La revue Parlement[s]. Revue d’histoire politique[1] n° 44 a pour thème : Savoirs d’États : l’Espagne et la France en miroir (XIXe-XXIe siècles). Ce quarantième-quatrième dossier a été coordonné sous la direction de Benjamin Duinat et Alexis Vrignon[2]. Comme d’habitude, le dossier se compose de quatre éléments distincts : une première partie consacrée à la [Recherche] (avec 5 contributions de 7 chercheurs ou chercheuses, jeunes ou confirmées : Darina Martykanova[3] et Victor M. Nunez-Garcia[4], Jean-Yves Puyo[5], Anthony Hamon[6], Céline Vaz[7] et Maud Gelly[8]. La seconde est destinée aux [Sources] (au nombre de 7) commentées par huit enseignants-chercheurs : José Maria Portillo Valdés[9], Delphine Diaz[10], Benjamin Duinat[11], Laurence Montel[12] et Begona Barrera Lopez[13], Alexis Vrignon, Benjamin Duinat et Juan Pan-Montojo[14]. De plus, dans ce numéro, nous trouvons deux [Varia] (avec les contributions de Pierre-Nicolas Baudot[15] et Jixi Zhuang[16]). Enfin, la rubrique [Lectures] (au nombre de 10) critiquées par douze historiens (Lucie Malbos[17], Philip Nord[18], Judith Bonnin[19], Waltier Badier[20], Élisa Marcobelli[21], Joris Lehnert[22], Élisa Steier[23], Kevin Passmore[24] et, enfin, Antoine Vermauwt[25]). Le tout résumé depuis le deuxième numéro de 2011 (le n° 16) par Jean-François Bérel, auteur des recensions de la revue Parlement[s]. Revue d’histoire politique pour le compte de « La Cliothèque », rubrique du site de l’association « Les Clionautes ».

Avec une introduction (p. 11-26), Benjamin Duinat et Alexis Vrignon présentent le dossier intitulé Savoirs d’États : l’Espagne et la France en miroir (XIXe-XXIe siècles). Les savoirs d’État constituent, depuis une vingtaine d’années, un sujet fertile en postulant que la connaissance des mondes sociaux et l’action publique se nourrissent mutuellement. Ils permettent ainsi d’observer comment fonctionnent les rouages de l’État. Ce dossier se propose d’explorer ce chantier à partir d’articles de recherche et de commentaires de sources sur l’Espagne et la France, dont le degré de décentralisation n’est pas le même. Quels savoirs sont considérés comme utiles, indispensables ou superflus au bon fonctionnement de l’État ? Quelles cultures politiques et administratives révèlent-ils ? En quoi constituent-ils un instrument de négociation de l’action publique ? À ces axes de recherche, en partie convergents, s’ajoute une approche concrète visant à explorer les savoirs tels qu’ils sont pratiqués par les agents de l’État à l’époque contemporaine. Il s’agit aussi, dans un va-et-vient permanent entre l’Espagne et la France, d’analyser les représentations réciproques et les circulations des savoirs d’État. Mises en miroir, celles-ci donnent l’occasion de scruter similitudes, différences et interdépendances dans une perspective comparatiste et transnationale des constructions étatiques de ces deux pays de l’Europe du Sud-Ouest.

[RECHERCHES]

R1- Les médecins et l’État durant la révolution constitutionnelle en Espagne (1820-1823) : des rapports symbiotiques au prisme d’une revue professionnelle par Darina Martykánová, Víctor M. Núñez-García, Article inédit traduit de l’espagnol par Benjamin Duinat (p. 29-49).

