Les éditions Actes Sud et l’ONG Colibris (popularisée par Pierre Rabhi, qui a aussi écrit sur ce thème) se sont associés pour réaliser un livre d’entretiens entre un journaliste (Olivier Le Naire) et un agronome reconnu (Marc Dufumier), centré sur la question de l’agroécologie vue comme la solution aux crises des sociétés contemporaines. Citations de Gandhi, Herbert Marcuse et Pierre Rabhi introduisent ce volume qui entend démontrer que des « propositions concrètes et systémiques » existent afin de concilier les « intérêts globaux de notre planète et ceux de ses habitants ». La défense de l’environnement n’est pas, selon ces auteurs, antinomique avec l’action en faveur des plus défavorisés : gilets jaunes, consommateurs et migrants du Sud auraient tout intérêt à cette « révolution agroécologique » (p. 12).  En effet, des solutions « à notre portée » permettraient d’éviter de « dresser les citoyens les uns contre les autres » (p. 14).

Dans une première partie intitulée « Aux sources de l’agroécologie », Marc Dufumier, agronome âgé de 73 ans et qui a travaillé dans de nombreux pays du Sud, revient sur son parcours, depuis les années 1960. Il évoque sa formation à l’INA (Institut national agronomique),  où officiait alors René Dumont, ses expériences à Madagascar ou au Venezuela qui l’ont amené à remettre en cause sa formation très technicienne, empreinte du culte du progrès ainsi que son intérêt croissant pour d’autres façons de produire. Les pages 24 à 34 offrent une présentation très claire des mutations agricoles qu’a connues la France depuis la fin du 19ème siècle et en particulier depuis « l’industrialisation de l’agriculture » à partir des années 1960. Il rappelle ainsi qu’après-guerre, la France était déficitaire « dans de nombreux domaines » et que le défi était de parvenir à « une plus grande autonomie alimentaire » (p. 30). D’où le choix de tarifs douaniers élevés pour protéger les agriculteurs français (puis européens). Certaines productions (légumineuses : haricots secs, féveroles… ou soja) cependant n’étant pas protégées. Pour  atteindre l’autonomie, il a fallu moderniser d’où le recours à la mécanisation, l’utilisation d’intrants chimiques nombreux et la spécialisation des exploitations. Depuis lors, l’Europe, devenue excédentaire pour une partie de ses productions, exporte grâce à des subventions ce qui déstabilise les paysanneries de certains pays du Sud. Toutefois, les agriculteurs ont vu leur importance numérique diminuer fortement et nombre d’éleveurs se sont endettés car trop spécialisés.

Dans les pages suivantes (p. 42-46), Marc Dufumier présente une brève histoire des agricultures dans le monde, revient sur son itinéraire personnel et explique comment il est devenu favorable à l’agroécologie (p. 46-55), non sans avoir égratigné, peut-être injustement, René Dumont[1]. Il affirme l’être devenu à partir des remarques et des pratiques de femmes malgaches lui rappelant l’utilité des canards dans les rizières, qui picoraient les herbes adventices (« mauvaises herbes ») mais non le riz, et étaient une source de protéines que les produits chimiques risquaient de tuer (p. 49-50). Auparavant, les pages 35 à 42 étaient consacrées à définir l’agroécologie. Afin de mieux gérer l’eau, d’utiliser les rayons de soleil et le gaz carbonique présent dans l’atmosphère, il est nécessaire, dans cette perspective, de restaurer des haies, d’associer plusieurs cultures sur un même terrain, d’éviter les labours, de cultiver luzerne, trèfle, soja… légumineuses (dont les racines en se décomposant procurent de l’azote au sol et permettent d‘éviter le recours à des engrais azoté de synthèse), de remettre les animaux sur la paille, de planter des arbres même dans les champs… Des méthodes encore largement utilisées dans les pays du Sud et popularisées par des paysans d’Amérique latine, des chercheurs, des syndicats comme Via campesina (internationale syndicale paysanne) dont fait partie la Confédération paysanne. Sur la dimension internationale de l’agroécologie et sur les mouvements qui la portent depuis des années, peu évoqués par l’auteur, on lira avec intérêt un article de Delphine Thivet[2]. En France aussi, à partir des années 1980, les Paysans-travailleurs et Bernard Lambert ont développé la critique du productivisme dans l’agriculture et de multiples expérimentations ont été portées par des néo-ruraux et des paysans « pur-porcs », comme l’animateur du CEDAPA (Centre  d’étude pour le développement d’une agriculture plus autonome, créé en 1982), André Pochon (Côtes d’Armor). Autant d’actions qui auraient pu être présentées par l’auteur[3].

