Parmi tous les univers qui peuplent le vaste continent de la bande dessinée, le sous-genre de l’espionnage occupe une place à la fois discrète et singulière, où l’on se plait quelquefois à imaginer la trace d’un vécu authentique. L’intrigue adaptée en roman graphique par cet album signé par Hubert Maury est du même calibre.

Un espion à Kaboul

Le héros de Diplomatie Clandestine se nomme Raphaël. Sa mission en tant que casque bleu au Cambodge en 1993 est le prologue de l’aventure. On le retrouve deux décennies plus tard devenu agent de la DGSE. Il est alors envoyé à Kaboul comme officier traitant du réseau local du service. Les relations avec ses sources humaines sont complexes et précautionneuses, pour ne pas mettre en danger ces correspondants immergés au sein de la population. Même si la présence politico-militaire occidentale a chassé les talibans du pouvoir, la menace reste prégnante, entretenue par le double jeu du Pakistan voisin. L’adaptation du nouvel arrivant à sa nouvelle mission permet d’initier le lecteur aux règles des services secrets.

Jeux d’apparences

Raphaël est environné d’un cercle de proches protagonistes attachants : une jeune traductrice afghane en burka, une équipe de sécurité aux allures de hippies armée par le service action, un chef de poste susceptible, une directrice parisienne blonde et distinguée… Au cœur de ce ballet évolue un informateur douteux connu sous le nom de code Aramis. Ce commandant afghan aussi vénal que peu fiable est dévalué aux yeux de la DGSE. Pourtant, il rétablit spectaculairement sa cote en permettant de déjouer un attentat majeur contre les intérêts occidentaux. Il tiendrait l’information d’un homme à lui au sein des autorités talibanes… Dès lors, il devient impératif de remonter à la source pour prendre directement le contrôle de ce précieux informateur.

Mais c’est là, bien évidemment, que les choses se compliquent. Les choses sont de moins en moins ce qu’elles paraissent être. La géopolitique de la présence occidentale en Afghanistan interfère avec les intérêts locaux dans un tourbillon de jeux de miroir, double jeu, triple jeu et jeu de dupes. La complexité des relations entre services secrets occidentaux, à la fois homologues et rivaux, perturbe ce marécage. Raphaël doit naviguer entre l’amicale insistance des Allemands et les manières rugueusement coercitives de la CIA. Il parvient malgré tout à  approcher sa cible, mais les choses sont-elles vraiment ce qu’elles paraissent ? Tel est pris qui croyait prendre. Et le Cambodge est finalement moins loin de l’Afghanistan que la géographie ne l’indique…

Plaisirs de lecture

À la fois scénariste et dessinateur, l’auteur a lui-même été militaire et diplomate. Son passé personnel, ainsi que les récits circulant dans le milieu des initiés qu’il a côtoyés, ont sans nul doute nourri son inspiration en apportant un cadre d’authenticité à une trame romanesque qui, si elle n’est pas véridique, est assurément crédible. L’intrigue est tendue et le scénario malin, bouclé par un dénouement aussi inattendu qu’emballant. On apprécie hautement l’alliage d’action, d’humour et d’émotion qui rythme la progression de l’histoire. Un clin-d’œil à l’ambiance « Kaboul kitchen » rappellera de bons souvenirs aux sériphiles. Le ballet routinier des protocoles de sécurité des services secret porte lui aussi au sourire (l’emploi du mot « porte » n’étant pas ici tout à fait un hasard…).

Le dessin est à l’unisson du contenu grâce à un style graphique ciselé aux inspirations cartoonesques. La variation des coloris contribue également à étoffer la force des péripéties. Après la dominante verte de l’efflorescence cambodgienne, l’ambiance afghane est exprimée par une palette bistre et bleuâtre dont la minéralité nourrit la tension de l’intrigue.

Voilà donc un album qui a tout d’une franche réussite, dans la forme comme sur le fond. On en fera sans hésiter à la fois un excellent divertissement et une lecture intelligemment didactique. En saluant un belle démonstration de ce que la bande dessinée peut offrir de mieux comme « loisir sérieux ».