Dans ce premier article, Darina Martykanova et Victor M. Nunez-Garcia démontrent que, dans l’Espagne du début du XIXe siècle, la révolution constitutionnelle et le démantèlement de l’Ancien Régime ont constitué à la fois un défi et une opportunité pour les professionnels de la santé. Les médecins ont dû adapter leur manière de se présenter dans la société, leurs relations avec les institutions, ainsi que leurs stratégies pour obtenir légitimité et ressources. Parallèlement, les mouvements révolutionnaires, parfois liés à des contextes de guerre, ont entraîné une politisation croissante de larges segments de la population. Les médecins, formés et animés d’aspirations sociales, se sont retrouvés, avec d’autres professionnels, dans une situation particulière : tout en faisant partie des élites intellectuelles, ils ne disposaient pour la plupart pas de ressources considérables. Cela les a amenés à concentrer une part importante de leurs efforts, en tant que groupe professionnel, sur l’obtention d’une représentation politique au sein des nouvelles institutions liées au régime constitutionnel, tout en poursuivant une tendance amorcée dès l’Ancien Régime : la création, au sein de l’État, de postes destinés aux experts en santé. Notre article analyse cette conjoncture en se focalisant sur la manière dont les médecins espagnols ont combiné l’activisme politique révolutionnaire avec la lutte pour renforcer leur autorité d’expert au sein de l’appareil étatique et leur statut de groupe professionnel, en particulier dans le contexte de l’épidémie de fièvre jaune.

R2- Cartographier le voisin espagnol : l’épisode méconnu du service topographique d’Espagne (1823-1841) par Jean-Yves Puyo (p. 51-71).

Dans ce deuxième article, l’expédition française de 1823, soit l’envoi en Espagne d’un important corps militaire destiné à appuyer Ferdinand VII alors en conflit ouvert avec les Cortés de Cadix, marqua le retour sur la scène européenne et mondiale de la France, quelques sept années après la fin du Premier Empire. Sur le plan de la géographie militaire, elle permit aux militaires français, ingénieurs-géographes et officiers d’état-major, de poursuivre les travaux entrepris lors de la guerre d’Indépendance espagnole. Il en découla une prolifique période de coopération franco-espagnole autour des levés cartographiques qui s’acheva en 1841, épisode à ce jour fort méconnu que Jean-Yves Puyo propose de redécouvrir.

R3- La grande enquête agricole de 1866-1870. De l’état des lieux du progrès agricole à l’expertise impériale (France-Espagne) par Anthony Hamon (p. 73-92).

Ce troisième article rédigé par Anthony Hamon étudie la capacité des États européens du XIXᵉ siècle à produire des savoirs agricoles afin d’évaluer leur emprise sur des campagnes devenues des espaces productifs stratégiques. En France et en Espagne, cette démarche reposait sur la coopération des populations locales, en particulier des élites rurales, nécessaire pour compenser les limites d’appareils administratifs dépendants de leur acceptation. L’enquête agricole française de 1866-1870 illustre cette co-construction d’un savoir d’État. La crise agricole européenne et les ambitions économiques de Napoléon III expliquent son extension internationale, notamment vers l’Espagne, jugée incapable de connaître et développer son agriculture.

R4- Des savoirs professionnels à une politique d’État : l’institutionnalisation de l’urbanisme de plan au début de la dictature franquiste (1939-1956) par Céline Vaz (p. 93-112).

Ce quatrième article écrit par Céline Vaz étudie les étapes et les modalités du rapprochement entre les intérêts des professionnels de l’urbanisme et de l’État franquiste. Après des difficultés initiales, les urbanistes parviennent en effet à investir l’appareil d’État pour faire reconnaître leurs savoirs et compétences dans le domaine de la planification spatiale au point de l’imposer dans la loi de 1956. Cette étude s’appuie essentiellement sur les archives privées de Pedro Bidagor Lasarte, urbaniste en chef du régime, dont l’exploitation permet de rendre compte de la dimension collective de l’institutionnalisation de ces savoirs d’État.

R5- La volonté de ne pas savoir : une campagne vaccinale déléguée à une plate-forme privée de rendez-vous en ligne par Maud Gelly, avec des données recueillies avec Charlotte Serrano et Selma Ghomari (p. 113-132).

Le cinquième article composé par Maud Gelly étudie le cas de la vaccination contre le covid-19 constitue un cas d’école pour éclairer la production de savoirs d’État dans le champ de la santé, mais aussi celle de l’aveuglement aux inégalités sociales et d’une certaine impuissance à les réduire. Articulant une analyse documentaire sur l’organisation de la vaccination en France et en Espagne avec une étude quantitative menée en France sur les personnes vaccinées dans un centre de vaccination d’un territoire populaire (n=1598) en 2021, l’article montre comment les modalités de la politique vaccinale française, notamment la prise de rendez-vous par une plateforme privée en ligne, ont contribué à amplifier les inégalités sociales face à cette maladie.