Pour sortir de l’impasse, M. Dufumier fait, dans la deuxième partie (p. 57-120), un certain nombre de propositions aux citoyens, aux gouvernements, aux associations (« Les cinq grandes voies de la sagesse »). Tout d’abord, « lancer la révolution agroécologique ». Pour lui, il existe des alternatives aux pesticides. Il faut tendre vers le bio, en finir avec les OGM (Organismes génétiquement modifiés) en agriculture, mieux gérer les sols, lutter contre la déforestation et recréer de la biodiversité. La deuxième voie « nourrir le monde », permettrait à la fois de lutter contre la malbouffe (expression popularisée par José Bové en 1999-2000[4]), d’en finir avec le gaspillage et de mieux valoriser la bio. La voie n° 3 devrait permettre de « préserver notre santé et notre environnement », en luttant contre la pollution de l’air, des eaux, des sols ; en s’adaptant au dérèglement climatique voire en l’atténuant. Pour lui l’agriculture pourrait émettre moins de gaz à effet  de serre et même séquestrer du carbone (p. 100). Le quatrième axe de ses propositions aurait pour objectifs de lutter contre les inégalités Nord-Sud (l’auteur utilise ces catégories) et de résoudre le problème migratoire. Ce qui suppose une réorientation du commerce des produits agricoles dans le monde, de répartir équitablement l’eau et de l’économiser[5] . Enfin, la dernière proposition tourne autour de la nécessaire réconciliation des villes et des campagnes.  Il s’agit de favoriser l’installation de jeunes dans l’agriculture même s’ils ne sont pas issus du monde agricole et de s’opposer au tout-béton.

La troisième partie intitulée « Questions d’actualité » (p. 121-144) est centrée sur les moyens d’action. Comment les citoyens peuvent-ils agir et influer sur les décisions ? Il faut, dit l’auteur, convaincre les citoyens, peser sur les élus et réformer la Politique agricole commune. Dans ces quelques pages, le climato-scepticisme d’un ancien ministre de l’Éducation nationale est rappelé sans que le mystère de cet erroné scepticisme soit dissipé. L’importance des médias dans la popularisation des actions et des plaidoyers est soulignée. Importance d’autant plus grande que des lobbys puissants refusent les transformations que l’auteur estime indispensables. Les pages qu’il consacre aux lobbys de l’agro-chimie et à leur influence au sein de l’Union européenne ou de l’actuel gouvernement français sont d’ailleurs particulièrement édifiantes et pourraient donner naissance à un « dégagisme » auquel l’auteur ne cède pas (p.132-134). Pour lui, la désinformation faite par ces lobbys exige une mobilisation et des actions exemplaires. Et d’affirmer qu’il ne faut pas « jouer les écolos contre les agriculteurs et montrer un front uni entre paysans, environnementalistes, consommateurs et pourquoi pas scientifiques » (p. 144).

La fin de l’ouvrage est consacrée à des propositions en vue de « réformer notre politique agricole et alimentaire ». Scientifique, l’auteur est aussi militant et ne veut pas se décourager face aux obstacles afin de s’attaquer aux problèmes sociaux et environnementaux posés par l’agriculture productiviste, il plaide pour une « révolution agricole, écologique et solidaire » (p. 147).

Le livre militant de Marc Dufumier, dont certaines parties très pédagogiques peuvent retenir l’attention des enseignants,  mérite aussi celle des citoyens. Un regret pourtant, l’oubli, parfois, des autres défenseurs de ce combat dans ces pages.

________

[1] Marc Dufumier a pourtant dirigé un ouvrage sur celui-ci, aux éditions Karthala, Un agronome dans son siècle. Actualité de René Dumont, en 2002.

[2] Delphine Thivet, « La Via Campesina et l’appropriation de l’agroécologie », in Aurélie Cardona, Fanny Chrétien, Benoît Leroux, Fabrice Ripoll et Delphine Thivet (dir.), Dynamiques des agricultures biologiques, Éditions Quæ, Versailles, 2014, p. 75-92.

[3] Réseaux paysans alternatifs présentés dans Estelle Deléage, Paysans, de la parcelle à la planète. Socio-anthropologie du Réseau agriculture durable, Syllepse, Paris, 2004.

Voir aussi le livre d’un initiateur de ces méthodes dès les années 1980 : André Pochon, Du champ à la source. Retrouver l’eau pure, CEDAPA, Trégueux, 1991.

[4] José Bové et François Dufour (avec Gilles Luneau), Le monde n’est pas une marchandise. Des paysans contre la malbouffe, La Découverte, Paris, 2000.

[5] L’auteur rappelle ici les paroles de R. Dumont lors de sa campagne comme candidat écologiste aux élections présidentielles de 1974.