Une vision limitée des enjeux climatiques, par un urbaniste.

Une posture d’urbaniste prônant l’adaptation au changement climatique

« Les effets du réchauffement climatique ont pour conséquence de rendre de plus en plus inhabitables nos territoires et nos bâtiments ». Nous ne pouvons que partager le constat de l’auteur et les crises estivales – canicule mais aussi éboulements de terrain, inondations etc. – en ont cruellement apporté la preuve. Les structures actuelles d’urbanisme sont inadaptées et Clément Gaillard s’inspire des techniques anciennes pour s’adapter.

L’auteur est un urbaniste qui propose ses services pour concevoir avec « le climat local pour nous adapter au changement climatique global ». Voici sa présentation sur son site https://www.clementgaillard.com/ : « Je suis le fondateur du bureau d’études Freio, spécialisé dans le design climatique. Je travaille comme urbaniste, designer, consultant, écrivain et conférencier dans le domaine de la conception bioclimatique et l’adaptation au changement climatique. J’accompagne les concepteurs et les collectivités afin de mieux intégrer le climat dans les projets d’architecture et d’urbanisme (lutte contre l’îlot de chaleur urbain, ventilation naturelle…). » Son livre Habiter un climat. S’inspirer du passé pour s’adapter revisite donc les enjeux du « réchauffement climatique » au prisme de son regard technicien d’urbaniste.

Si ses apports sur les approches bioclimatiques de la construction et de l’urbanisme, s’inspirant des techniques anciennes, apparaissent indéniables, l’auteur élude les vastes enjeux de l’anthropocène dont le dérèglement climatique (Il serait judicieux de parler de « dérèglement » et pas uniquement du « réchauffement ») n’est qu’une des manifestations.

 Les approches bioclimatiques de la construction et de l’urbanisme

Le milieu urbain est le théâtre d’exploration de l’auteur, milieu prégnant depuis la révolution industrielle et l’exode rural qui s’est accéléré au XXe siècle. « L’habitant des villes est exposé à un climat urbain et à de nombreuses pollutions inédites, mais surtout son activité économique est désormais indépendante des phénomènes climatiques et de leurs variations. […] Cette coupure du climat s’est encore accentuée avec l’architecture moderne qui a érigé en principe le fait de construire des bâtiments indépendamment des conditions locales. »  (p.10)

« Ce livre a pour ambition de montrer que la coupure entre les êtres humains et le climat n’a pas toujours existé. Il s’appuie sur des exemples d’architecture et d’urbanisme puisés dans le passé. » (p.11) Il repose sur deux hypothèses complémentaires. « La première postule qu’il est possible de puiser dans le passé pour nous adapter au changement climatique et inventer des pratiques, des objets ou des systèmes qui répondent aux défis présents et futurs. La seconde hypothèse est que cette exploration du passé peut permettre de repenser notre relation à notre environnement qui s’est profondément appauvrie avec la modernité. L’enjeu est de montrer que l’importance accordée au climat dans la conception des aménagements par le passé est à la fois riche d’enseignements pour l’architecture et l’urbanisme actuels, mais aussi pour inventer de nouveaux modes de vie plus en phase avec les contraintes actuelles et futures. » (p.12)

L’intérêt du livre est de mettre en lumière des savoir-faire anciens, parfois millénaires, en nous offrant un tour d’horizon de l’architecture vernaculaire à laquelle est consacré le chapitre 1 (p.18). Clément Gaillard investit tous les continents. Le survol historique montre que « la nécessité et les contraintes énergétiques ont guidé la construction des habitations vernaculaires » et que « la prise en compte du climat, plus ou moins intuitive, était motivée par un impératif économique » (p.28). Il ouvre une parenthèse historique pour exposer le problème de l’influence du climat, et la manière avec laquelle se manifeste cette influence, au XIXe puis au XXe siècle, au travers des travaux des géographes, en particulier Maximilien Sorre et du philosophe Georges Canguilhem (chapitre 3, p.68)

Ce survol s’apparente souvent à un catalogue agrémenté par les illustrations de qualité de la main de l’auteur (table des illustrations, page 151) : technique de la milpa, maison amérindienne, patio de Cordou, village pueblo, hélodion, hutte africaine, voûte nubienne, maison du Nouveau Mexique, palais indien, maison suédoise … Mais ce beau catalogue peut apparaître naïf. Clément Gaillard anticipe la critique : « Cette valorisation systématique des constructions du passé peut être facilement critiquée pour sa simplicité, d’autant plus qu’il existe des exemples de constructions vernaculaires anticlimatiques. » (p.39) L’auteur convoque longuement les travaux de Rapoport (Amos Rapoport, 1977, Pour une anthropologie de la maison, Paris : Dunod) pour relativiser l’idée que le climat ait été le facteur le plus important dans la conception et la construction des maisons traditionnelles. Rapoport soutient qu’une culture prescrit ce qu’il est possible de faire ou non, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, et qu’à ce titre les facteurs socioculturels priment sur tous les autres. Cette hiérarchie explique que les « interdits religieux et tabous entraînent inconfort et complications, et prennent le pas sur les impératifs du climat ». (p.42)