Dans la partie [SOURCES], sept contributions sont présentées par 8 chercheurs et chercheuses.

S1- Un exemple de méta-savoir sur les modèles d’État : la constitution de Cadix (1812) passée au crible par le joséphin Vicente González Arnao par José María Portillo Valdés, Textes (source et article) traduits du castillan par Benjamin Duinat (p. 135-146).

La première source, commentée par José Maria Portillo Valdés, est une Opinión portant sur la constitution de Cadix (1812) rédigée en 1813 et publiée en 1824 par un juriste madrilène, Vicente González Arnao (1766-1845) dont la lecture critique qu’il en fait est précisément dirigée contre le cœur de texte : la souveraineté nationale. L’auteur fait partie de la double génération qui a vu la disparition d’un monde structuré par les empires atlantiques de certaines monarchies européennes et l’émergence du modèle de l’État-nation. Si le monde des empires atlantiques était lié par la culture du ius gentium, c’est-à-dire le droit naturel et des gens produits par la culture européenne, le monde des États-nations d’Europe comme d’Amérique obéissait à un nouvel ordonnancement juridique. Un droit qui, à l’intérieur des États, était fondé sur un principe que V. González Arnao considère déjà comme un acquis.

  • S2- Des savoir-faire administratifs tâtonnants face aux populations en mouvement : la France et les exilés « joséphins » (1814-1815) par Delphine Diaz (p. 147-157).

La deuxième source, commentée par Delphine Diaz, est une lettre du ministre de la Guerre, rédigée au lendemain des Cent Jours, par le comte de Gouvion Saint-Cyr, qui alerte le ministre de la Police générale, Joseph Fouché, duc d’Otrante, de la situation délicate des milliers de réfugiés espagnols encore présents en France à cette date. Arrivés avec la défaite de Joseph Bonaparte, les Espagnols qui ont collaboré avec le régime bonapartiste en Espagne sont alors appelés respectivement les « afrancesados » et les « joséphins » de part et d’autre des Pyrénées. Après le premier départ de Joseph de Madrid en août 1812 [3] et la défaite subie par son armée à Vitoria en juin 1813, quelque 12 000 Espagnols ont quitté leur pays dans le sillage des troupes françaises, trouvant refuge en France entre le printemps de l’année 1813 et la fin de l’année 1814.

  • S3- Un croquis défensif : contrebande et violations territoriales entre la France et l’Espagne (1853) par Benjamin Duinat (p. 158-166).

La troisième source, commentée par Benjamin Duinat, d’allure artisanale, est le croquis réalisé en 1853 par le capitaine d’état-major de l’armée espagnole Juan de Veslaco porte sur l’espace frontalier fluvial de la Bidassoa situé entre Irún (Espagne) et Hendaye (France), dans le contexte de la reprise des négociations destinées à la fixation de la frontière franco-espagnole au Pays basque. Exécutée sur un papier-calque de taille moyenne (environ 25 cm × 18 cm), la pièce est censée permettre à la diplomatie espagnole d’écarter les accusations de violations territoriales lancées d’abord par le général de la 13e division militaire (Bayonne) et relayées ensuite par le ministère des Affaires étrangères et l’ambassadeur de France à Madrid.

  • S4- Usages politiques de savoirs d’État : justifier la mise sous tutelle de Marseille en 1939 par Laurence Montel (p. 167-176).

