Les Enfants des limbes. Mort-nés et parents dans l’Europe chrétienne
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Jacques Gélis

Les Enfants des limbes. Mort-nés et parents dans l’Europe chrétienne

Ed. Louis Audibert, 2006, 396 p. Compte-rendu de Chantal BEAUCHAMP


samedi 11 août 2007

CR par Chantal Beauchamp

Depuis sa première étude des « sanctuaires à répit » parue dans la revue Ethnologie française en 1981, jusqu’à ce dernier livre qui constitue la somme la plus compète et la plus riche que l’on puisse lire sur cette question, Jacques Gélis n’a cessé d’enquêter sur l’histoire de la naissance, des pratiques d’accouchement et du sort des mort-nés en Europe, avec le souci d’interroger tous les types de sources écrites, les vestiges archéologiques, les œuvres d’art (notamment l’art populaire), pour parvenir à une compréhension très fine et très approfondie des gestes et des rites traditionnels - compréhension qui s’avère précieuse pour notre société d’aujourd’hui.

Rappelons brièvement ce qu’est le « répit », minutieusement décrit dans les deux premières parties du livre, « Quand vient l’enfant mort » et « Rites de dévotion ». Dans l’Europe chrétienne depuis le 12ème siècle au moins et jusqu’à la fin du 18ème (et même parfois du 19ème), la naissance d’un enfant mort-né est un triple drame. Au chagrin de perdre un enfant s’ajoute pour les parents l’impossibilité de le faire baptiser (condamnant ainsi le petit mort à errer comme une âme en peine et pour l’éternité dans les limbes, sans espoir de salut), et l’interdiction de le faire inhumer en terre consacrée dans le cimetière paroissial. Cette béance de l’enfant sans nom, sans trace dans la lignée, sans lieu d’ancrage et sans repos, est insupportable. Aussi, quand il s’avère que, décidément, l’enfant est bien mort (parfois, on l’a déjà enterré, et ce sont les supplications de la mère torturée par l’angoisse qui poussent l’entourage à déterrer le petit corps), des proches, accompagnés de l’accoucheuse, transportent le cadavre jusqu’à un « sanctuaire à répit » (l’expression, tardive, date du siècle dernier), où il sera exposé, souvent plusieurs jours, à proximité de l’autel d’un saint protecteur ou d’une Vierge. Pendant le temps que dure l’exposition, l’entourage de l’enfant et l’assistance présente au sanctuaire guettent la brève apparition de quelques « signes de vie » : un épanchement, une chaleur, une couleur vermeille qui monte au visage, un membre qui semble bouger... On appelle alors le desservant, l’ermite, ou un membre de la confrérie attachée au sanctuaire, et l’enfant est baptisé, parfois en présence d’un parrain et d’une marraine. Le répit ainsi accordé par Dieu, fléchi par le saint intercesseur, ne dure que quelques minutes, voire quelques heures. Mais c’est suffisant pour faire de l’enfant un chrétien assuré du salut éternel, un membre à part entière de la famille et de la communauté, et pour apaiser l’angoisse des parents qui peuvent alors « faire leur deuil. »

Naissance et mort

Jacques Gélis décrit en détail, et montre en images, ce fervent parcours, le voyage vers la chapelle, souvent pénible, voire périlleux, la veillée éprouvante, la joie intense devant les « preuves » de vie manifestées ; l’ensevelissement du corps et le retour à la maison sont moins détaillés car les sources sont plus discrètes sur ces points. En revanche, l’auteur insiste sur tout ce qui est mis en œuvre pour conserver la mémoire du répit : inscription sur les registres du sanctuaire, ex-voto en cire du poids de l’enfant, messes commémoratives. Si la plupart des répits ne concernent que les proches de l’enfant, d’autres engagent des communautés plus vastes. Ainsi à Poperinge en Belgique, un répit survenu en 1479, et régulièrement commémoré dans la ville par de grandes fêtes jusqu’en... 1979, est devenu emblématique d’une certaine renaissance économique de la communauté urbaine toute entière, après l’extinction des activités drapières au 15ème siècle. Le souvenir des répits est aussi entretenu par les desservants des sanctuaires : curés très engagés dans le rite, comme à Avioth, ou ordre religieux veillant avec soin à asseoir la réputation d’un lieu miraculeux, comme les prémontrés d’Ursberg en Allemagne du Sud.

