La France des camps, 1938-1946
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Denis PESCHANSKI

La France des camps, 1938-1946

Gallimard, 2002


jeudi 13 mars 2003

CR par Michel Retail

La version grand public de la thèse de Denis Peschanski vient de paraître. L’auteur y évoque l’univers de camps français entre 1938 et 1946. le sujet est novateur dans la mesure où l’existence de camps en France avant le déclenchement de la guerre et après son arrêt est peu connue et lorsqu’elle l’est, la présence avant-guerre des républicains espagnols est oubliée...

Denis Peschanski aborde tous les aspects du sujet et nous rafraîchit donc la mémoire : la localisation des camps, l’évolution des effectifs, la typologie des prisonniers, l’évolution de leurs conditions de vie, l’encadrement, la politique des différents gouvernements et plus particulièrement pendant la période de Vichy.

Il le fait selon un plan qui s’appuie sur les ruptures et les continuités et c’est là que le bât blesse. Le plan est très confus, des idées énoncées à un moment reviennent à plusieurs reprises pour étayer une autre démonstration ce qui freine la lecture si bien que, lorsque vient la conclusion, on se demande sérieusement s’il n’aurait pas fallu commencer par la lire. Il est par exemple plusieurs fois question de l’utilisation de la main d’œuvre des camps comme des maladies qui y surviennent, des actions de solidarité ou l’évolution des effectifs.

Le premier camp ouvrit ses portes en 1937 pour les étrangers indésirables puis vint très rapidement le problème des brigadistes et des ressortissants des pays contre lesquels la France était en guerre et qui avaient le malheur de résider en France ; les juifs enfin lorsque la France participa à l’entreprise criminelle des nazis. .

A la typologie des condamnés répond une typologie des camps : d’internement, d’hébergements, de transit, de concentration.

Sous la IIIème république, les mesures d’internement visèrent les étrangers jugés indésirables à la suite d’un décret du 12 novembre 1938.

Les Espagnols qui franchirent la frontière en conséquence des événements de la guerre civile furent parqués dans des camps et incités au rapatriement. Si le rapatriement ne fut jamais forcé, il devint cependant une mesure disciplinaire lorsque des incidents survinrent. Ainsi en juin 1939, il y avait près de 160 000 réfugiés et 80 000 miliciens enfermés. Pour parer les énormes flux, les réfugiés furent assemblés dans des camps de contrôle et de triage situés dans les Pyrénées et même sur les plages du Roussillon. Dans un second temps, des camps plus en retrait de la frontière furent ouverts (par exemple Gurs, situé dans les Basses-pyrénées et qui arriva très vite à saturation avec un effectif de 20 000 internés environ). Les unités militaires des républicains furent généralement divisées ce qui n’empêcha pas la renaissance de structures politiques. La création littéraire fit son apparition et des cours internes furent mis en place à l’initiative des prisonniers. La direction essayait quant à elle de diviser pour mieux régner en s’appuyant sur les apolitiques. Les prisonniers affirmèrent très vite leur volonté de poursuivre le combat contre le nazisme. Les problèmes d’hygiène et avec eux les maladies pointèrent leur nez : par exemple la dysenterie.

Des organisations de solidarité parvinrent à aider à l’organisation de la réémigration en fournissant des subventions pour la traversée des bateaux. La ligue des droits de l’homme organisa même une conférence d’aide aux réfugiés espagnols.

La mobilisation de la France à l’approche de la guerre et la nécessité de produire pour conduire la France à la victoire amenèrent les autorités à intégrer des ouvriers espagnols en nombre dans les usines ce qui réduisit leur présence dans les camps.

Dans la période de la drôle de guerre, il devint possible d’interner les individus suspects. Les résidants originaires des pays ennemis de la France furent enfermés ce qui concerna tout de même près de 20 000 personnes dont des Italiens (après le 10 juin) comme des femmes et des enfants autrichiens qui peuplèrent le camp de Gurs. Dans le lot, des erreurs administratives furent commises et longues à réparer : un interné du camp des Milles témoigna par exemple de la présence de tchèques, de soldats de la légion étrangère pourtant près à en découdre, d’un Alsacien de nationalité française mais dont les deux frères étaient dans l’armée allemande et beaucoup d’opposants au nazisme qui eurent le tort d’être allemand. Des hommes politiques socialistes intervinrent en leur faveur. Dans le camp de Meslay, la presque totalité des prisonniers étaient des antinazis.

Les communistes furent assez vite l’objet de persécutions jugées néanmoins insuffisantes par l’assemblée lorsque Albert Sarraut en présenta le bilan en mars 1940.

Dans l’ensemble, c’est l’improvisation qui présida à l’installation des camps : transformation d’une ancienne briqueterie, abandon d’un camp militaire, construction ex-nihilo mais provisoire si bien que la boue envahit par exemple le camp de Gurs. Dans les baraques ouvertes au vent et au froid, les hommes disposaient de très peu d’espace. Le camp de Drancy s’est édifié comme chacun sait dans des HBM en construction.