La quatrième source, commentée par Laurence Montel, selon la formule consacrée par l’historiographie et la mémoire, le 20 mars 1939, est la « mise sous tutelle » de la ville de Marseille, l’autorité municipale étant transférée à un administrateur extraordinaire. La mesure est interprétée comme une sanction contre la majorité socialiste mise en cause dans l’incendie des Nouvelles Galeries qui, le 28 octobre 1938, a fait 73 victimes ; à moins que ce soit contre une mauvaise gestion municipale durant toutes les années 1930. Revenir au texte législatif publié le 21 mars au Journal officiel, dont est reproduit ci-dessus le préambule, permet d’aller plus loin. Ce rapport au président de la République, présenté par Édouard Daladier et Paul Reynaud, fait office d’exposé des motifs. Loin des invectives partisanes, il fonde la réforme sur une expertise administrative adossée à l’agencement de plusieurs registres de savoirs d’État légitimes. Elle n’en est pas moins mobilisée à des fins politiques, pour partie autres que celles habituellement avancées.

  • S5- Les paradoxes de la « question tsigane » en France et en Espagne dans les années 1950 : une affaire d’experts ? par Begoña Barrera López, seconde source et texte traduits du castillan par Benjamin Duinat (p. 177-187).

La cinquième source, commentée par Begona Barrera Lopez, pour Pierre Meile, professeur à L’Institut national des langues orientales vivantes, « la nécessité, pour qu’une politique de justice soit adoptée vis-à-vis des Tsiganes et des nomades, d’une information exacte des pouvoirs publics et de l’existence d’initiatives privées », était sur le point d’être satisfaite puisque la revue Études Tsiganes, association française qu’il préside, venait justement d’être créée à cet effet. Deux ans plus tôt, le linguiste Carlos Clavería Lizana déplorait que cette idée ne fût encore une chimère en Espagne où les Gitans, en tant que tels, ne formaient pas un sujet d’étude universitaire institutionnalisé.

  • S6- Que cache ce barrage ? Enquêtes publiques et fabrication des certitudes dans les grands projets d’aménagement par Alexis Vrignon (p. 188-198).

La sixième source, commentée par Alexis Vrignon, C’est en 2022 qu’est mis en ligne le dessin de presse d’Étienne Gendrin, qui illustre en couverture ce dossier, sur le site Reporterre pour accompagner la recension d’Inutilité publique, ouvrage de l’historien Frédéric Graber consacré aux enquêtes publiques de leurs origines, au XIXe siècle, aux années 2010. Par-delà les périodes et les régimes, le principe de cette procédure reste le même : il s’agit, dans le cadre des opérations d’aménagement ou de construction d’infrastructures, de recueillir l’avis des populations concernées avant le début des travaux. L’objectif affiché est de déterminer si l’intérêt général du projet compense les atteintes à l’environnement ou aux droits fondamentaux des individus (par exemple le droit de propriété en cas d’expropriation) qui pourraient s’ensuivre.

  • S7- « Les savoirs collectifs des serviteurs de l’État ont moins retenu l’attention » : Entretien de Benjamin Duinat avec Juan Pan-Montojo. Traduit du castillan au français et entretien de Benjamin Duinat, avec Juan Pan-Montojo.

La septième source, commentée par, « Les savoirs collectifs des serviteurs de l’État ont moins retenu l’attention »Entretien de Benjamin Duinat avec Juan Pan-Montojo. Traduit du castillan au français et entretien de Benjamin Duinat, avec Juan Pan-Montojo (p. 199-212).

[VARIA]

  • V1- De la revendication au renoncement : le Parti socialiste et le droit de vote des immigrés (1971-1990) par Pierre-Nicolas Baudot (p. 215-238).

Avec l’article de Pierre-Nicolas Baudot, la question du droit de vote des étrangers aux élections locales s’est particulièrement posée à partir des années 1970, en s’inscrivant dans une revendication d’égalité des droits liée à la sédentarisation de l’immigration extra-européenne et aux réactions de rejet qu’elle suscite. Elle est portée par le mouvement associatif, et progresse ensuite dans le champ politique jusqu’à compter parmi les 110 propositions qui constituent le programme de François Mitterrand pour 1981. Inlassablement commentée, cette promesse ne sera jamais appliquée et demeurera irrémédiablement accolée aux termes de « serpent de mer », de « rendez-vous manqué » ou d’« arlésienne ». L’attitude du Parti socialiste (PS) a ainsi fait l’objet de nombreux commentaires, l’accusant d’avoir instrumentalisé cette cause ou de l’avoir trahie en y renonçant.

