Billy the Kid appartient au panthéon des figures mythiques de l’Ouest américain. Mort à seulement 21 ans, ce jeune hors-la-loi est devenu un personnage incontournable de la culture populaire, popularisé en France par Lucky Luke, notamment dans l’album de Morris et René Goscinny, mais aussi par le cinéma et les nombreux récits consacrés à la conquête de l’Ouest. Pourtant, derrière ce bandit au visage juvénile, tantôt colérique et sanguinaire, tantôt rebelle attachant, que savons-nous réellement de William H. Bonney ? C’est tout l’enjeu de Sur les traces de Billy the Kid, le roman graphique de Philippe Aymond, publié chez Glénat.

Autant le dire d’emblée : cette bande dessinée est une remarquable réussite. Nourri d’un important travail de documentation, l’album mêle fiction et hypothèses historiques pour revenir sur le parcours de Billy the Kid et interroger la construction de sa légende.

Une enquête au cœur du Far West

New York, juin 1937. Ray Alexander, dessinateur et scénariste de bandes dessinées pour la presse américaine, vient de réaliser une histoire consacrée à l’assassinat d’Abraham Lincoln. Son éditeur, Moses Koenigsberg, lui soumet une nouvelle commande, à la demande du puissant magnat de la presse William Randolph Hearst : raconter la vie de Billy the Kid.

Le projet ne suscite guère son enthousiasme. À ses yeux, le personnage a été tellement déformé par les romanciers, les journalistes et les cinéastes qu’il est devenu difficile de distinguer l’homme de sa caricature. Pour préparer son travail, Ray reçoit The Authentic Life of Billy, the Kid, ouvrage publié en 1882 sous le nom de Pat Garrett, le shérif qui a traqué puis abattu le célèbre fugitif. Garrett n’est pas un témoin comme les autres : il a mis fin à la cavale de Billy, avant de publier le récit de sa vie. Écrit avec la collaboration du journaliste Ashmun Upson, son livre raconte l’existence du hors-la-loi, mais propose aussi une certaine lecture de ses actes. Comment démêler les faits de la reconstruction opérée par un homme directement impliqué dans cette histoire ?

Intrigué par cette biographie, Ray décide de se rendre au Nouveau-Mexique pour retrouver les témoins encore vivants et confronter leurs souvenirs à la version de Garrett. Son enquête le conduit à Albuquerque, Santa Fe, Lincoln et Fort Sumner. En parallèle, le lecteur découvre le parcours de William H. Bonney, depuis ses premières années jusqu’à sa mort en 1881, au fil d’une vie marquée par la violence, les rivalités économiques et les changements d’alliance.

L’histoire est plus complexe que celle d’un simple hors-la-loi traqué par les autorités. En 1878, la guerre du comté de Lincoln oppose deux camps rivaux, liés à des intérêts économiques concurrents. D’un côté, les Régulateurs veulent venger l’assassinat de John Tunstall, leur employeur et allié. De l’autre, les Boys, groupe d’hommes armés associés au camp de Lawrence Murphy et James Dolan, défendent les intérêts de leurs protecteurs. Et les parcours ne sont pas aussi linéaires qu’on pourrait le croire : avant de rejoindre les Régulateurs, Billy the Kid a lui-même fréquenté les Boys.

Les affrontements se multiplient autour de Lincoln, où s’opposent notamment les hommes d’Alexander McSween et leurs adversaires. Le shérif William Brady, associé au camp de Murphy et de Dolan, devient l’un des principaux ennemis des Régulateurs. Son assassinat par Billy et plusieurs de ses compagnons, en avril 1878, marque un tournant dans le conflit et fait du jeune homme un fugitif recherché.

Après la défaite de son camp, Billy poursuit ses activités hors-la-loi. Contrairement à certaines représentations populaires, il ne vit pas seulement de braquages spectaculaires : le vol de chevaux et surtout le trafic de bétail occupent une place importante dans ses activités. Il reste entouré de compagnons fidèles, parmi lesquels Tom O’Folliard, l’un de ses proches amis.

Pat Garrett, fraîchement élu shérif du comté de Lincoln, finit par capturer Billy, qui est jugé et condamné à mort. En avril 1881, le jeune homme s’évade de la prison de Lincoln après avoir tué deux adjoints du shérif. Sa cavale prend fin dans la nuit du 14 au 15 juillet, à Fort Sumner, où Garrett l’abat. Mais la mort de Billy ne clôt pas son histoire. En publiant peu après le récit de sa vie, Garrett contribue à fixer durablement son image dans la mémoire collective. Son livre devient une source incontournable, mais aussi un témoignage à interroger, tant son auteur est directement impliqué dans les événements qu’il rapporte.