Rien ne semble échapper à l’enquête historique et géographique de l’auteur. Des cartes précises permettent de saisir la répartition des sanctuaires à répit en Europe : Allemagne du Sud, Suisse, Autriche, Alpes italiennes, Belgique, et, en France, les régions du Nord, l’Alsace-Lorraine, la Bourgogne, l’Auvergne, le Dauphiné, la Provence. La France de l’Ouest ne connaît pratiquement pas le répit, non plus que la péninsule ibérique et la majeure partie de l’Italie - alors que le dogme chrétien du baptême et ses conséquences négatives sur le sort des mort-nés, est évidemment le même qu’ailleurs. Jacques Gélis explique cette absence du rite par l’existence d’autres rites de substitution*/, publics ou dérobés, notamment celui du « baptême sur le pont » fréquent en Galice.
Des études plus fines de l’emplacement de certains lieux de répit permettent de saisir les imbrications complexes de la géographie du sacré dans une Europe qui garde, même longtemps après la christianisation, les traces et le souvenir de cultes agro-pastoraux préchrétiens : sanctuaires à proximité de sources ou d’arbres, dans lesquels la statue miraculeuse aux pieds de qui s’opèrent les répits aurait été trouvée, ou encore de « pierres levées » servant d’antiques limites territoriales, points de contact entre tribus gauloises, gardant la trace des négociations et des accords de bon voisinage indispensables aux règlements des conflits, à l’instauration de la paix entre les communautés .

Rites hérités du paganisme

La chronologie de cette pratique de longue durée qu’est le répit, sur au moins sept siècles, est également reconstituée, dans la troisième partie de l’ouvrage « Un miracle qui divise », avec, en parallèle, l’évolution de l’attitude de l’Eglise, tant vis-à-vis du rite du baptême que du recours au répit. L’auteur explique l’essor du répit à partir du 12ème siècle par le souci de l’Eglise de mieux encadrer le sacrement du baptême, de mieux surveiller les matrones qui pratiquent l’ondoiement des nouveaux-nés à la vie incertaine, interdisant le baptême des mort-nés et leur ensevelissement en terre consacrée. C’est donc l’avancée de la christianisation, une pastorale plus exigeante, voire intransigeante et les restrictions apportées à la pratique de certains rites autour de la naissance, qui sont à l’origine du recours au répit. L’apogée de cette pratique si situe pendant la Réforme catholique, du Concile de Trente jusqu’à la fin du 17ème siècle.

Face au protestantisme, qui fait preuve d’un optimisme déculpabilisant pour les parents à l’égard du salut spirituel des enfants mort-nés, les pères conciliaires durcissent la position catholique, que renforce encore le jansénisme. Mais à la longue, cette envolée du répit, que l’Eglise a cru un temps propre à renforcer sa pastorale, notamment au contact des terres protestantes, finit par échapper au contrôle des autorités ecclésiastiques, débordées et par la ferveur populaire prompte à s’enthousiasmer au moindre signe jugé miraculeux (ce qui renforce les protestants, puis les « esprits forts » dans la condamnation de la superstition), et par l’activisme de certains ordres religieux soupçonnés de ne reculer devant aucun moyen pour, au besoin, provoquer le miracle, assurer la réputation spirituelle de leur sanctuaire et asseoir la richesse matérielle de leur communauté. Le 18ème siècle voit donc se développer la méfiance des autorités ecclésiastiques autour du répit. Le retour en grâce de cette pratique vers le milieu du 19ème siècle s’applique alors à un rite folklorisé, utilisé comme témoin plus ou moins révolu de la ferveur des siècles passés.

Faire le deuil de la non-vie

Le dernier chapitre du livre, « L’enfant mort-né aujourd’hui » clôt l’ouvrage sur une réflexion en profondeur autour du sens des rites, rites d’autrefois certes, mais pour une situation encore actuelle qui confronte les parents à cette question trop souvent encore objet de déni : comment faire le deuil de quelqu’un qui n’a pas vécu ? Au-delà de la contingence des croyances particulières plus ou moins révolues et des dogmes contraignants, c’est bien cette question anthropologique du deuil qui est posée : « [...] l’on peut se demander si la longue manipulation du corps de l’enfant au sanctuaire à répit, tout ce temps passé à l’exposer, le veiller, à célébrer son retour à la vie n’était pas aussi une manière d’en faire le deuil. » p. 369. Car le présent (la détresse, la dépression, la perturbation psychique des parents d’enfants mort-nés aujourd’hui) éclaire le passé sur les ressorts psychologiques d’un rituel - de même que le passé éclaire le présent sur la nécessité de réinventer des rites pour que la mort de l’enfant ne soit pas « une mort ni vue ni connue », mais puisse ancrer sa destinée « dans une lignée, dans une histoire longue, dans un temps du monde. [...] l’enfant mort-né tend à l’homme un miroir, celui de sa propre vanité. Cet être au destin brutalement interrompu, qui est né et mort au monde dans un même temps, interpelle chacun sur ce qu’est l’espace d’une vie, sur ce qu’est la vie. » p. 381.

On aura compris que le beau livre de Jacques Gélis est, de surcroît, comme la grâce, un plaidoyer convaincant pour l’anthropologie historique, clé de notre vécu, ici et maintenant.

© Clionautes - Juillet 2007

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