement donné à l’exercice de l’autorité par les gouvernants " p. 11). Ces tensions s’articulent à la dualité de l’idée moderne d’émancipation : désir d’autonomie des individus et projet de participation à un collectif, social et politique.

La première partie présente les approches de la démocratie de 1789 à la fin du Second Empire. Après un premier chapitre sur l’échec de la Révolution à mettre au point la démocratie représentative, Pierre Rosanvallon analyse ce qu’il considère comme " les bords de la démocratie ", quatre tentatives d’accomplissement de la souveraineté populaire qui aboutissent selon lui à sa dissolution de fait. Pour la période révolutionnaire, l’auteur ne cache pas son admiration pour Condorcet et son projet de constitution présenté en février 1793, qui se démarque d’une vision moniste de la souveraineté populaire. Les événements révolutionnaires projettent sur le devant de la scène deux gouvernements qui s’écartent de la voie tracée par quelques-uns au printemps 1793 : la Terreur d’abord, " pouvoir sauvage de l’insurrection ", Thermidor ensuite, son exact inverse, avec " son obsession sociale de l’ordre ", que Rosanvallon présente comme " deux figures naissantes de la pathologie politique française " (p. 66). Le chapitre suivant est consacré à la première moitié du XIXe siècle et aux idées de Guizot et Royer-Collard, chantres de l’ordre capacitaire, instituant la souveraineté de la raison : " à l’absolutisation de la volonté, ils vont d’abord opposer l’ordre de la raison. A l’univers subjectifs des droits individuels, ils suggèrent ensuite de substituer un monde organisé par un savoir objectif " (p. 96) La théorie de la souveraineté de la raison s’accompagne d’une redéfinition du gouvernement représentatif et la remise en cause de la représentation au profit de la publicité (au sens ancien de communication avec un public, " travail de révélation réciproque du pouvoir et du public " selon Guizot). L’exercice du pouvoir doit être assuré par les capacités, c’est-à-dire les hommes " capables d’agir selon la raison " ; le problème réside dans leur sélection, qui relève de " l’autoreconnaissance ".

Le troisième chapitre consacré au blanquisme. Ce courant politique, projet d’accomplissement de la démocratie à prétention révolutionnaire, apparaît comme une désinstitutionnalisation de la politique (condamnation des systèmes représentatifs), par la mobilisation permanente du peuple (action immédiate, culture de l’insurrection, barricades) qui se traduit concrètement par une dictature révolutionnaire. L’auteur montre que la philosophie politique d’Auguste Blanqui est la philosophie de la volonté, qui emprunte largement au vocabulaire militaire et exalte la force. Finalement, la nécessité de chefs dans le mouvement révolutionnaire qui guide une peuple ignorant mènent au problème que la théorie de l’ordre capacitaire : comment distinguer le chef, le capable, l’élite ? Les deux théories politiques débouchent sur le refus de la démocratie, en tant " qu’idéal d’une société délibérante " (p. 154).
Troisième bord de la démocratie, la Seconde République qui généralise de la procédure électorale par l’instauration du suffrage universel. Très vite après le printemps 1848 réapparaissent les contradictions du gouvernement représentatif. En mai 1850, la loi restreint de nouveau le droit de vote. Entre le printemps 1850 et l’été 1851, la question de la souveraineté du peuple revient à l’ordre du jour chez les républicains. Le nouveau mot d’ordre alors élaboré par Ledru-Rollin, Considérant et Rittinghausen est celui de " gouvernement direct ". Pierre Rosanvallon présente les sens différents que prend ce terme chez les nombreux auteurs qui l’emploient alors, et il note que " ce n’est pas tant un concept institutionnel ou sociologique qu’un ensemble d’images et d’évocations qui s’expriment à travers lui et expliquent la faveur générale dont il jouit quelques mois, avant que le coup d’Etat du 2 Décembre vienne dicter d’autres urgences aux républicains de gauche " (p. 162).
L’expérience du Second Empire propose alors une toute autre approche de la souveraineté du peuple, sous les traits du césarisme : le peuple s’exprime par le plébiscite et s’incarne dans un chef, Napoléon III. L’espace se réduit à " un face-à-face du peuple et du pouvoir " (p. 185). L’auteur qualifie cette forme démocratique d’illibérale, puisque les libertés publiques ne sont pas reconnues : la presse est considérée par le régime comme " la rivale des pouvoirs publics " (p. 214).