En 1937, Ray poursuit ses recherches et rencontre plusieurs témoins de l’époque, parmi lesquels Dan Dedrick, Yginio Salazar, John Olinger, Sam Davies et George Coe. Leurs souvenirs, parfois contradictoires, l’amènent à questionner la version de Garrett. Il rencontre également Elizabeth, la fille du shérif, et cherche à comprendre dans quelles circonstances son père a élaboré son récit. Son enquête le conduit enfin à s’intéresser au cercle de Santa Fe, un réseau d’hommes d’affaires, de responsables politiques et de juristes influents du Nouveau-Mexique.

Peu à peu, Ray comprend que retrouver Billy the Kid, c’est aussi enquêter sur ceux qui ont raconté son histoire. Entre les souvenirs des survivants, les récits publiés et les intérêts de chacun, il tente de reconstituer les faits sans perdre de vue la manière dont ils ont été interprétés. L’enjeu n’est plus seulement de savoir qui était Billy, mais de comprendre comment sa légende s’est construite.

Déconstruire la légende de Billy the Kid

Le véritable sujet de cette bande dessinée est peut-être moins Billy the Kid que la manière dont son histoire a été racontée. C’est là que réside, à mes yeux, l’une des grandes réussites de Philippe Aymond. L’auteur ne cherche pas simplement à réhabiliter un hors-la-loi injustement décrié, ni à substituer une légende dorée à la légende noire. Il s’attache plutôt à retrouver un personnage plus complexe en confrontant les récits, en examinant leurs contradictions et en s’interrogeant sur les intentions de ceux qui ont contribué à sa postérité.

L’enquête de Ray Alexander fait écho au travail de Philippe Aymond lui-même : derrière ce personnage fictif se devine l’auteur, parti explorer les archives, les témoignages et les travaux consacrés à Billy the Kid. Cette mise en abyme donne à l’album une profondeur particulière. Le lecteur ne découvre pas seulement une autre version de la vie du Kid ; il suit aussi le cheminement qui permet de construire une interprétation historique.

Au cœur de cette réflexion se trouve le livre de Pat Garrett, publié en 1882, moins d’un an après la mort de Billy. Rédigé avec la collaboration du journaliste Ashmun Upson, l’ouvrage constitue l’une des principales sources de la légende. Pourtant, le récit est loin d’être neutre : Garrett dresse un portrait à charge de celui qu’il a abattu, contribuant ainsi à justifier son action et à imposer sa propre lecture des événements. Pourquoi le shérif qui a traqué Billy, l’a tué puis publié le récit de sa vie serait-il nécessairement le témoin le plus fiable pour en restituer toute la vérité ?

Philippe Aymond confronte cette version à celles d’autres protagonistes, notamment Dan Dedrick, Yginio Salazar, John Olinger, Sam Davies et George Coe. Leurs souvenirs et leurs contradictions font apparaître les zones d’ombre d’une histoire trop souvent réduite à un récit héroïque ou criminel. L’enquête révèle aussi le rôle des journaux, qui ont largement contribué à façonner l’image de Billy. Le surnom de Billy the Kid, diffusé et popularisé notamment par des journaux hostiles au jeune homme, participe lui-même à cette construction médiatique. Derrière le nom se dessine progressivement une figure romanesque, dont les traits s’éloignent parfois de l’homme.

Philippe Aymond pousse cette réflexion plus loin en avançant une hypothèse : Pat Garrett aurait pu servir les intérêts du cercle de Santa Fe, un réseau d’influence associant hommes d’affaires, responsables politiques et juristes, que l’auteur relie également à des milieux franc-maçonniques : Thomas B. Catron, Lawrence Murphy ou James Dolan en feraient partie.

La guerre du comté de Lincoln, loin du western manichéen

L’album éclaire la complexité de la guerre du comté de Lincoln, bien loin d’un simple affrontement entre les « bons » et les « truands ». Derrière les fusillades se jouent des rivalités économiques et politiques, où s’entremêlent grands propriétaires, hommes d’affaires, autorités locales et groupes armés.

À l’échelle locale, les camps semblent clairement identifiés : Tunstall et McSween s’opposent à Murphy et Dolan, soutenus notamment par le shérif Brady et leurs hommes armés. John Chisum, allié de Tunstall, se montre plus prudent. Mais l’enquête de Ray Alexander révèle des personnages plus ambigus qu’il n’y paraît et rend difficile l’attribution des responsabilités dans le déclenchement et le déroulement de cette guerre. Billy the Kid incarne particulièrement ces ambiguïtés, entre loyauté, vengeance et violence.

