Les États baltes, des lanceurs d’alerte trop peu connus 

En introduction de cet ouvrage riche et didactique, Céline Bayou porte un regard critique sur la perception européenne des États baltes. Souvent réduits à un bloc homogène et périphérique, ces pays largement méconnus sont parfois accusés de russophobie (pour leur méfiance envers Moscou) et d’atlantisme (pour leur attachement à l’OTAN et au parapluie sécuritaire américain). L’autrice rappelle qu’ils ont pourtant connu des trajectoires distinctes, sont pleinement intégrés à l’espace européen, et que leurs inquiétudes précoces ont été légitimées par le conflit ukrainien et par la guerre hybride qu’ils subissent depuis les années 2000.

Cet ouvrage s’attache donc à combler la méconnaissance des États baltes à travers 100 questions réparties en cinq thématiques : histoire, identité, économie, politique étrangère et géopolitique, sécurité et défense.

Chaque interrogation est traitée en deux ou trois pages précises et synthétiques, parfois accompagnées de documents cartographiques (que l’on aurait pu espérer plus nombreux, l’espace baltique étant peu familier pour le lecteur novice).

De ces entrées émerge une ligne de force, qui traverse l’ensemble de l’ouvrage : bien que fondamentalement hétérogènes, les États baltes partagent une trajectoire fondée sur la défiance envers la Russie, et sur la volonté de s’arrimer à l’Europe et à ses valeurs démocratiques et libérales. Une double direction qui résulte d’une histoire complexe, et qui oriente les politiques de ces pays.

Un espace hétérogène qui partage la mémoire douloureuse de l’occupation soviétique

La première partie historique s’avère une clé de lecture indispensable pour comprendre les différences entre les États baltes, mais aussi la façon dont la défiance commune envers la Russie donne lieu à un tropisme européen partagé.

On apprend d’abord que si les pays baltes forment une « communauté de destin », leur histoire diffère sur plusieurs points, notamment avant les années 1850.

Sur le plan politique, la Lituanie a en effet formé dès le Moyen Âge un État cohérent, qui s’unira à la Pologne pour former le plus grand pays d’Europe au XVe siècle – une entité fédérale puissante étendue de la Baltique à la mer Noire. En revanche, l’Estonie et la Lettonie n’ont eu d’existence étatique qu’après 1918, au terme de 700 ans d’occupation et suite à un éveil national tardif, impulsé par une élite allemande soucieuse de préserver les traditions locales.

Sur le plan ethno-linguistique, l’Estonie se rattache à l’espace finno-ougrien, comme la Finlande ou la Hongrie. Une identité qui lui permet de revendiquer avec les pays nordiques une proximité synonyme de modernité et de prospérité. Certains intellectuels ont même proposé que le pays arbore une croix scandinave sur son drapeau et adopte le nom d’Estland.

On peut toutefois identifier plusieurs événements qui ont doté ces pays d’une mémoire partagée – mythifiée ou traumatique – qui nourrit nombre de tensions actuelles.

La période hanséatique, dont l’héritage culturel et architectural est aujourd’hui patrimonialisé, est associée aux idées de paix et de liberté par le commerce. Une image positive est également associée à la première expérience démocratique issue de la brève indépendance de l’entre-deux-guerres. En revanche, l’occupation soviétique fonde au contraire une mémoire traumatique : l’intégration forcée à l’espace soviétique (à la suite d’élections et de demandes d’adhésion factices), la politique de russification imposée pour étouffer les grèves des années 1870, et les déportations vers la Sibérie, subies par la quasi-intégralité des familles lors de la période stalinienne, occupent encore une place prégnante dans les mémoires.

Une identité en tension

La partie consacrée à l’identité de ces nations montre comment cette histoire influence encore les trajectoires baltes. Elle fait émerger deux lignes de force : la centralité des valeurs européennes libérales et démocratiques, et les tensions autour de la mémoire soviétique et des populations russophones.

