Et si la paix venait de Jérusalem elle-même ? Non plus comme l’épilogue désincarné d’un processus diplomatique essoufflé, mais comme son point de départ ? C’est par ce propos qui semble d’abord iconoclaste que commence le livre de Vincent Lemire et Bernard Philippe. Jérusalem occupe une place à part dans notre imaginaire collectif et dans le tissu géopolitique des nations. Imaginer une Jérusalem ordinaire dans la perspective d’un partage équitable, c’est ce à quoi ce texte voudrait contribuer.
Quelques repères pour commencer
Les Palestiniens représentent aujourd’hui 40 % de la population de Jérusalem. La ville a toujours été au coeur du conflit israélo-palestinien. Elle concentre toutes les dimensions du conflit : territoriale, de souveraineté, démographique ou encore religieuse. Bref, Jérusalem est un microcosme. Plutôt qu’une partition, c’est un partage des droits sur la ville qu’il s’agit de viser. Lieu de tous les blocages, elle peut redevenir le lieu de tous les possibles. La première partie vise à décrypter ce qui se passe à Jérusalem, la deuxième présente les différentes facettes de ce que les auteurs nomment « le droit de cité » et la dernière se penche sur la position de l’Europe.
Le manteau déchiré
Jérusalem est polychrome et plurielle. Ce n’est pas un slogan mais un constat. Les auteurs retracent brièvement l’histoire de la ville depuis 1947. L’échec des négociations en 2001 et l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon sonnent le glas de l’ouverture entamée par Ehud Barak.
L’impasse des stratégies israéliennes : l’arche des sept paradoxes
Pour dépasser la tragique accumulation des faits, les auteurs proposent une arche des paradoxes pour mieux comprendre la ville. Une partie montre les mesures prises par Israël et l’autre les conséquences de tels actes. On peut citer à titre d’exemple le fait que longtemps périphérique le mouvement à l’origine de la colonisation s’est progressivement installé au coeur de l’Etat d’Israël. Jérusalem qui est la moins juive des grandes villes israéliennes est la moins démocratique. Le livre le démontre par de multiples exemples. Aux élections de 2018, bien que représentant 40 % de la population, les Palestiniens ne sont pas représentés au conseil municipal. Depuis 1967, Israël a arrêté plus de 800 000 Palestiniens, soit 20 % de la population totale, et près de 40 % de la population masculine. La ville connait de fortes disparités internes.
L’impossible partition
C’est une ville insécable. Il ne s’agit pas de découper la ville mais de la partager. Une ville partagée n’est pas nécessairement une ville divisée. Les auteurs s’attachent à proposer des solutions concrètes à l’appui de ce projet. D’autres villes dans l’histoire peuvent aider à penser cette idée. C’est à cela qu’est consacrée la deuxième partie de l’ouvrage.
Tous citadins
Ils décrivent une série de domaines susceptibles de faire l’objet d’améliorations en mettant l’accent sur la gouvernance de la ville et la nécessité d’ouvrir le cadre municipal à une logique d’égalité. La citadinité est à la ville ce que la citoyenneté est à la nation. On peut être citadin d’une même ville tout en étant citoyen de deux Etats différents. Trois points sont à travailler : le statut juridique, les difficultés liées au droit de propriété et à l’accès au foncier et la faible intégration dans la fabrique socio-économique de la ville. Il faut sécuriser le statut des Palestiniens de Jérusalem aujourd’hui relégués à une citoyenneté de seconde zone.
Agrandir la ville
Les auteurs détaillent quels pourraient être les pouvoirs de la ville de Jérusalem. Les mobilités et les accessibilités sont un point clé. Israël n’a jamais précisé ses frontières et les souverainetés respectives qui s’y appliquent. Il faut partager équitablement la fonction capitale et les auteurs prennent d’autres exemples dans l’histoire pour montrer que c’est possible. Il s’agit des cas du Vatican, de la Suisse ou encore de l’Afrique du Sud.
Une ville sainte en partage
Il faut commencer par une désescalade de la violence puis coopérer davantage au sein de la ville en créant des « solidarités de fait ». Enfin, il faut considérer la vocation spécifique du pèlerin à Jérusalem, fondé sur son besoin de protection et son hybridité exceptionnelle. La vision d’une cité commune, partagée, est essentielle pour traiter des Lieux saints. La notion biblique de « ville refuge » pourrait cesser d’être un motif pieux pour redevenir une ressource politique. Il faut voir le sacré comme ressource à partager. Un peu à l’image de la CECA, il faut une sorte de « communauté du pèlerinage et des Lieux saints ». Les trois communautés ont un intérêt économique à ce que le pèlerinage fonctionne.
Jérusalem comme utopie : un dévoilement européen
Dans cette troisième partie, les auteurs s ‘appuient sur une lecture européenne de l’histoire où l’utopie n’est pas conçue comme un absolu irréalisable mais comme un horizon réaliste. La véritable révolution européenne réside dans sa capacité à utiliser les tragédies pour progresser.
Pas de paix sans justice
Les auteurs détaillent les six points sur lesquels repose la position européenne sur le sujet. Parmi eux, il convient de stopper les actions provocatrices ou encore insister sur l’importance des négociations. Se positionner et agir face aux implantations israéliennes de Jérusalem-Est est une priorité et une urgence. L’Autorité palestinienne est étranglée financièrement. Réformer dans restaurer un minimum de capacité d’action financière et fiscale revient à demander à une institution exsangue de produire de la légitimité par décret ce qui est impossible.
De « la raison d’Etat » à la « raison d’être » : la production de la paix
Si l’on récapitule les objectifs de l’Union européenne et son fonctionnement, on constate que bien des notions font écho à la réflexion sur Jérusalem. L’expérience nord-irlandaise montre qu’un conflit peut évoluer quand trois leviers sont actionnés simultanément : des garanties politiques claires, un investissement économique massif inscrit dans la durée et une stratégie graduelle de démilitarisation des frontières. Il faut également « désintoxiquer » les manuels d’histoire.
En conclusion, Vincent Lemire et Bernard Philippe soulignent que si Jérusalem est aujourd’hui le miroir d’un conflit enkysté, elle peut devenir le laboratoire d’un avenir possible. Il faut des mesures concrètes et il faut aussi oser penser la souveraineté comme un bien partageable et non comme un pouvoir absolu.