Le deuxième chapitre s’attache à « penser selon la fonction climatique » (p.44) Clément Gaillard cite différents travaux d’architectes et enfonce, parfois, des portes ouvertes comme souligner que les performances thermiques des maisons traditionnelles en terre crue dépassent largement celles des maisons modernes en béton, dans le climat chaud et sec de la Haute-Égypte, ou démontrer l’ingéniosité technique des huttes traditionnelles africaines. L’auteur semble découvrir les intérêts connus de la terre crue, de la paille et des enduits à la chaux.  On ne peut que partager son avis sur la « supériorité de certaines constructions traditionnelles par rapport aux constructions contemporaines en matière de confort thermique intérieur » (p.63) et sur les « qualités thermiques du bâti ancien pour le rafraîchissement en période estivale » (p.64). Il assène parfois des évidences : « Un bûcheron cherchant du bois d’œuvre dans une forêt va mobiliser son expérience et ses connaissances pour trouver un arbre qui réponde à ses exigences (taille, rectitude, etc.). Il ne portera pas son attention sur les empreintes d’animaux au sol, alors qu’un chasseur guettera le moindre indice de ce type. Bien qu’ils partagent le même milieu, le bûcheron et le chasseur ne vont pas réagir aux mêmes signes. » (p.75), réduisant des travaux scientifiques à une certaine forme de banalité.

L’auteur considère Landsberg (Helmut E. Landsberg, « Climate as a Natural Resource », The Scientific Monthly, vol. 63, no 4, octobre 1946) comme un auteur majeur. En 1946, Landsberg plaide pour un changement de regard sur le climat et les applications de la climatologie. Clément Gaillard  trouve que « son intuition est géniale et profondément originale : il faut considérer le climat comme une ressource pour le replacer au centre de notre attention et de nos modes de vie » (p.82). Notons que les conditions actuelles différent largement de la situation de 1946. Clément Gaillard développe les exemples du « gisement solaire » et de « la ressource de ciel clair pour le rafraîchissement » étudié par Félix Trombe (Félix Trombe et Charlotte Henry La Blanchetais, « Principes de climatisation des maisons dans les pays à ciel clair », dans United Nations (dir.), Proceedings of the United Nations Conference on New Sources of Energy, Rome, 21-31 August 1961: Solar Energy, Wind Power, and Geothermal Energy, vol. 6, Solar Energy : III, New York : United Nations, 1964 ).

Le dernier chapitre, « habiter selon le climat local » (p..100) s’appuie sur l’exemple du Nouveau-Mexique pour tenter de répondre à deux questions : comment les qualités d’un climat peuvent-elles être comprises et par quels moyens pouvons-nous habiter en cohérence avec les ressources climatiques ? L’histoire, notamment celle de l’architecture et de l’urbanisme, révèle des relations riches et inventives entre les sociétés et leurs milieux. Le postulat de départ est clair : « Le principal obstacle à notre adaptation vient probablement du fait que notre culture moderne a perdu le lien au climat, voire s’est érigé contre lui en voulant le contrôler plutôt que de s’adapter à lui. ». Le passage sur le nomadisme, nomadisme journalier, (occupation différente des pièces en fonction de leurs qualités thermiques pendant une même journée) et le nomadisme saisonnier (variations dans l’utilisation des pièces en fonction des saisons) est intéressant. Le reste est moins convaincant et fourmille d’évidences, comme l’importance des grands rythmes astronomiques et climatiques (alternance jour/nuit, saisons, durée du jour, etc.) dans les modes de vie au sein des constructions vernaculaires.

Une perspective adaptative trop limitée, impuissante à relever les défis de l’Anthropocène

L’auteur est un adepte d’un « sentiment subjectif de complicité avec l’environnement [qui] n’est pas totalement rompu, mais qui s’est manifestement appauvri avec la modernité ». Il me semble que le sentiment de « complicité » doit être dépassé et remplacé par la notion de responsabilité humaine à l’ère de l’Anthropocène.