  • V2- La diplomatie parlementaire franco-chinoise des années 1950, un outil paradiplomatique en l’absence de relations officielles par Jixi Zhuang (p. 239-262).

En 1955, les deux délégations parlementaires envoyées à Beijing ont réalisé une enquête préliminaire permettant à la France de comprendre les orientations politiques de la Chine nouvelle. Cet effort s’est déroulé dans un contexte de rupture diplomatique franco-chinoise et de pénurie d’informations pour le quai d’Orsay. Malgré les contraintes imposées par la guerre froide, cette enquête a joué un rôle significatif dans l’élaboration de la politique étrangère française à l’égard de la Chine.

[LECTURES]

L1- Garance Recoing, Reines de Norvège. Représentations et pouvoirs dans les sagas royales (1180-1230), Rennes, PUR, 2024, 248 pages par Lucie Malbos (pages 263 à 265).

Cet ouvrage, à la lecture fluide, est tiré d’un mémoire de Master, lauréat du Prix Mnémosyne, qui donne ensuite lieu à une publication au sein de la collection éponyme, aux Presses universitaires de Rennes. Ce n’est pas si courant de publier les travaux des étudiants de Master : c’est un sort réservé aux meilleurs et ce mémoire sous la direction de Geneviève Bührer-Thierry, soutenu à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne en 2023, ne fait guère exception. La reine norvégienne Gunnhild, belle mais fourbe, cruelle et versée dans la magie, constitue l’exemple central de l’ouvrage, qui s’attache aux reines, ces « figures secondaires » dans les sagas (p. 10), pour montrer la lente institutionnalisation de ce statut dans une Norvège en plein bouleversement politique et social.

L2- Pierre Allorant, Walter Badier and Noëlline Castagnez, (dir.), Procès politiques : tribune ou tremplin pour l’opposition ? Rennes, PUR, 2024, 279 pages par Philip Nord (pages 266 to 269).

Le volume se compose de dix-sept essais, auxquels s’ajoutent un prologue, une introduction et une conclusion. Quant à la période traitée, elle s’étend sur environ un siècle et demi, de la Restauration aux premières années de la Ve République. Le recueil s’inscrit dans l’époque contemporaine, mettant en relief de manière suggestive et éclairante l’une des caractéristiques distinctives de notre époque : comment la salle d’audience, comme l’écrivent les éditeurs, s’est maintes fois transformée en « un espace alternatif pour faire de la politique en dehors du cadre de la politique institutionnelle » (p. 267-268). Le procès politique s’avère être une arme à double tranchant. L’État peut bien penser qu’il tient les rênes, mais, comme le démontre cet ouvrage, la défense dispose elle aussi d’armes à sa disposition, dont la plus puissante n’est autre qu’un public indigné.

L3- Gilles Vergnon, Changer la vie ? Le temps du socialisme en Europe de 1875 à nos jours, Paris, Gallimard, 2024, 592 pages par Judith Bonnin (pages 270 à 271).

Gilles Vergnon livre sur un sujet très vaste, l’histoire du socialisme européen sur près d’un siècle et demi, une belle synthèse très documentée, qui vient combler un manque dans l’historiographie en langue française. Le parti pris d’emblée assumé par le choix d’une chronologie débutant en 1875 – année du congrès de Gotha, fondant le SPD allemand – est celui d’une histoire centrée sur le « socialisme partisan » plus que sur le « socialisme doctrinal ». La famille politique étudiée est celle de partis très hétérogènes réunis initialement par une même matrice intellectuelle marxiste et par leur appartenance à l’Internationale – l’AIT fondée en 1864 –, et qui après 1917 refusent de suivre le modèle communiste. L’historien analyse le développement de ces partis en privilégiant l’angle de leur rapport au pouvoir, et notamment de leur volonté et capacité à conquérir le pouvoir étatique en régimes démocratiques.

L4- Julien Bouchet, Charles de Freycinet. Bâtisseur de la République, Neuilly-sur-Seine, Atlande, 2024, 288 pages par Walter Badier (pages 272 à 275).