Le conflit dépasse pourtant largement ces rivalités locales. Le gouverneur Lew Wallace, également auteur du célèbre roman Ben-Hur, tente de rétablir l’ordre au Nouveau-Mexique. Il promet notamment à Billy une possible grâce en échange de son témoignage contre d’autres hommes impliqués dans des crimes. Mais les engagements politiques se heurtent aux intérêts locaux et aux réalités judiciaires. Le colonel Dudley, intervenu militairement lors des événements de Lincoln, est mis en cause avant d’être acquitté par une juridiction militaire.

Billy est finalement jugé à Mesilla, et non à Lincoln, pour le meurtre de Brady, puis condamné à la pendaison. L’album souligne le poids des influences politiques qui entourent cette affaire, notamment celles de Thomas B. Catron et du procureur William Rynerson. Catron apparaît ainsi comme l’un des hommes puissants susceptibles d’agir bien au-delà des affrontements locaux.

Philippe Aymond s’éloigne ainsi du western manichéen pour montrer comment les intérêts privés et les rapports de pouvoir peuvent entraver la justice. Billy the Kid n’est pas pour autant innocent : acteur des violences, il est aussi pris dans un conflit qui le dépasse.

Une splendide réalisation graphique

La très belle couverture, énigmatique, annonce d’emblée l’ambiguïté au cœur de l’album : Billy the Kid était-il un bon garçon devenu hors-la-loi ou un criminel au regard assassin ? Cette interrogation se prolonge dans une réalisation graphique particulièrement aboutie.

Philippe Aymond joue avec deux traitements visuels qui accompagnent intelligemment la construction du récit : le noir et blanc pour l’enquête de Ray Alexander en 1937, la couleur pour les épisodes de la vie de Billy. Cette opposition distingue clairement les temporalités tout en installant des atmosphères singulières. Les séquences consacrées à Ray empruntent aux codes du polar et du film noir, entre ombres, silences et personnages inquiétants. Celles qui évoquent le passé donnent toute leur ampleur aux paysages du Nouveau-Mexique, à ses grands espaces, aux chevauchées et aux affrontements.

Le dessin est réaliste, précis et expressif. On appréciera particulièrement l’élégance des crayonnés, la finesse du travail sur les couleurs et leurs nuances, ainsi que les illustrations en pleine page qui ouvrent chaque chapitre. La composition accompagne avec justesse les changements de rythme, entre scènes d’action, moments de tension et séquences plus personnelles. Le soin apporté aux décors et aux visages contribue lui aussi à donner corps à cette galerie de personnages et à faire vivre les deux temporalités du récit.

Un album majeur sur la fabrication de l’information et de l’Histoire

Je dois l’avouer : je ne suis pas un spécialiste de l’histoire américaine, et encore moins de la conquête de l’Ouest. C’est aussi ce qui rend cette lecture particulièrement intéressante. L’album donne envie d’aller au-delà des représentations populaires, de découvrir un épisode méconnu et de s’interroger sur ce que l’on croit savoir d’un personnage historique. Il ne prétend pas apporter une réponse définitive à toutes les questions soulevées. Si son récit repose sur un important travail de recherche, il comporte aussi une part de fiction et avance des hypothèses qui restent à examiner. Au lecteur de poursuivre l’enquête, de croiser les sources et de distinguer les faits établis des interprétations.

Pour les professeurs d’histoire, il constitue une lecture précieuse, tant il ouvre une réflexion sur la fabrique de l’information et, plus largement, sur celle de l’Histoire. Comment un récit s’impose-t-il ? Qui le construit et dans quel intérêt ? Comment confronter des témoignages contradictoires et prendre du recul face à une information présentée comme une vérité ? Autant de questions qui méritent également d’être abordées avec les enseignants stagiaires, en formation, et avec nos élèves, notamment au lycée, où cet album peut nourrir un véritable travail sur les sources, les médias, la construction des récits et l’esprit critique. Bref, il faut se procurer cet album, d’abord pour soi, mais aussi pour le CDI de son établissement, afin que cette lecture soit accessible au plus grand nombre.

Captivant, solidement documenté et graphiquement somptueux, Sur les traces de Billy the Kid est un véritable coup de cœur ! Merci à Philippe Aymond et aux éditions Glénat pour cette parution.