Évêque de la ville de Crémone, en Italie, au Xe siècle, Liudprand (ou Liutprand) est surtout connu pour ses ambassades auprès du basileus de l’Empire romain d’Orient, ainsi que pour avoir rédigé une histoire de l’Europe de son temps. François Bougard, qui a été professeur d’histoire du Moyen Âge à l’Université de Nanterre et a dirigé l’Institut de recherche et d’histoire des textes (CNRS), traduit ici les trois œuvres majeures de Liudprand. Une riche introduction présente de manière détaillée la vie de l’évêque, le contexte précis de rédaction et les enjeux propres à chacun de ces textes ainsi que les questions autour de leur diffusion et des sources de leur auteur.

Liudprand, évêque de Crémone

Né sans doute à Pavie au début des années 920, Liudprand fit carrière dans l’Église. Il se mit dans un premier temps au service de Bérenger, marquis d’Ivrée, dont il devint le secrétaire à partir de 945. Mais quand Bérenger succéda à Lothaire II comme roi d’Italie sous le nom de Bérenger II en 950, des tensions apparurent entre le nouveau souverain et Liudprand, qui partit se mettre au service du roi de Germanie Otton Ier. Quand celui-ci se rendit en Italie en 961 et se fit couronner par le pape Jean XII empereur des Romains à Rome en 962, Liudprand devint évêque de Crémone. Otton Ier lui confia plusieurs missions à Rome (participation à des synodes, traduction en latin d’un discours de l’empereur). Proche de l’empereur, l’évêque l’accompagna dans nombre de ses déplacements. François Bougard souligne néanmoins que « plus que sa charge d’évêque comptent ses états de service comme intellectuel, homme de cour, diplomate » (p.15).

Un envoyé spécial à Constantinople

Liudprand est en effet connu pour avoir mené plusieurs missions diplomatiques dans la capitale de l’Empire romain d’Orient, sans doute en raison de sa connaissance du grec comme d’une certaine tradition familiale : son père, qui devait aussi maîtriser le grec, mena une ambassade à Constantinople en 926, de même que le second mari de sa mère en 941. Peut-être Liudprand était-il issu d’un milieu lié au négoce avec l’empire. François Bougard souligne ainsi son expertise « en matière de relations internationales » (p. 11) et détaille ses différents voyages auprès du basileus. Une première mission eut lieu en 949-950 alors que l’empereur Constantin VII Porphyrogénète avait demandé une ambassade à Bérenger. Puis Liudprand se trouva en 959 sur l’île de Paxos pour une nouvelle ambassade sans doute non aboutie. Il retourna à Constantinople en 968, et fit sans doute partie de l’ambassade envoyée à l’automne 971 pour négocier le mariage entre Otton II, le fils d’Otton Ier, et la princesse byzantine Theophanô, mariage qui eut lieu en 972. Il mourut avant mars 973.

L’Antapodosis, une histoire de l’Europe du Xe siècle à dimension satirique

Le titre grec de l’œuvre la plus importante de Liudprand, Antapodosis, signifie « rétribution », au sens religieux, c’est-à-dire comment les hommes sont rétribués par Dieu de leurs bonnes ou de leurs mauvaises actions. Liudprand rédigea cette histoire originale de l’Europe de son époque, plus particulièrement de la Germanie, de l’Italie et de l’Empire romain d’Orient, sans doute à la demande de Recemundo, évêque mozarabe d’Elvire, et peut-être à destination de la communauté mozarabe. François Bougard détaille les trois phases de rédaction de ce texte commencé en 958, mais inachevé, et souligne son style étonnant, mêlant plusieurs registres, y compris des propos scabreux. Liudprand y glorifie Otton afin de justifier son accès au pouvoir en Italie. Il s’agit donc d’un ouvrage à dimension satirique afin de dénoncer Bérenger II. François Bougard détaille les différentes influences qui ont pu s’exercer sur Liudprand, en particulier Boèce, et d’autres auteurs de son époque comme Rathier de Vérone. Le texte de l’évêque, nourri de références à des auteurs classiques (Perse, Horace, Térence), comporte un nombre élevé de termes grecs : translittération de mots latins en lettres grecques, et mots grecs issus de la littérature comme de la langue orale. Ce texte fut diffusé de manière importante (21 manuscrits conservés) au sein du réseau de Liudprand et au-delà dans l’empire.

L’Histoire d’Otton, un pamphlet politique dirigé contre le pape Jean XII

Le titre Histoire d’Otton n’a été donné qu’au XIXe siècle à cette œuvre incomplète, rédigée avant mars 965. Le propos de Liudprand est ici de raconter les événements survenus en Italie de la fin 960 à l’été 964, en particulier la déposition du pape Jean XII, à qui succéda Léon VIII, passé en une seule journée de laïc à pape ! Un des enjeux de ce texte de propagande est de justifier la politique d’Otton Ier, à l’origine de la déposition d’un pape jugé trop proche des rois d’Italie et pour cela volontairement calomnié par Liudprand. François Bougard montre comment l’évêque en vient à « livrer la caricature d’un dégénéré, possédé par le démon, face à un empereur christique » (p. 38).

L’Ambassade, une lettre rapportant l’ambassade de Liudprand auprès du basileus Nicéphore Phocas

Il s’agit d’un texte, rédigé en 969 et peu diffusé, décrivant l’ambassade de Liudprand à Constantinople entre juin et octobre 968. Les échanges diplomatiques reprenaient alors entre l’empereur Otton Ier et Nicéphore Phocas, devenu basileus en 963, dans un contexte de rivalité entre les deux hommes pour le contrôle de l’Italie du sud. Le contraste est saisissant entre le récit de cette ambassade et celui de la mission menée en 949-950 : autant la première réception de l’évêque dans la capitale est décrite avec émerveillement, autant la seconde est décriée par l’auteur. « La noirceur du tableau peut se justifier par la pratique qui voulait que la deuxième visite d’un même diplomate à Constantinople se déroulât de manière plus intimidante que la première, en un contraste voulu, destiné à inspirer la crainte après l’émerveillement » (p. 44).

Ces textes permettent de s’immerger au cœur du Xe siècle et des tensions traversant alors une partie de l’Europe. Une traduction qui adopte un ton moderne, et qui est enrichie de nombreuses notes érudites.