Le Monde du Géographe
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D. Retaillé

Le Monde du Géographe

Paris, Presse de Sciences Po, 1997.


dimanche 16 mars 2003

Compte-rendu proposé par Pascale Goutagny

Problèmes
La géographie se dégage péniblement de ses vieilles habitudes d’inventaire descriptif. La dimension culturelle a été négligée alors qu’il faut frôler la philosophie et la théologie pour définir le monde. La 1ère question de la géo n’est pas "où ?" mais "y a-t-il de la distance ?"

Chapitre 1 Découvrir et nommer : inventer.

"Ici" et "ailleurs" sont les 2 premiers repères de la géo spontanée : "ici" prouve l’existence et "ailleurs" montre la distance qui sépare et qui différencie. Le passage de cette géo à la géo raisonnée peut faire commettre des erreurs en établissant des relations erronées entre des phénomènes indépendants mais coexistants : la chaleur tropicale et la pauvreté par ex. De nombreux stéréotypes perdurent dans la définition des vocations, atouts et contraintes et dans les noms géographiques : "Amazonie" est plus chargé que "Nord", est-ce un "enfer vert" ou un " paradis" écologique ? les noms propres transforment des portions de la surface terrestre en entités territoriales transcendantes : la France, la Terre Promise,... Une géo scolaire dépassée se résume à décrire n’importe quel phénomène dans un cadre identique au nom du concept de territoire. Mais comment le relief, l’agriculture,...peuvent-ils s’interpréter dans le même cadre,à la même échelle ?

Variation 1 L’apprentissage de la terre.

La continuité : La circumnavigation est possible, pas le tour du monde à pied sec. Donc la terre est une mer parsemée de grandes îles, les continents. Mais les océans sont aussi des méditerranées car la planète est devenue continentale (voir l’Océanie renommée l’Australasie, par ex.). Pour Hérodote déjà, l’affrontement définissait l’identité. Chaque civilisation trouve son centre du monde mais le centre migre et les repères changent.

L’idéalité : l’invention du monde conjugue une part de raison et une part de rêve.

L’ubiquité : Les découpages ne sont plus pertinents avec l’ubiquité des la présence humaine et l’instantanéité de la communication. Mais la thèse du village planétaire est mauvaise car l’indifférence aux évènements dramatiques montre bien que l’ubiquité et la simultanéité n’annulent pas la distance.

Le continent : concept pratique.
La primauté est donnée au contenu sur la forme (ex : l’Amérique Latine). Donner le même statut à tous les assemblages économiques est une erreur. Le monde en construction a une architecture en toile d’araignée où le niveau global et le niveau local sont directement liés, sans passer par des intermédiaires.

Le lieu : concept théorique.

Faire de la géo c’est reconnaitre et nommer la différence entre les lieux. Lieux et territoires appartiennent à des schémas mentaux volontaires, pas l’espace. Le monde s’invente entre contraintes des règles de l’espace et volontés des sociétés, par une négociation permanente. Le lieu est le creuset de cette transformation.

Chapitre 2 Le lieu.

C’est un concept majeur. Ce n’est pas un cadre de dimension donnée. Les découpages conviennent à des surfaces, pas à des réseaux. Un espace n’est pas une somme de lieux . L’économie mondiale n’est pas la somme des économies nationales. C’est la géo simpliste des Tropiques ou de l’Asie-Pacifique. L’unité de lieu tient à un principe qui réunit tous les phénomènes s’y rejoignant au point de leur donner un sens commun. Par ex., les odeurs de l’Inde de Mircea Eliade. Il y a multiplicité des regards, les lieux ne sont pas éqivalents pour nous. L’annulation des distances physiques crée le lieu.

Variation 2 Le paysage comme intermède.

Le paysage est un lieu, le rapprochement de phénomènes vus ensemble mais dont rien ne dit la liaison et qui n’ont pas la même extension. C’est une pure représentation subjective. Le paysage géographique est l’aire d’extension d’une combinaison relevée comme idéale (ex : le delta rizicole)

Chapitre 3 le territoire.

C’est une forme spatiale de la société qui permet de réduire les distances à l’intérieur et d’établir une distance infinie avec l’extérieur. Est-ce un lieu ? Il est assimilé à une surface même si cela ne convient pas dans les cas des sociétés nomades et des mouvements transnationaux. L’exemple de la Mauritanie pose le problème de la légitimité de l’unité de surface et de celle de l’Etat : des utilisations différentes se succèdent sur des mêmes sites par des populations dont la fusion nationale n’est pas très sûre. Il faut connaître les allégeances et les solidarités.

Variation 3 l’Etat et ses implications géographiques

Il faudrait prendre l’Etat comme un problème géographique, non comme une donnée, traiter de la plus ou moins grande capacité de cette institution à organiser l’espace des sociétés. La somme des tableaux d’Etats n’est pas équivalente à la géographie du monde. Seules deux échelles sont incontestables : celle de l’individu et celle du monde. Toutes les échelles intermédiaires, dont celle de l’Etat, sont contingentes. L’Etat a été un acteur spatial essentiel mais son rôle diminue, comme le montrent les nouveaux systèmes spatiaux transétatiques. Les espaces économiques, culturels, politiques ne coïncident pas, d’où des difficultés pour nommer les régions mondiales. La signification politique du territoire est forte. La frontière est soit un disjoncteur net, soit un bourrelet, soit un glacis. La limite se définit comme le seuil de la capacité organisatrice du centre.

Chapitre 4 l’Europe.

