Emilie AUBRY est depuis 2017 la rédactrice en chef du magazine de géopolitique d’Arte, Le Dessous des Cartes, qui produit différents formats pour l’antenne et le numérique. Pour éviter une péremption rapide, elle identifie dans ce livre de géopolitique les tendances lourdes, « celles qui s’affirment à bas bruit ». Elle les expose en 20 repères solides et pérennes, 20 certitudes sur le monde qui vient, illustrées de cartes inédites, d’images satellites et d’infographies éclairantes. Elle y est aidé par l’un des auteurs-réalisateurs du Dessous des cartes, Pierre SIMON, et par le cartographe Guillaume SCIAUX.
La période donne le vertige : tout semble éphémère, inconséquent et insaisissable. « Le monde nous glisse entre les doigts ». Dans ce monde incertain, les institutions internationales ne parviennent plus à imposer règles universelles, cadres légaux et normes pérennes. Ainsi, les règles du commerce mondial ne sont plus toujours celles de l’Organisation mondiale du commerce, mais souvent davantage celles des tarifs douaniers de Trump, voire celles du nationalisme économique de Xi Jinping. Les conflits ne se règlent plus avec les Nations Unies, que Trump rêve de remplacer par son « Conseil de la paix », où lui seul arbitrerait les conflits du monde.
Les auteurs tentent, malgré tout, de poser quelques idées claires, quelques certitudes sur le monde qui vient. Ils proposent des affirmations avec, en illustration pour chaque chapitre-repère, une grande carte récapitulative, le tout accompagné d’infographies accessibles et d’images satellites.
La Chine (repère 1) et la Russie (repère 2) n’œuvrent pas pour la paix en s’opposant aux occidentaux. L’Europe (repère 5) doit maintenant apprendre à se défendre seule face au désengagement des Etats-Unis de Trump. Ils peuvent déjà pour cela s’inspirer de l’utilisation des drones (repère 3) par l’Ukraine. Ils réinventent la guerre : ils seraient responsables de 70% des morts et blessés de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Mais, pour qu’ils gagnent en efficacité, ils doivent être connectés notamment au réseau Starlink. Il est le symbole, avec son patron Elon MUSK, de la nouvelle influence géopolitique d’acteurs non étatiques. L’espace échappe déjà aux Etats (repère 4).
De nouveaux pays veulent affirmer leur puissance : la Pologne (repère 6) maintenant bien loin de l’image du plombier, l’Arabie Saoudite (repère 9) qui veut peser au Moyen-Orient pour devenir un « hub diplomatique », l’Inde (repère 10) qui espère se placer au centre du jeu mondial multipliant les « polyalliances ». D’autres pays, comme l’Allemagne (repère 7) doivent se réinventer face à 3 chocs majeurs : une flambée des prix de l’énergie, la hausse des tarifs douaniers et la concurrence accrue de la Chaine dans l’automobile et la manufacture. Elle doit aussi réapprendre à être une puissance géopolitique, et plus seulement économique.
De nouveaux espaces s’imposent comme des nouvelles zones stratégiques comme l’Arctique (repère 8) avec 3 blocs rivaux : canado-européen, états-unien et russe. La volonté d’annexion du Groenland par Donald Trump pour « assurer la sécurité des Etats-Unis » en est une illustration. Après l’Asie, l’Afrique s’éveille (repère 11) également. Elle est devenue le continent émergent, le « continent des possibles ». Par exemple, l’Afrique du Sud possède des cartes d’avenir (repère 12). Ce pays est qualifié par les investisseurs de « Gateway to Africa« , hub économique doté d’infrastructures de qualité.
Fait majeur de notre temps : la planète vieillit en accéléré (repère 13). Ce phénomène démographique touche aujourd’hui la plupart des continents et pourrait être source de modification des cartes de la puissance. D’autres tendances lourdes s’affiment : l’intelligence artificielle (repère 14) génère la plus importante compétition mondiale de notre époque mais ne profite pas à tous ; la possession des terres rares (repère 16) permet d’avoir le pouvoir et d’assurer des (in)dépendances énergétiques, déjà visibles dans le domaine des voitures électriques (repère 15) qui devraient à terme condamner le moteur essence.
Enfin, les enjeux alimentaires, énergétiques ou climatiques sont à l’origine de transitions plus ou moins bien gérées à différentes échelles. Le soja nourrit la planète (repère 17). Aujourd’hui, la sécurité alimentaire de toute la planète dépend des champs de soja, qui devient une ressources stratégique. L’éolien et le solaire (repère 18) s’affirment comme les énergies de demain. Là-encore, la Chine est à l’avant-garde. Avec 1050 gigawatts, elle concentre à elle seule 43% de la puissance installée au monde. De l’autre côté du Pacifique, Danald Trump poursuit sa stratégie du « tout fossile » avec son slogan emblématique « Drill, baby, drill ». L’augmentation de la pollution et des rejets de gaz à effet de serre issus notamment de la combustion de ces énergies fossiles, combinées à l’artificialisation des sols aboutit à la fois à un recul inexorable de la biodiversité (repère 19) et à la multiplication d’évènements climatiques exceptionnels en lien avec le dérèglement climatique comme la montée des océans (repère 20), n’épargnant aucun territoire.
Malgré le bandeau « de quoi peut-on encore être certain ? », attaché à cet ouvrage, l’auteure se veut relativement, raisonnablement optimiste. L’affermissement d’autocraties et le développement des nationalismes, à l’origine de conflits, n’est pas inexorable, le fruit d’inerties inarrêtables. Elle signale d’ailleurs que les démocraties ne se laissent pas faire si facilement, Ukraine ou Taiwan en étant des symboles. Un ouvrage permettant de faire le point et de réfléchir au futur à l’aune des évènements présents tout en ouvrant le champ des possibles, meilleurs comme moins bons.