La seconde partie trace les contours d’une " démocratie moyenne " qui émerge avec l’avènement de la IIIe République, reléguant à l’arrière-plan les " tentations " anti-démocratiques présentées dans la partie précédente. Le biais alors adopté pour surmonter les tensions originelles est la préférence accordée à la nation plutôt qu’au peuple. Le gouvernement représentatif est conforté par la réaffirmation de la nécessité d’une aristocratie élective. Dans l’institution de la nation comme pour l’élitisme républicain, il n’est sans doute pas nécessaire de rappeler le rôle essentiel joué par l’école. La longue IIIe République occupe une place fondamentale dans la construction de la démocratie moderne. C’est en effet au cours de cette période que se développent les partis, qui se dotent de programmes électoraux, entraînant le renforcement du contrôle indirect de l’électeur sur les députés. Le champ de la vie politique s’élargit, l’opinion naît et montre sa vivacité par les multiples formes d’expression extra-parlementaires qui sont alors expérimentées (manifestations, pétitions...). De plus, l’impératif démocratique déborde le champ politique pour se diffuser dans les sphères économique et sociale, comme l’atteste le mot d’ordre de " démocratie industrielle " à partir de 1918. Mais la Première Guerre mondiale ouvre une époque où la démocratie représentive apparaît davantage comme une démocratie " négative ", seul recours contre les totalitarismes.

L’auteur termine son tour d’horizon de l’idée démocratique en relevant la désaffection du politique dans les années 1980 qu’il ne considère pas comme l’amorce d’une déclin mais au contraire comme celui d’un tournant, " entrée d’un troisième moment de l’expérience démocratique ". L’approche se fait alors prospective.En conclusion, Pierre Rosanvallon présente " les axes d’un programme de travail visant à redéfinir l’impératif d’une société civile pleinement émancipée ". Trois maîtres-mots : complexité, multiplicité, pluralité. Pour l’émergence d’une " nouvelle souveraineté complexe ", l’auteur propose la " démultiplication des niveaux de représentation ". Rappelant que " démocratie ne prend sens et forme que comme construction d’une histoire ", il invite à prendre en compte " les temporalités plurielles du polique " : " temps vigilant de la mémoire, temps long de la constitution, temps variable des diverses institutions, temps court de l’opinion doivent s’harmoniser ". Au passage, l’auteur se montre sceptique à l’égard des sondages et plus largement de l’usage d’Internet comme outil d’une télédémocratie. Le troisième axe de travail porte sur l’émancipation dont il faudrait repenser les deux facettes libérale (autonomie personnelle) et démocratique (mise en puissance de la collectivité) pour considérer que l’individu moderne est devenu à la fois plus autonome et " plus inscrit dans une dynamique de l’interaction sociale.

Pierre Rosanvallon travaille (sur) l’idée démocratique à partir d’une grille de lecture où le sain = le moyen = le bien. Ce type d’approche gêne l’historien, tant par sa consistance idéologique, que par sa tonalité moralisante et psychologisante. Comme les médecins du XIXe siècle qui s’inquiétaient de l’état de santé déplorable des classes populaires, signe pour eux de l’ampleur du marasme moral, Pierre Rosanvallon joue les bons docteurs, et diagnostique à tour de bras des pathologies à une démocratie personnifiée. Il met en scène les risques de mauvaise conduite au sens propre : que de chemins et de routes, que d’errements, de dérives et de précipices dans ce livre ! Pour éviter les bords dangereux, il faut faire preuve de modération, tenir le milieu de la route. Mais une métaphore est bien affaire d’époque : au Moyen-âge il était plus prudent de tenir le haut du pavé pour éviter de patauger dans l’égout. Et les mauvais conducteurs épinglés par l’auteur sont légion depuis le XVIIIe siècle : Robespierre, Babeuf, Blanqui... sans oublier Rousseau. La morale transpire de ses métaphores de la santé et de la (bonne) conduite, avec un recours fréquent au mot " perversion ", associée à la (toujours fatale) passion.
Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage est d’une rédaction claire pour des idées qui le sont a priori peu, qu’il est fort bien documenté et finalement difficile à résumer, car l’auteur ne laisse pas de place aux développements superflus.

Décembre 2000.

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