Est-ce un être géographique ? Il faudrait trouver une propriété pour dire : "c’est cela de l’europe". Ce n’est pas un continent, ni l’aire d’extension d’une civilisation. L’europe (sans majuscule alors) serait une méthode pour gérer la proximité de l’autre.

Variation 4 enseigner l’Europe.

Il faut éviter les litanies d’indicateurs économiques et sociaux alors que la légitimité de l’objet n’est pas établie. Il faut chercher quel principe commun d’organisation de la société dans son espace pourrait créer le lien "europe", fondement de l’Europe. La métaphore de la ville permet de percevoir l’Europe comme un mode d’existence spatial et social : si l’Europe est comparable à une ville, être européen c’est obéir à certaines règles (citoyenneté, civilité, urbanité, citadinité). L’europe est un modèle : une manière de comprendre et de gérer la diversité dans la proximité, comme dans une ville. L’Europe est tantôt de la ville, tantôt un champ géopolitique interétatique.

Chapitre 5 les découpages du monde.

Attention aux stéréotypes et aux découpages en surfaces, diffusés par l’école ou la presse. Les grandes lignes de partages tracées sur les cartes politiques sont plus souvent des interfaces que des lignes de fractures en réalité. Une carte des civilisations est très délicate à réaliser car il ne s’agit pas d’aires. Il faudrait établir une carte en gradients, autour de pôles émetteurs, une carte de diffusion en progression ou en régression. La carte de l’économie mondiale est également difficile à faire car les nouveaux pôles ne sont pas de nature territoriale et n’ont pas forcément entraîné une intégration régionale.
La puissance ne repose plus sur la situation par rapport aux concurrents et sur les ressources locales mais sur la meilleure liaison, avec le maximum de complémentarité dans la diversité. Le concept de position est plus pertinent que celui de puissance.

Variation 5 quelques problèmes géographiques mondiaux.

Le passage de la campagne à la ville : que penser des villes africaines où l’organisation rurale se reproduit ?

Dans des sociétés aujourd’hui urbaines, l’itinéraire agraire en Amérique latine est un problème dépassé. Par contre, la place de l’agriculture dans la position mondiale de la région est intéressante à étudier.

La ville fabrique-t-elle de la société par dessus les identités ancrées ?

Quel rapport à la terre entretiennent les sociétés ?

Chapitre 6 l’impératif géographique, un impératif territorial.

Chaque société se construit une représentation du monde. Celle des Européens (le monde des Etats nationaux et territoriaux) l’a emporté. L’altérité est une des bases de la géo.

Variation 6 la volonté du monde.

L’invention du monde résulte de volontés combinées ou au contraire affrontées. La spatialité est la géométrie par laquelle l’espace se pense (et non seulement se mesure !). Le territoire s’est imposé longtemps. Aujourd’hui, réseaux et territoires sont importants . Toutes les activités sociales ne s’inscrivent pas de la même manière dans l’espace. L’invention du monde continue, de façon complexe, dans des mouvements contradictoires de mondialisation matérielle et de contre-mondialisation culturelle et identitaire. Il faut tendre vers l’équité spatiale malgré des dynamiques contraires de polarisation et de départementalisation du monde.

Chapitre 7 l’espace légitime ou la conscience des formes émergentes.

L’espace légitime est l’ensemble des lieux qui expriment des règles sociales et une équité minimale sans laquelle aucune construction socio-spatiale n’est possible (J. Lévy). Mais le choix des critères pour passer du lieu à l’espace ou pour construire l’espace géographique est délicat. Il faut éviter un nouveau déterminisme consistant à retenir des lois de l’espace et non des lois de l’espace des sociétés. Le géographe mêle forcément connaissance, valeur, éthique dans sa construction socio-spatiale. La géo est donc une philosophie du monde de l’homme (C. Vallaux). Le monde du géographe est une idéalité parfaitement ordonnée qui ne doit pas basculer dans l’angélisme ou l’idéologie bornée.

La géographie savante aurait dû s’enrichir par des échanges entre géographes pour répondre à la seule question "y a-t-il de la distance ?" mais cela n’a pas été le cas. Une dérive a accordé trop de place aux lois physiques alors que seules celles qui deviennent des lois de la société expliquent l’organisation de l’espace géographique. La géo scolaire, et même universitaire, a tardé à se renouveler, perpétuant des stéréotypes et des représentations dépassées. Deux portes de sortie : la méthode fédérative (l’éclairage pluridiciplinaire du même problème) et l’observation des volontés à l’oeuvre.

Les géographes sont trop rarement confrontés à l’action. Cela a pourtant été le cas de l’auteur au Sahel et au sud du Sahara. Le 1er problème est la définition du Sahel autrement que par une délimitation pluviométrique ou par la confrontation nomades/sédentaires (2 stéréotypes). Par les pratiques locales, le Sahel apparaît plus comme un ensemble de réseaux que comme une zone. C’est essentiel pour des projets efficaces de développement. Le territoire politique ne semble pas une forme adaptée à la société.
Comment traiter les problèmes de sécheresse, de productivité, de stabilité des sociétés ? Le géographe doit être prudent car ses propos peuvent être détournés par les politiques. Il doit éclairer la situation (choix entre production et circulation dans le cas du Sahel) pour que le décideur puisse choisir en connaissance de cause. La géo devient appliquée.

En géo, il faut comprendre les relations des hommes entre eux, des hommes avec la nature dans leur manière de régler le problème de la distance. La finalité d’une science laïque non dogmatique est de rendre cohérent ce que nous vivons et pensons, pour une vie responsable. Cela pose le problème de l’éthique.

Mai 1999.

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