L’adhésion aux valeurs démocratiques est en effet un moyen de rejeter le modèle soviétique et d’affirmer une appartenance pleine et entière à l’Europe, vue comme la garantie d’une sortie définitive de l’influence soviétique.

En revanche, le passé soviétique douloureux permet de comprendre la « bataille des monuments » qui se joue autour de la désoviétisation de l’espace public, ou le statut de « non-citoyen » attribué aux populations russophones non historiques (qui, au nom d’une conception ethno-nationaliste de la citoyenneté, leur interdit le droit de vote et l’accès à certains métiers).

De même, la langue russe n’a pas de statut officiel et les médias et partis russophones ou communistes font encore l’objet d’une réelle méfiance.

Ces éléments expliquent aussi pourquoi, malgré le déclin démographique et les besoins de main d’œuvre, l’accueil de populations immigrées est associé à une nouvelle forme de colonisation subie, et réactive l’angoisse de la dilution de l’identité nationale – exacerbée par les politiques soviétiques de russification linguistique et migratoire.

L’européanité certaine des États baltes n’est toutefois pas sans tensions. La mémoire de l’élite germanique reste peu présente, alors qu’elle a contribué à faire émerger une conscience nationale et à arrimer à l’espace européen ces territoires aux carrefours d’influences diverses. De même, l’acceptation de facto de l’occupation soviétique des États baltes lors de la conférence de Yalta (1945) a été vue comme une forme d’abandon des pays de l’Ouest. Pour ménager Staline, ces puissances européennes ont occulté le fait que l’Armée rouge puisse ne pas être vue comme une armée de libération, et que la fin de la guerre n’intervienne qu’en 1991 à l’Est du continent.

Cette partie mentionne aussi deux éléments historiques centraux dans les discours russes et baltes.

Côté russe, le fait que les populations baltes, face aux violences de l’occupant soviétique, aient réservé un accueil favorable aux troupes allemandes et parfois combattu en leur sein, permet à Moscou de taxer ces pays de « nazis », tout en niant l’occupation soviétique dans une tentative de révisionnisme historique.

Côté balte, l’affirmation du principe de continuité juridique de l’État est cruciale. Il permet d’affirmer que ces pays ne sont pas apparus en 1991, mais n’ont fait que réactiver une souveraineté contrainte à l’exil par des années d’occupation illégale.

La façon dont le Kremlin interprète ce principe est un bon indicateur des relations russo-baltes. En affirmant que les États baltes auraient transféré leur souveraineté à l’URSS en 1940, Moscou conteste leur légitimité étatique, et les inscrit de facto dans sa zone d’influence naturelle.

Une recherche d’indépendance et un tropisme européen

Cette partie révèle à la fois les singularités de chacun des États et leur volonté commune de renforcer leur indépendance stratégique envers la Russie en se rapprochant de l’Europe et de ses valeurs.

On apprend ainsi que chaque État dispose de ses spécificités. L’Estonie a fait de sa spécialisation dans le numérique et de la cyberdéfense un outil d’attractivité et de nation branding, en créant notamment une e-résidence, carte d’identité numérique reconnue à l’étranger, qui donne accès à de nombreux services bancaires et attire les entrepreneurs malgré l’existence de fraudes. La Lituanie s’affiche elle en championne des fintechs, les outils numériques appliqués aux services financiers.

Toutefois, la méfiance envers la Russie et le souhait de rejoindre pleinement l’espace démocratique européen ont guidé les choix des États baltes. Parmi eux, les nombreuses initiatives de coopération nordico-baltiques, le partenariat commercial entre la Finlande et l’Estonie, le soutien à des pays attachés à la démocratie (qu’il s’agisse de Taïwan ou des anciens pays soviétiques) ou le retrait du mécanisme chinois 17+1 pourtant pourvoyeur d’opportunités économiques.

