Tatiana Kastouéva-Jean, spécialiste des politiques intérieure et étrangère russes, dirige le Centre Russie/Nouveaux Etats Indépendants (NEI) de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Elle est diplômée de l’Université d’État de Ekaterinbourg, du Master franco-russe en relations internationales Sciences-Po/Mgimo à Moscou. Ses champs de recherche sont la politique intérieure et extérieure russe, le Soft power, l’Ukraine, l’éducation supérieure en Russie et le capital humain.

Souvent présente dans les médias (Le Monde, France Culture…), elle collabore régulièrement aux publications de l’IFRI, notamment au bien connu rapport RAMSES.

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On rappellera le compte-rendu de notre éminent collègue, Jean-Pierre Costille, déjà publié sur la Cliothèque, et auquel le présent compte-rendu s’efforce d’apporter un éclairage complémentaire :  https://clio-cr.clionautes.org/la-russie-de-poutine-en-100-questions.html

On saluera également les éditions Tallandier, dont la collection en 100 questions couvre des domaines très variés mais qui intéressent très souvent nos disciplines. On rappellera ainsi les 100 questions sur l’Arabie saoudite (à paraître), les Etats-Unis de Trump (à paraître), le Pakistan (2018), le conflit israélo-palestinien, l’Iran, Cuba, la Corée du Nord (2017), la puissance chinoise… Bref, des références pratiques et récentes.

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Voici la présentation de la Russie de Poutine par l’éditeur en quatrième de couverture :

Pourquoi Vladimir Poutine est-il si populaire ? A-t-il un projet pour la Russie ? Y a-t-il une vraie opposition politique ? La Russie est-elle un pays développé ? Qui sont les alliés de la Russie ? La Tchétchénie vit-elle selon ses propres lois ? Quelles sont les raisons de l’intervention russe en Syrie ? En quoi croit la jeunesse russe ? La Russie mène-t-elle une guerre de l’information contre l’Occident ? Quel sera l’ « après-Poutine » ?

Son histoire et sa culture fascinent, ses nouvelles capacités militaires impressionnent, tandis que sa politique divise et que son économie déçoit. On voyait la Russie comme une puissance régionale en déclin, mais la politique musclée de Vladimir Poutine a abouti à son retour spectaculaire sur la scène internationale. Elle est désormais incontournable sur les plus grands dossiers : de l’Ukraine à la Syrie, de la lutte antiterroriste à l’ingérence supposée dans les élections américaines.

Au pouvoir depuis dix-huit ans, l’ « homme le plus influent de la planète », tour à tour modernisateur puis autocrate, n’a pas fini de surprendre. Il verrouille les institutions, renforce la propagande et le contrôle des médias et aborde un quatrième mandat en toute sérénité. Voici 100 questions/réponses essentielles pour mieux comprendre la genèse et l’évolution du régime Poutine, ainsi que les dynamiques de la société russe.

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Nous ne reviendrons pas ici sur l’articulation de l’ouvrage ou son résumé, que Jean-Pierre Costille a parfaitement présentés. Nous ne dénierons pas non plus à l’auteur sa grande connaissance de la Russie et du système Poutine, que nous saluons au contraire avec reconnaissance. Il reste donc à préciser quelques regrets de détail ou à entamer une discussion sur quelques-uns des partis pris de l’auteur, espérant que ces lignes donneront à réfléchir et débattre aux collègues.

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On notera d’abord quelques imprécisions : le 5 mars n’est pas l’anniversaire de Staline, mais celui de sa mort ; le dit Staline n’a pas été strictement au pouvoir « plus de trente ans » ; la première bombe atomique soviétique date de 1949 (bombe A) et de 1953 (bombe H), pas de 1955… mais fort heureusement, on n’a pas constaté d’autres grosses méprises (le nombre de morts soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale pouvant toujours prêter à discussion).