Clément Gaillard est cantonné dans des réponses techniques locales, certes intéressantes mais insuffisantes face aux enjeux climatiques : « L’examen de l’architecture vernaculaire a montré qu’il existe des exemples significatifs d’adaptation au climat dans les constructions et les aménagements passés. Ils peuvent servir de modèles pour faire évoluer nos villes et nos constructions, pour les adapter aux évolutions climatiques. […] L’architecture vernaculaire, et plus globalement l’histoire des techniques, regorge d’inventions et de solutions qui mériteraient d’être redéveloppées pour répondre aux enjeux contemporains. […] Qu’on le veuille ou non, l’adaptation de notre système agricole devra s’inspirer de ce qui existe ou a pu exister à des latitudes plus basses, dans des climats marqués par des sécheresses plus intenses et des pluies torrentielles plus importantes que celles que nous connaissons aujourd’hui. » (p.125-126).

Sa simple perspective adaptative dédouane nos politiques d’agir : « Le changement climatique auquel nous assistons ne détruit pas le potentiel climatique de nos latitudes tempérées, il le transforme. Dans une perspective d’adaptation, nous devrons faire avec les contraintes climatiques et les considérer comme des ressources à utiliser. L’enjeu est de les identifier, de les comprendre et de concevoir des techniques suffisamment sobres pour les exploiter sans surproduction ou extractivisme intensif. » (p.130). Contrairement à l’affirmation de l’auteur, on en peut se contenter de l’échelle locale et de sa richesse : « Tout cela nécessite de changer d’échelle. La notion de climat global ne doit pas masquer le fait que les problèmes d’adaptation se posent d’abord à l’échelle locale et varient en fonction des spécificités propres à chaque site. […] Nous devons prendre conscience de l’incroyable diversité des climats régionaux et locaux, ainsi que de notre capacité à les transformer. Il faut apprendre à reconnaître les qualités et les défauts de chaque microclimat, à l’image de la conception bioclimatique en architecture et en urbanisme. Une meilleure compréhension de l’environnement est aussi garante d’une plus grande sensibilité au vivant et aux cycles qui le caractérisent : la croissance des arbres, la migration des oiseaux ou la pollinisation nous parlent des phénomènes climatiques. Il ne tient qu’à nous de savoir les écouter. » (p.130-131) Les écrits scientifiques et les rapports du GIEC montrent que l’état de la planète rend obsolètes une simple réponse d’adaptation à l’échelle locale et une croyance au pouvoir d’une reconnexion, certes indispensable, avec le vivant et notre environnement. On ne peut que s’étonner de ne trouver, dans la bibliographie, aucune étude récente sur le climat. L’auteur méconnaît l’effervescence scientifique actuelle ; ce qui vraisemblablement explique sa vision étriquée.

La « culture climatique » (« ensemble de gestes, de pratiques et d’habitudes qui nous permettent de limiter notre exposition aux risques climatiques, mais aussi plus globalement de donner un sens aux phénomènes périodiques qui caractérisent un climat ») prônée par Clément Gaillard, ne peut suffire pour enrayer l’emballement actuel. « Dans une perspective d’adaptation nous devrons faire avec les contraintes climatiques et les considérer comme des ressources à utiliser ». Cet axe d’action demeure un peu naïf et n’aborde pas les enjeux politiques majeurs. Clément Gaillard s’inscrit dans une perspective d’adaptation qui mésestime l’urgence de changer de cap comme le souligne, par exemple, le climatologue Jean Jouzel. L’adaptation ne suffira pas à relever le défi de transmettre une planète vivable à nos enfants et petits-enfants. C’est la limite de ce livre qui n’approche pas de manière systémique les défis de l’Anthropocène.

 

Cette adaptation de l’habitat au climat et l’ajustement de nos modes de vie, certes nécessaires, ne peuvent gommer les enjeux majeurs qui se posent urgemment si nous souhaitons continuer à habiter notre planète. Le « design climatique » peut constituer un bel habillage occultant le fond du problème.

 

Pour l’enseignant intéressé par le sujet, on ne peut que recommander la lecture des publications du climatologue Jean Jouzel, scientifique quid’ailleurs, n’hésite pas à venir rencontrer les étudiants et les lycéens : https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/jean-jouzel-51493 et

https://reseauactionclimat.org/jean-jouzel-rechauffement-climatique-1-degre-demi-injustice-climatique

Dernier livre paru : Les orphelins de la Planète (Grasset,2025) écrit avec l’économiste Alain Grandjean et le physicien et économiste Claude Henry. Voir ses autres publications sur https://www.fnac.com/ia526748/Jean-Jouzel