Dans le domaine énergétique également, les pays baltes cherchent avant tout à briser leur dépendance à la Russie. Ils ont donc construit leurs propres terminaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié, renforcé leur connexion à l’espace régional par un réseau de câbles sous-marins, et investi dans le développement des énergies renouvelables – notamment l’éolien en mer ou l’hydroélectricité, même si l’Estonie peine à sortir de la polluante exploitation de ses schistes bitumineux. Dans ce contexte, la construction du gazoduc Nord Stream et de la centrale biélorusse d’Astraviets, financée par une filiale de Rosatom et proche de Vilnius, est vue comme une entrave à leur volonté d’indépendance énergétique.

Critiqués pour leur défiance envers Moscou et les projets d’autonomie stratégique européenne susceptibles d’accélérer le désengagement américain, les États baltes sont souvent accusés de russophobie et d’atlantisme, par Moscou comme par leurs alliés européens. Mais leur vigilance a été légitimée par deux événements récents. L’annexion de la Crimée en 2014 s’est déroulée selon des modalités similaires à l’invasion soviétique de 1940 : pseudo-référendum, parlement fantoche et invocation d’une menace étrangère.

L’invasion russe de l’Ukraine a ensuite donné raison aux alertes des États baltes, qui ont saisi cette opportunité pour multiplier les propositions au sein des instances européennes (achat d’armes en commun, emprunt européen, politiques d’intégration des réfugiés ukrainiens…).

Économie : une transition réussie

En matière économique, la volonté d’une adhésion rapide à l’Union européenne et le rejet du modèle soviétique expliquent l’efficacité avec laquelle les États baltes ont adopté le modèle capitaliste.

Ces derniers ont souvent adopté des politiques ultra-libérales (au détriment parfois de la protection sociale) pour surmonter la crise de 2008 et répondre aux exigences économiques de l’Union. Ils ont également opéré un virage rapide de l’industrie lourde à une économie dominée par les services, notamment numériques. Leur taux de croissance record au début des années 2000 leur vaudra même le surnom de Tigres baltes (référence aux Tigres asiatiques ayant connu un développement particulièrement rapide des années 1960 à 1990).

Le passé soviétique explique aussi le faible taux de syndicalisation, la lutte active et fructueuse contre la corruption (devenue marqueur identitaire) et la méfiance envers les mouvements et partis communistes – même si le pluralisme est bien ancré, avec une multitude de partis et un système électoral proportionnel qui permet leur coexistence.

Il faut également se tourner vers la politique soviétique pour comprendre l’absence paradoxale de politique maritime balte : la mer Baltique a été une zone de contrôle prisée par les Soviétiques pour sa proximité avec l’Occident, et redevient un espace de tensions économiques et sécuritaires avec la Russie.

Aujourd’hui, les pays baltes renforcent leur coopération économique avec les États nordiques ou européens, sans éviter certaines difficultés. Le projet Rail Baltica, corridor de transport européen censé améliorer la compétitivité et l’indépendance de la région baltique, s’avère un projet de mobilité militaire plus que commerciale, dont la concrétisation est ralentie par des retards et des surcoûts.

L’enjeu sécuritaire : résister à la guerre hybride

Souffrant de faiblesses militaires et stratégiques et seuls pays de l’ancien espace soviétique à avoir intégré à la fois l’UE et l’OTAN, les États baltes se savent cibles de choix pour la Russie, dont les actions impérialistes ont laissé place dans les années 2010 à une guerre hybride visant à déstabiliser les sociétés.

Ces pays ne sauraient toutefois être réduits à une posture de victimes, et disposent d’atouts majeurs pour faire face aux opérations de déstabilisation de Moscou.