Les normes éditoriales de la collection, qui est plutôt bon marché, empêchent l’insertion d’un appareil graphique ou cartographique plus complet que le squelettique binôme des pages 18-19 (l’URSS avant 1991 et la Russie aujourd’hui), dont l’intérêt parait assez limité. C’est bien dommage, car de nombreuses questions auraient mérité une illustration explicative, voire démonstrative : les peuples déplacés (question 5), les guerres de Tchétchénie (10), la place de l’islam (32), la région de Kaliningrad (38), les îles Kouriles (39), les investissements étrangers (44), le niveau de vie (47), les réseaux (50), les partenaires commerciaux (56), le tourisme (57), la démographie (59), l’environnement (75), le complexe obsidional (78), les conflits gelés (84), le Rousskij Mir (85), l’Ukraine (86), l’Arctique (93), l’arme énergétique (94)… La liste est longue : elle n’est pourtant pas exhaustive. On ne pourra évidemment le reprocher à l’auteur, tout au plus faire une suggestion à l’éditeur : un bon cartographe peut faire beaucoup de choses simplement avec du noir et du blanc. Et le lecteur en serait mieux instruit. On peut même souffler – de façon un brin insidieuse – que ce serait une bonne façon d’occuper bon nombre de pages creuses, qui ne manquent pas en raison du format court des réponses.

Il faut ainsi accepter l’esprit de la collection, avec ses questions parfois contournées ou naïves pour traiter des thèmes abordés et ses réponses rapides en deux à (rarement) trois pages (d’où les pages creuses susmentionnées). Bien sûr, beaucoup de réponses manquent de développement pour le lecteur déjà un peu averti de la Russie. Mais tel n’est pas l’esprit de la collection, qui s’adresse visiblement au plus grand nombre, c’est-à-dire à l’honnête homme (ou femme) curieux de cette Russie qui nous est si lointaine, en pensée souvent plus encore qu’en kilomètres. Autrement dit, ni l’auteur ni l’éditeur ne sont en cause. Il y a d’ailleurs une assez abondante bibliographie (en français, anglais, russe) qui, quoique classée alphabétiquement, permettra d’aller beaucoup plus loin.

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Sur le fond, on ne pourra reprocher à l’auteur le travers des biographies qui tournent à l’hagiographie. Le système Poutine est largement dénoncé comme le sont les prétendus travers de la société russe. On a cependant peine à se défendre d’un certain sentiment de malaise. Il est vrai qu’on parle toujours « de quelque part ». Il nous semble pourtant que nombre de traits politiques, sociaux, culturels russes sont vus (et parfois jugés) du dehors. Peut-être aurait-on pu mettre davantage l’accent sur les côtés positifs du système Poutine : positifs non pour l’Occident, moins encore pour une certaine bien-pensance européenne, voire française, si prompte à porter condamnation, mais pour la Russie et le peuple russe. L’auteur explique fort justement l’extraordinaire (vue de chez nous) popularité de Poutine, mesurée y compris par des instituts de sondage indépendants et hors-système. Nul ne doute que l’auteur, dont on a dit les compétences, sait fort bien, mieux de nous en l’occurrence, ce qu’est qu’être russe. Peut-être cela serait-il mal passé dans une collection destinée au grand public ?

C’est également vrai sur le plan géopolitique. La Russie ne s’embarrasse pas de principes moraux ? La Russie est une puissance agressive ? La Russie utilise tous les moyens à sa disposition pour retrouver sa grandeur passée ? Oui. Et alors ? La géopolitique n’est pas le pays merveilleux de Oui-oui ! Poutine défend les intérêts de la Russie et seulement ceux-là. Qui ne défend pas ses propres intérêts, hors nos démocraties victimaires et honteuses ? Ce qui permettrait au demeurant d’expliquer la fascination qu’exerce Vladimir Vladimirovitch sur une partie des classes politiques occidentales. Ces thèmes n’auraient-ils pas mérité une 101e ou 102e question ? Il faudra alors approfondir, notamment à travers les multiples publications de l’auteur.

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Au fond, cette collection en 100 questions – et dans cette collection, cet ouvrage – répond ainsi parfaitement à son objet. Le panorama est large et synthétique à la fois. Après avoir nourri notre connaissance sur la Russie, il suscite la curiosité, invite à aller plus loin. N’est-ce pas là tout ce qu’on lui demande ?

Christophe CLAVEL

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