Pourquoi redécouvrir le républicain Charles de Freycinet ? » (p. 11) s’interroge Julien Bouchet en ouverture de la biographie politique qu’il a publiée en 2024. Spécialiste du combisme et de la laïcité, l’historien lui a déjà consacré un colloque en 2023, dont les actes ont été publiés, ainsi que son mémoire d’habilitation à diriger des recherches. Au regard de la faible postérité de Freycinet (1828-1923), le centenaire de sa disparition en 1923 ne suffit pas, à lui seul, à justifier cette entreprise biographique. Avec conviction, Julien Bouchet met en avant la centralité politique d’un acteur aux compétences étendues, qu’il qualifie d’ « ingénieur polymathe » (p. 20) et de « prototype de l’homme opéra » (p. 12), pour lequel nous ne disposions pas d’un ouvrage de référence englobant la totalité de sa vie. L’intérêt de cette recherche repose également sur l’abondance et la diversité des sources conservées aux archives nationales, départementales, diplomatiques, du Sénat, de l’École polytechnique, sans oublier ses écrits personnels et la presse d’époque. Abordant les multiples facettes de l’activité politique de Freycinet ainsi que sa postérité, l’ouvrage est structuré en trois grandes parties, chacune composée de deux chapitres.

L5- Fanny Bugnon, L’élection interdite. Itinéraire de Joséphine Pencalet, ouvrière bretonne (1886-1972), Paris, Seuil, 2024, 288 pages par Elisa Marcobelli (pages 275 à 277).

Ce livre dense et stimulant de Fanny Bugnon retrace la trajectoire de Joséphine Pencalet, ouvrière sardinière bretonne devenue, en 1925, l’une des premières femmes élues en France, à une époque où le suffrage féminin n’était pas encore reconnu. Il ne s’agit pas seulement d’une biographie, mais d’une plongée minutieuse dans la mémoire ouvrière, la microhistoire, l’histoire industrielle et locale, dans une région, la Bretagne, profondément marquée par les luttes sociales et un rapport ambivalent à l’État central.

L6- Géraud Jouve, Mon séjour chez les nazis, introduction de Nicolas Patin et Frédéric Sallée, préface d’Olivier Wieviorka, Paris, nouveau monde éditions, 2023, 206 pages ;
Moeller van den Bruck, Le Troisième Reich, traduit, commenté et édité par Michel Grunewald, Berlin, Peter Lang, Civilisations & Histoire, vol. 80, 2024, 471 pages
par Joris Lehnert (pages 278 à 281).

Ces deux ouvrages ont en commun de proposer des éditions de sources bienvenues. Le premier, introduit par deux historiens de la nouvelle génération des spécialistes de l’Allemagne nationale-socialiste, Nicolas Patin et Frédéric Sallée, s’inscrit dans la lignée des éditions de textes de journalistes ou témoins français de la montée du national-socialisme (citons, par exemple, les reportages d’André Beucler édités récemment par Emmanuel Bluteau et François Ouellet). Soulignons le travail des éditeurs qui, dans une introduction d’une vingtaine de pages, présentent et mettent en perspective le texte de Géraud Jouve, germaniste confirmé (il est agrégé d’allemand) qui préféra à la carrière universitaire la voie journalistique lors d’un séjour à Berlin en 1930. Et ce parcours est l’une des particularités que soulignent bien Nicolas Patin et Frédéric Sallée : au contraire de l’immense majorité des témoignages, Jouve ne considère pas le phénomène national-socialiste au prisme du communisme dans une comparaison Berlin/Moscou, mais a comme horizon une expérience européenne où les régimes autoritaires d’extrême-droite étaient la norme.

Le deuxième ouvrage est également une édition d’un texte concernant le « Troisième Reich » mais celui-ci ne correspond nullement, malgré le titre, à celui que connut Jouve. Michel Grunewald, professeur émérite à l’Université de Lorraine, propose en effet une traduction en français, la seconde après celle parue en 1933 et introduite par Thierry Maulnier, de l’opusmagnum de Moeller van den Bruck paru pour la première fois en 1923. L’on peut dire surtout qu’il s’agit de la première traduction critique, celle de 1933 répondant à une approche davantage politique comme l’année de traduction et le nom de Maulnier le laissent transparaître.

