Mauvais Genre
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Chloé Cruchaudet

Mauvais Genre

éd. Delcourt, collection « Mirages », 2013, 160 p., 18,95 €

Gaëlle Ruffel
vendredi 6 octobre 2017

Des archives, de la micro histoire, une BD, un film

La sortie de Nos Années folles d’André Téchiné sera l’occasion de découvrir ou de relire Mauvais genre, une excellente bande dessinée publiée pour la première fois en 2013. Le film comme la BD ont été réalisés à partir de l’essai historique de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, La Garçonne et l’assassin (Payot, 2011).
Pour celles et ceux qui ne s’en souviennent pas, Virgili et Voldman avaient publié là un ouvrage passionnant : sur la base d’archives (photos, lettres, journaux intimes de Paul et de Louise, fond de l’avocat, archives de police…) présentées au lecteur, ils avaient transformé un fait divers tragique (l’assassinat de Paul par sa compagne) en objet d’étude historique, offrant un éclairage inattendu sur la société des années 1920 et 1930, appréhendée sous l’angle des études de genre.

Interrogations sur la masculinité, la féminité, les sexualités…

Le parcours de Paul Grappe et de Louise Landy, quoique exceptionnel, révéle en effet, dans une capitale déstabilisée par la guerre, un espace des possibles en terme de genre et de sexualités. Du point de vue de l’histoire des masculinités, en particulier, le cas de Paul ouvre de nombreuses perspectives. Cet homme, après s’être conformé aux normes viriles de son temps, a choisi (pour échapper à la guerre) d’assumer une identité féminine. S’il se plie aux impératifs de beauté et d’élégance, il rechigne face aux consignes de pudeur et de modestie alors imposées aux femmes et continue de se comporter conformément à son habitus viril : initiative en matière sexuelle, agressivité, domination de sa partenaire… En rupture avec les normes de la féminité, son personnage féminin (Suzanne) est d’ailleurs perçue par les observateurs extérieurs comme une « garçonne » ou une « lesbienne ». Dans ce couple hors normes, Louise qui travaille et rapporte l’argent du ménage, est cependant vue comme « l’homme de la maison », même si son soutien inconditionnel à Paul la range dans un genre très féminin. Cette histoire, outre la question des traumatismes de guerre, pose donc la question du travestissement, de l’homosexualité et des « troubles dans le genre ».

Une bande dessinée magnifique

L’adaptation de Chloé Cruchaudet est extrêmement réussie. Avec beaucoup d’expressivité elle parvient à traduire ces questionnements historiques et à raconter l’histoire bouleversante de Paul et Louise : ils vivent, s’aiment, s’engueulent, se soutiennent, se provoquent, et petit à petit la décision prise les change. La réflexion sur le choix dans un couple est traduite de manière très sensible, ainsi que celle sur l’identité, la liberté, l’affirmation de soi.
Chloé Cruchaudet consacre peu de pages à la guerre (ce n’est pas le sujet, même si le travestissement est la conséquence de la désertion de Paul) mais son dessin et ses couleurs (sépia, noir, blanc, quelques touches de rouge) plongent parfaitement les lecteurs dans l’atmosphère de ces années-là et dans celle, assez étouffante dans laquelle le couple évolue, en marge de la société, dans le Paris des années folles.
Le traitement graphique, diversifié, les cases vivantes, souvent destructurées, permettent de traduire les moments heureux comme l’angoisse des hallucinations qui taraudent Paul, de toucher du doigt la féminité aussi bien que l’horreur de la guerre, de rendre la vivacité d’une danse aussi bien que l’urgence d’une vie que l’on prophétise déjà fugace.

Un ouvrage qui mériterait une exploitation en classe

Pour conclure la bande dessinée de Chloé Cruchaudet donne envie de travailler avec les élèves ! Envie de l’utiliser pour évoquer la guerre et la transformation des sociétés par cet événement traumatisant, envie de creuser en éducation civique la question des assignations genrées, envie de se lancer dans un ambitieux travail de réflexion sur la manière dont se fait l’Histoire (s’appuyant sur l’ouvrage de Virgili et Voldman, très accessible y compris à des lycéen.ne.s) et sur les choix réalisés pour raconter une histoire, avec l’aide de collègues de lettres, d’arts plastiques ou documentalistes…


Gaëlle Ruffel, pour Les Clionautes©

Par Gaëlle Ruffel

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