Mon Traître, d’apr. le roman de Sorj Chalandon
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Pierre Alary

Mon Traître, d’apr. le roman de Sorj Chalandon

éd. Rue de Sèvres, 10 janvier 2018, 144 p., 20 €

Frédéric Stevenot
samedi 10 février 2018


Pierre Alary a adapté le roman éponyme de Sorj Chalandon, paru chez Grasset et Fasquelle en 2007 (et réédité depuis au Livre de poche). De l’écrivain, je n’ai pas lu grand chose, sinon les trois ouvrages suivants : Profession du père, Le Quatrième Mur, Une Promesse. Mais à chaque fois, j’ai été agréablement par le talent d’évocation de l’auteur, sa faculté à emmener le lecteur dans le sillage qu’il a défini, au gré d’une intrigue qu’il ne fait que dévoiler par petites touches, préservant tout l’intérêt de son récit.

Avec l’adaptation de Mon Traître (dont je vais m’empresser de lire le roman originel), on retrouve ces mêmes qualités. Les illustrations de Pierre Alary (que je découvre) ne sont certainement pas pour rien dans l’intense plaisir que l’on éprouve à lire la bande dessinée : les cent quarante-quatre pages sont absorbées d’une seule traite (sans jeu de mots), exactement comme l’on fait des romans de Sorj Chalandon. Les personnages, d’abord, ressemblent beaucoup à ceux qui peuplent les Blueberry, de Jacques Charlier : des visages burinés, durs, sévères, stoïques et fermes dans l’adversité. Il y a également le choix des couleurs, avec des tons fauves (des verts, des orangés, des bistres...), qui viennent accentuer la lourdeur de l’atmosphère, sans parler de la pluie, quasiment omniprésente. Les paroles échangées, enfin, sont réduites au minimum : il suffit de lire dans les yeux, et ceux de Tyrone Meehan sont terribles...

Le récit est basé sur l’histoire personnelle de Sorj Chalandon. Journaliste au journal Libération entre 1973 et 2007, il a été amené à aller en Irlande du Nord. On est alors au moment où le conflit est au plus vif. Le 1er août 2007, le gouvernement britannique mettait un terme à ses opérations militaires et à trente-huit ans de conflit. Entre temps, des épisodes sanglants avaient marqué l’Irlande du Nord. Lors du « Bloody Sunday » (dimanche 30 janvier 1972), vingt-sept personnes furent abattues par l’armée britannique. Une grève de la faim entamée en 1981 par plusieurs membres de l’IRA emprisonnés à Long Kesh, menée par Bobby Sands, se soldaient par la mort de onze d’entre eux, sans que le gouvernement Thatcher ait accepté d’ouvrir des négociations.

Le héros du récit, Antoine, est évidemment le double de Sorj Chalandon, qui l’indique lui-même dans la préface. Cet Antoine est luthier à Paris, et il est amené à aller en Irlande en 1975. L’année précédente, il avait été sensibilisé au drame vécu par le Nord par l’un de ses clients, un professeur d’anglais anglophobe (cela existe) et néanmoins violoniste. C’est à Belfast qu’il croise Jim par hasard, et par la femme de celui-ci, Cathy, qu’il apprend l’histoire de Tyrone Meehan. Pierre Alary évoque un certain Denis (p. 27), sur qui on reviendra un peu plus loin. Dans la réalité, Tyrone Meehan est aussi un double : celui de Denis Donaldson, membre de l’IRA, avec qui Sorj Chalandon avait lié amitié à la fin des années soixante-dix.
Pierre Alary raconte la progression d’Antoine dans son engagement aux côtés de l’IRA. L’album commence néanmoins par la journée du vendredi 15 décembre 2006, quand le héros apprend dans la presse (dans un journal dont la mise en page rappelle Libération) l’existence d’« Un traître au sein de l’IRA », l’article proposant la photo de Tyrone Meehan. En même temps que l’on prend connaissance d’épisodes qui ont marqué l’engagement progressif d’Antoine, Pierre Alary présente entre chacun des extraits de l’interrogatoire du traître par le conseil de l’IRA. Le point culminant se situe à la fin de l’album, après Antoine ait appris la trahison de son ami, et qu’il voudrait en comprendre les raisons. Pour les découvrir, il faut lire un autre roman de Sorj Chalandon, Retour à Killybegs (Grasset, 2011), la ville du comté de Donegal dont est originaire Tyrone Meehan, et où s’est effectivement retiré Denis Donaldson.

La bande dessinée offre plusieurs registres de lecture. On peut l’aborder comme un récit du conflit nord-irlandais, vu du côté catholique, au travers les yeux de l’un de leurs partisans étrangers. On se trouve alors à le voir sous un angle évidemment subjectif, très manichéen, à savoir des gentils face à des méchants. Le récit met en effet l’accent sur la souffrance vécue par la population, qu’elle soit impliquée volontairement ou absolument pas, à l’image de l’enfant prénommé Denis (p. 27), l’enfant de Jim et Cathy qui a été abattu alors qu’il passait pour aller acheter du pain.
Mais on peut aussi conserver à l’esprit la phrase qui figure sur la jaquette rouge qui entoure la couverture de l’album : « Le salaud, c’est parfois un gars formidable qui renonce ». Elle est prononcée par Tyrone Meehan, après qu’il ait été relâché par l’IRA, et qu’il adresse à Antoine après celle-ci : « Personne ne naît tout à fait salaud, petit Français. Mais on en a tous un bien planqué dans notre ventre ». Y a-t-il de véritables êtres purs, de véritables héros sans peur et surtout sans reproches, à s’adresser à eux-mêmes ? Je me suis souvenu d’un roman qui avait inspiré à Jean-Pierre Chabrol par son passé de résistant FTPF : Un Homme de trop (1958), que Costa-Gavras mettra en images en 1967. Là encore, il s’agissait d’interroger la limite entre la banalité de l’existence (qui consistait, en l’occurrence, à vivre en dehors des événements) et l’engagement au service d’une cause. Un autre film reprend un thème similaire : celui de Louis Malle, Lacombe Lucien (1974), où l’on retrouve une exploration sur ce qui peut provoquer le basculement entre le salaud et le résistant. Sorj Chalandon, et donc Pierre Alary, ajoute à cela la dimension de l’amitié : Antoine s’interroge sur la fidélité à ces liens, malgré la trahison, d’autant que Tyrone ne cesse de l’appeler « fils ». Cette amitié est-elle réelle, et l’était-elle même avant la trahison ? Liberté est laissée au lecteur de trouver la réponse, car les auteurs cultivent l’ambiguité. La dernière page (sans qu’on dévoile quoi que ce soit) va dans ce sens, quand Tyrone demande à Antoine de bien l’écouter et de ne rien dire : « Je t’aime, fils [...]. Ne dis rien, s’il te plaît. Écoute. Je t’aime ».


Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes

Par Frédéric Stevenot

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