Ces conditions matérielles ne furent améliorées qu’à la marge en raison des insuffisances budgétaires. A l’inverse, les besoins des camps aidèrent l’économie locale en suscitant une forte demande en denrée de première nécessité. Les malversations et autres trafics ne furent d’ailleurs pas toujours évités afortiori lorsqu’ils impliquaient l’encadrement. La situation de l’approvisionnement des camps se dégrada à la fin 1940. La malnutrition entraîna en conséquence l’apparition de maladies : telles les gastro-entérites, aménorrhées (suspension de la menstruation), affections de la peau. La mortalité augmenta finalement sensiblement (700 morts à Gurs après l’hiver 1941 à titre d’exemple).

Les camps se vidèrent lors de la campagne de France en raison de la forte mobilisation des prisonniers dans des tâches industrielles. A l’arrivée des Allemands dans les camps, après la débâcle, le directeur de Gurs brûla les archives sachant certains prisonniers opposés au nazisme en danger mais tous les directeurs ne furent pas aussi courageux.

Avec la mise en place du régime de Vichy, les camps eurent un rôle différent : ils s’insérèrent dans le dispositif de purification de la société voulue par les autorités et permirent d’enfermer les éléments jugés impurs, notamment les juifs. En zone nord, jusqu’à la mise en œuvre de la solution finale, les camps furent peu utilisés. Le durcissement vint au moment de l’engagement résistant des communistes. À partir de l’automne 1941 et jusqu’au printemps 1942, une police de sûreté (Sipo-Sd) se chargea de la répression. Le « tarif » fixé fut de 50 à 100 communistes pour un soldat allemand tué.

La participation des autorités françaises à la solution finale ne fait pas de doute. Les Juifs étrangers furent en particulier emprisonnés dans deux camps du Loiret et à Drancy, ouvert en août 1941.

Les conditions de vie dans les camps de l’époque de Vichy émurent les observateurs ; les critiques ne tardèrent pas. Ainsi, le camp de Rivesaltes dans les Pyrénées fut la proie des intempéries et la mortalité des nourrissons témoigne des conditions de vie difficiles.

Il y avait 50 000 personnes environ lors de l’hiver 1940-1941 dans la zone occupée. L’intervention des oeuvres humanitaires conduisit au dégonflement de ces statistiques.

Vers octobre 1942, les camps se spécialisèrent en fonction du motif de la peine infligée.

Les gardiens recrutés pour surveiller les camps le furent difficilement en raison de la faiblesse des salaires si bien qu’on trouvait le plus souvent un système mixte, associant gendarmes et gardes civils ou des douaniers comme à Beaune-la-Rolande et à Pithiviers. Ces gardiens devaient déclarer ne pas être juif ou franc-maçon.

René Bousquet chercha à faire prendre en charge par les forces françaises de sécurité les charges de répression et de persécution. Les accords Oberg-Bousquet en août 1942 firent avancer cette cause. Oberg se félicita au moment des premiers bilans en 1943 de l’aide des autorités françaises dans la lutte contre les communistes, mais il fut moins convaincu par la répression contre les autres catégories de résistants.

Avec Laval, le soutien français apporté à l’entreprise de déportation fut encore plus zélée. La déportation concerna près du quart de la population juive ; il y eut parmi les 76 000 juifs déportés de France 2 500 rescapés seulement. Les juifs raflés passaient généralement par Drancy avant de partir pour Auschwitz. Les grandes rafles commencèrent à partir de juillet 1942. Dans ce contexte douloureux, les œuvres d’entraide essayèrent de sauver les enfants, mais leur réussite marginale posait le dilemme de leur implication indirecte dans un processus criminel ; autrement dit fallait-il agir dans un certain légalisme ou s’opposer plus frontalement. Parallèlement, le nombre des tsiganes enfermés dans des camps a été souvent surestimé ; l’auteur donne le chiffre d’environ 2000 tsiganes. S’il n’y eut pas d’extermination systématique de cette communauté, il n’en reste pas moins que nombreux furent les tsiganes gazés à Auschwitz.

Une sociologie de la population des camps révèle l’importance de la représentation du monde ouvrier, en particulier lorsqu’il s’agit de camps politiques. Les tensions se firent jour entre par exemple d’une part les plus jeunes et d’autre part les moins jeunes qui leur reprochaient leurs chahuts passé 22 heures. Révoltes, tentatives des évasions furent nombreuses, plus particulièrement l’apanage des politiques.

Dans la mesure où les effectifs dans les camps ne cessèrent de diminuer dès 1943 et qu’ils ne restaient que 8 800 personnes dans les camps au 1er mai 1944, leur libération ne fut pas un enjeu pour la résistance. Les camps devinrent ensuite les lieux d’internement dans le cadre de l’épuration.

Récapitulons :

Sous la IIIème république, 350 000 espagnols sur les 465 000 qui franchirent la frontière séjournèrent. De la défaite à la libération, il y eut près de 100 000 juifs, 15 000 politiques et quelque 3 000 nomades. Après la libération, on enferma un certain nombre de collaborateurs du régime nazi et de Vichy par mesure de sécurité.

Sur un plan plus politique, on dira qu’il y eut une véritable différence au moment de Vichy puisque ce régime portait en lui une logique d’exclusion et de collaboration à la politique de solution finale .

Les effectifs des camps décrurent inexorablement alors que les autorités se désintéressaient en partie de leur fonctionnement.

Juin 2002.

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