D’abord, une méfiance accrue envers les attaques non conventionnelles qui se rapprochent du seuil militaire, et une grande prudence face aux discours russes qui pourraient annoncer ou légitimer une agression : remise en cause de la légalité de l’indépendance lituannienne, accusations de nazisme ou d’hostilité envers les minorités russophones, références à la guerre du Nord menée par Pierre Ier…

Ensuite, une politique de défense active marquée notamment par le rétablissement ou le prolongement du service militaire, la hausse des dépenses militaires, la modernisation des armées et la constitution progressive d’une ligne de défense à la frontière est. Ces pays se caractérisent également par la forte implication de la société civile dans la défense nationale : perméable à la culture de la défense inculquée par l’éducation militaire et la communication officielle, de nombreux volontaires s’engagent dans des organisations paramilitaires et participent à des entraînements réguliers. L’enjeu est de contrer les attaques hybrides de Moscou, tout en évitant l’escalade. Face à la guerre hybride et aux nouvelles formes de conflictualité qu’elle implique, les États baltes fondent donc leur résilience sur le concept de défense totale, qui mobilise l’ensemble de la société et la mémoire commune des actes de résistance passés (comme la lutte armée des « frères de la forêt » contre l’invasion et l’occupation soviétiques).

D’abord soucieux de leur sécurité, les pays baltes ont longtemps considéré l’alliance militaire transatlantique comme stratégique, et la volonté européenne d’autonomie stratégique comme un potentiel accélérateur du désengagement américain de l’OTAN, qui assure leur police aérienne et déploie des troupes permanentes sur leur sol depuis 2017. Leur politique est désormais pragmatique : ils s’efforcent de satisfaire les exigences financières de Washington tout en contribuant activement au renforcement des capacités de défense européennes.

L’ouvrage s’attarde également sur deux espaces stratégiques et sources de vulnérabilité pour les pays baltes et leurs alliés : l’enclave russe de Kaliningrad et la trouée de Suwałki.

Remilitarisée par Moscou et théâtre de démonstrations de force russes, Kaliningrad est redevenue un bastion militaire et un sujet de tensions entre la Lituanie et la Russie, qui interprète l’application par Vilnius des sanctions européennes comme un blocus de l’enclave, et menace de représailles.

Frontière entre la Pologne et la Lituanie qui relie le territoire biélorusse au Sud et l’enclave russe de Kaliningrad au Nord, la trouée de Suwałki est une véritable faille stratégique pour l’OTAN. Le blocage de e couloir frontalier de 65 kilomètres de long isolerait les pays baltes de leurs alliés européens. La nécessité de défendre ce flanc oriental de l’OTAN est l’une des raisons pour lesquelles la Pologne et les États baltes se sont retirés de la convention d’Ottawa, qui interdit depuis 1999 l’usage de mines antipersonnel.

Une lecture éclairante à prolonger

Si ces trois États ne peuvent être réduits à un bloc homogène, leur histoire commune et la guerre hybride que leur impose Moscou expliquent leur conscience aiguë de la menace russe. Longtemps méprisée par leurs alliés, cette lucidité précoce est à la fois une boussole en matière de politique étrangère ou économique, et le moteur d’une intégration européenne désormais achevée.

Accessible par sa forme comme par la clarté de ses propos, cet ouvrage trouve un écho particulier face à l’intensification de la menace russe aux frontières de l’Europe.

C’est donc une lecture nécessaire, qui fait notamment écho aux travaux d’Arthur Kenigsberg sur les pays d’Europe centrale et orientale (l’auteur réfute l’emploi du terme « Europe de l’Est », héritier selon lui d’une vision stalinienne et au service des intérêts de Moscou, qui considère la région comme une zone d’influence). Le spécialiste déplore en effet le mépris et la méconnaissance dont font l’objet ces États eux aussi amalgamés, relégués aux marges de l’Europe et enfermés dans leur passé soviétique, alors même que leur européanité est incontestable et leur conscience de la menace russe particulièrement aiguë et lucide. Le message est clair : face au nouvel impérialisme russe, l’Europe gagnerait à prêter une oreille attentive aux pays de l’espace post-soviétique, avec qui elle partage une histoire commune, qui s’avèrent cruciaux pour sa sécurité et sa stabilité. On notera aussi que la chercheuse dirige la revue « Regard sur l’Est », précieuse pour éclairer l’actualité complexe d’un espace méconnu mais laboratoire de nouvelles formes de conflictualité et de résistance.