Comment penser la guerre Russie-Ukraine autrement que par un simple récit au jour le jour des combats ? A cette question, Céline Marangé, docteure en sciences politiques et spécialiste de la Russie, apporte une réponse très claire et très informée. Face à la montée des périls, il est impératif d’avoir les idées claires sur l’état de la menace, sur les modes d’action adverses, mais aussi sur nos biais d’interprétation et notre niveau de préparation.
Revenir à la longue durée
La Russie livre une guerre sans merci à l’Ukraine tout en usant de mesures hybrides pour diviser son autre adversaire désigné : l’Europe. La Russie veut redevenir la puissance redoutée qu’elle a incarnée dans le passé. Pour saisir le présent, il faut comprendre la trajectoire historique du régime russe et le poids de la matrice soviétique.
L’anéantissement de l’Ukraine
La Russie perd environ 30 000 soldats tués ou blessés chaque mois. La destruction de l’Ukraine est une constante de l’histoire russe. L’autrice dresse d’abord un état des lieux des dégats subis par l’Ukraine et rappelle au passage que l’Armée rouge a déjà tiré des millions d’obus avec un rythme d’environ 27 000 par jour en avril 2025. L’Ukraine oppose à cette force de frappe des drones notamment. Selon un expert militaire russe, l’armée russe comptait en janvier 2025 700 000 tués, blessés ou portés disparus. Chaque camp essaye de minimiser ses pertes humaines. Il faut mesurer aussi que le territoire ukrainien est infesté de mines anti-personnels et anti-chars.
La négation de la nation
Vladimir Poutine se dit convaincu que les Ukrainiens sont des Russes. Les symboles ukrainiens sont systématiquement éradiqués. Cela apparait comme des résurgences de violences déjà subies dans le passé par les Ukrainiens. Entre l’automne 1932 et l’été 1933, plus de 4 millions d’Ukrainiens moururent de faim en particulier dans les régions des terres noires fertiles d’Ukraine. Le Holodomor constitue un évènement central de l’identité ukrainienne moderne. L’autrice rappelle aussi que l’Ukraine est liée au mythe des origines, à la naissance de l’orthodoxie et à la fondation de l’empire russe. Le « rattachement » de la Crimée et désormais la conquête de « nouvelles régions » permettent à Poutine de prolonger l’histoire impériale russe et d’inscrire ses pas dans ceux de Pierre le Grand par exemple.
La nazification de la résistance
Quoi de mieux pour susciter le ralliement derrière le drapeau russe que d’exalter la mémoire de la lutte contre l’Allemagne nazie et de raviver les vieux poncifs de la propagande soviétique sur les affinités électives entre les nazis allemands et les nationalistes ukrainiens ? Après guerre, Staline imposa d’importants échanges de populations. Des centaines de milliers de Polonais installés sur les territoires désormais rattachés à l’Ukraine furent sommés de rejoindre la Pologne. Pendant la guerre froide, la propagande soviétique assimila le nationalisme ukrainien à du nazisme.
Le traumatisme de l’effondrement
La Russie fait la guerre en usant de la force armée mais aussi en recourant à la subversion, à la manipulation et à la répression. Poutine est tendu depuis vingt-cinq ans vers la restauration d’un Etat fort à l’intérieur et l’affirmation d’un Etat craint à l’extérieur. La Russie a hérité de 75 % du territoire soviétique ainsi que de tout son potentiel nucléaire. Longue est la liste des griefs accumulés à l’égard des pays occidentaux depuis 1991. L’élargissement de l’OTAN est l’enjeu central. S’impose à Moscou la conviction que ce nouvel ordre mondial devrait s’organiser autour d’ « Etats-civilisations ». Il ne faut jamais oublier que les dirigeants russes au pouvoir sont des hommes qui ont été formatés par le système soviétique et qui ne peuvent exister sans antagonisme ni confrontation.
La survivance du tchékisme
La police politique soviétique combattit sans relâche les ennemis de l’intérieur et extérieurs. Des violences de masse laissent des traces comme la peur intériorisée, l’impuissance apprise ou l’impunité tolérée. Aujourd’hui, 4 millions de Russes travaillent pour un ministère chargé de l’emploi de la force.
Le renouveau de la grammaire soviétique
Certains traits de l’histoire soviétique se répètent : l’usage de la désinformation et la toute-puissance des services secrets. La Russie reste très marquée par la culture stratégique de guerre froide. La révolution numérique a permis de perfectionner les techniques soviétiques de déstabilisation et de désinformation. Un autre mode d’action a de longue date été utilisé : il s’agit de l’intoxication. La Russie multiplie également les signaux contradictoires. Il faut noter aussi la technique de la fausse négociation. La brutalité guerrière est évidemment aussi à l’oeuvre.
La Russie sur le pied de guerre
L’autrice insiste pour dire que ce qui se passe actuellement ne concerne pas seulement la survie de l’Ukraine mais aussi de la démocratie libérale. La Russie se prépare à une guerre prolongée comme le montre la structure de son budget, le recrutement et le réarmement. En 2026, 38 % du budget est alloué aux dépenses de défense et de sécurité. La Russie a suffisamment de moyens financiers pour poursuivre la guerre contre l’Ukraine mais il lui en manquerait si elle s’engageait dans une confrontation contre l’Europe. D’après des données de l’OTAN, la Russie produit chaque année 3 millions d’obus et 300 chars T-90. La Russie a offert des primes d’engagement alléchantes. Elles ont diminué aujourd’hui.
L’Europe sur le qui-vive
« Reporters dans frontières » a recensé 85 faux sites imitant la presse locale française. L’opération Doppelgänger imitait les portails de grands journaux européens comme Le Monde ou Le Figaro. Par ailleurs les incidents se multiplient comme en témoignent les intrusions de drones. L’autrice détaille ensuite des cas possibles d’attaques russes comme contre la ville estonienne de Narva. En tout cas, la guerre actuelle confirme la supériorité de la défensive sur l’offensive.
La France sur la corde raide
Céline Marangé passe en revue quelques faits récents comme les étoiles de David bleues taguées à Paris. L’objectif recherché est toujours le même : porter atteinte à la cohésion nationale. Elle déplore dans le débat public actuel français une certaine forme de complaisance envers la Russie. Les dirigeants russes formulent des demandes irrecevables pour rejeter la faute de l’échec des négociations sur leurs adversaires ukrainiens.
En conclusion, Céline Marangé rappelle l’importance du temps long pour comprendre les objectifs de la Russie. Cette guerre permet à Poutine d’inscrire ses pas dans le sillon de Catherine II par exemple. Pour les Ukrainiens, le combat est existentiel. Cet ouvrage permet donc de comprendre autrement l’actuel conflit entre la Russie et l’Ukraine. Il livre des éléments chiffrés précis pour aider à penser ce conflit qui, on l’aura compris, dépasse le simple affrontement entre deux pays.



