Professeur d’histoire dans un collège de Seine -Saint-Denis et responsable des formations au Mémorial de la Shoah, Iannis Roder dresse dans cet ouvrage une synthèse de ses travaux et de ses réflexions sur l’enseignement de la Shoah. Après avoir souligné les impasses et les mésusages de l’histoire de la Shoah, il plaide pour une histoire politique qui permet de mesurer l’ampleur du crime de masse et de nourrir les connaissances et la réflexion des élèves. L’ouvrage comporte de nombreuses analyses intéressantes ( sur le sens d’un voyage à Auschwitz ou sur la place des témoins).Il expose ce que pourrait être un enseignement et une mise en perspective renouvelés de l’histoire de la Shoah.

1) Les impasses et les mésusages de l’enseignement de l’histoire de la Shoah . 

On peut schématiquement faire remonter l’enseignement spécifique de l’histoire de la Shoah à la fin des années 1970 et au début des années 1980. C’est sans doute le moment où la Shoah et, en ce qui concerne la France, la politique antisémite de Vichy, commencent à occuper une place centrale dans l’histoire et la mémoire de la Seconde guerre mondiale et à hanter la mémoire de l’ Europe. C’est aussi l’époque où naît la notion de « devoir de mémoire », dont l’un des enjeux majeurs est de rendre hommage aux victimes. C’est enfin la période du développement du négationnisme et de la poussée électorale du Front national. Dans ce contexte, l’enseignement de la Shoah revêt une signification civique : rappeler et enseigner le génocide pour montrer que le retour des meurtres de masse et de la « purification ethnique » ( cf la guerre dans l’ex -Yougoslavie) sont toujours possibles, lutter contre la montée de l’extrême -droite et réaffirmer les valeurs démocratiques et républicaines. Ce projet n’était pas uniquement français : l’ Onu , le Conseil de l’ Europe insistent sur la nécessité de commémorer la Shoah. Ce projet comportait cependant des limites. Il n’a pas empêché le développement de l’antisémitisme chez un certain nombre d’adolescents. Il ne prenait pas en compte l’histoire des Juifs et n’a pas empêché une forte hostilité au sionisme et à l’Etat d’ Israël, hostilité qui fut longtemps alimentée par l’ Urss stalinienne ( les procès de Prague de 1952) et post -stalinienne ( l’antisionisme virulent de l’époque Brejnev). L’enseignement et la mémoire de la shoah sont souvent marqués par des formes de déjudaisation au nom du caractère universel du crime. C’était le cas dans le monde communiste où l’on évoquait les citoyens soviétiques ou polonais assassinés par les nazis, c’est encore le cas aujourd’hui où l’on cherche à universaliser la souffrance, sans mentionner l’appartenance des victimes au judaisme. Ainsi ,par exemple le Conseil de l’Europe a- t -il choisi de créer une journée du souvenir intitulée « Journée européenne de la mémoire de l’ Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité «. En France, la commémoration a pris le nom de « journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’ humanité », ce qui peut conduire à l’effet inverse du but recherché. En amalgamant les victimes ( les Juifs ,les Tsiganes , les Slaves ,les homosexuels) ,on interdit la compréhension de la spécificité de chaque crime. Enfin cet enseignement s’est mis en place au moment du développement de « l’ ère victimaire » et de la « concurrence mémorielle. « D’autres héritiers de catastrophes historiques, en particulier ceux de l’esclavage ont pu considérer que la place accordée à la Shoah empêchait la reconnaissance des crimes dont leurs ancêtres avaient été les victimes. Ce n’était pas un phénomène spécifiquement français. Aux Etats-Unis, le mémorial consacré aux victimes de la Shoah a été construit avant celui consacré à l’esclavage. Une histoire uniquement compassionnelle de la Shoah a donc montré ses limites et son incapacité à empêcher le retour de l’antisémitisme, et l’auteur propose un enseignement renouvelé. 

2) Pour une histoire politique de la Shoah. 

Iannis Roder plaide pour une histoire politique et non plus seulement compassionnelle de la Shoah. Plusieurs aspects peuvent être évoqués : la centralité de la vision raciale du monde qui organisait toute la conception du monde du nazisme, l’adhésion des bourreaux à l’idéologie nazie, faite à la fois de haine et d’angoisse apocalyptique. A la suite des travaux de Christopher Browning, Iannis Roder souligne qu’il est nécessaire de montrer aux élèves qu’il était possible de refuser de participer au processus d’extermination. D’une manière différente, l’évocation des Justes qui ont sauvé des Juifs montre qu’il était possible d’agir contre la politique d’extermination et de faire preuve à la fois d’exigence morale et de non -conformisme. Il évoque la nécessité de nommer précisément le processus d’extermination : » la langue dit le crime ». Aux termes de camp de concentration et de camp d’extermination, il préfère, comme certains historiens comme Raul Hilberg, celui de « centres de mise à mort » , lieux voués exclusivement à l’extermination, Auschwitz- Birkenau étant une exception à la fois centre d’extermination et camp de travail forcé. Les visites du camp d’Auschwitz – Birkenau permettent de prendre conscience de cette complexité, Birkenau étant le lieu de l’extermination, Auschwitz celui du camp de concentration. Iannis Roder met l’accent sur la nécessité d’une meilleure connaissance sur la longue durée de l’histoire des Juifs et de l’antisémitisme. Enfin ,il aborde la question des témoins et du témoignage. Il souligne l’émotion que suscite le témoignage d’anciens déportés auprès des élèves. La disparition à terme des derniers témoins n’empêche pas l’enseignement de l’histoire de la Shoah et il est possible d’utiliser les enregistrements vidéos des témoignages. La recherche d’itinéraires individuels comme celui du Convoi 77, ou celui d’élèves juifs déportés peut se révéler une expérience très formatrice. 

Cette approche plus précise du génocide doit permettre à la fois mieux le connaître, mais aussi de développer une réflexion sur les génocides ( génocide des Arméniens génocide au Cambodge, au Rwanda) et de construire une réflexion sur la citoyenneté la démocratie et la vigilance.