L7- Sophie Cœuré, Georges Marchais ou la fin des Français rouges, Paris, Payot, 2025, 352 pages par Élisa Steier (pages 281 à 284).

Il faut se méfier de la fausse familiarité avec la fin du XXe siècle […] » (p. 21-22). Ces mots de l’historienne Sophie Coeuré en préambule de son essai biographique consacré à Georges Marchais soulignent son ambition : ne pas faire le récit année après année de la vie d’un homme, mais analyser certains aspects saillants de son parcours, tout en rendant compte à travers ce dernier de l’empreinte disparue du communisme dans la société française. Pour ce faire, l’autrice mobilise un nombre conséquent de documents, notamment l’important fonds Georges Marchais conservé aux Archives départementales de Seine-Saint-Denis, les dossiers des Renseignements généraux ou encore les archives nationales roumaines. Cette diversité permet de réduire autant que faire se peut les zones d’ombre, bien que certains documents restent inaccessibles, comme le dossier contenu dans les archives du Parti communiste d’Union soviétique à Moscou.

L8- Jérémy Guedj, Les Juifs français et le nazisme, 1933-1939. L’Histoire renversée, préface de Johann Chapoutot, Paris, PUF, 2024, 305 pages par Kevin Passmore (pages 284 à 287).

L’un des nombreux mérites de cet ouvrage stimulant, riche et sensible de Jérémy Guedj est d’historiciser la réponse des Juifs français au nazisme. Bien qu’il commence par une critique de l’accusation d’Hannah Arendt concernant la passivité des Juifs face à la persécution, il ne tombe pas dans le piège qui consiste à simplement répertorier des contre-exemples de résistance ou de prévoyance (même si ceux-ci ont certainement existé). Au contraire, l’auteur s’intéresse à la manière dont les Juifs ont réagi, en mettant en parallèle la culture religieuse et intellectuelle juive et la diversité des options politiques d’une minorité dans la société française. Ils comprenaient le nazisme à travers le prisme du messianisme religieux et du rationalisme des Lumières. Ils ont réagi par un mélange de réfutation raisonnée, d’appels à l’universalisme, de sionisme et de conviction qu’une tragédie se préparait inexorablement, sans toutefois y croire vraiment. Malgré l’absence de réponse unique au nazisme, les Juifs français avaient le sentiment de vivre dans une temporalité historique accélérée, tandis que leurs compatriotes continuaient à mener leur vie quotidienne.

L9- Christian Lequesne, Le diplomate et les Français de l’étranger, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2024, 164 pages par Antoine Vermauwt (pages 287 à 290).

C’est par un constat que débute le dernier ouvrage de Christian Lequesne : les chercheurs sont incapables d’estimer avec certitude le nombre des Français de l’étranger. Fin 2021, 1,61 million d’entre eux figuraient sur les registres consulaires, établis dans des espaces migratoires situés principalement en Europe et en Amérique du Nord. Seul problème, l’immatriculation consulaire n’est nullement contraignante. Quantifier la diaspora française relève donc de la gageure. En proposer une sociologie précise n’est guère plus aisé (p. 34). Si elle n’est pas un impensé des études migratoires, comme le montrent les travaux de la géographe Béatrice Verquin ou de l’anthropologue Marie-Christine Peltier-Charrier, force est de constater que la littérature sur l’émigration française est bien maigre en comparaison de celle consacrée à l’immigration. Bien que le nombre exact des Français de l’étranger nous échappe, ce livre, dense et bien documenté, comble en partie les lacunes de la recherche.

© Les Clionautes (Jean-François Bérel pour La Cliothèque)

[1] Créée en 2003 sous le titre Parlement[s], Histoire et politique, la revue du CHPP change de sous-titre en 2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l’histoire politique. Chaque volume est constitué pour l’essentiel d’un dossier thématique [Recherche], composé d’articles originaux soumis à un comité de lecture, qu’ils soient issus d’une journée d’études, commandés par la rédaction ou qu’ils proviennent de propositions spontanées. Quelques [Varia] complètent régulièrement cette partie. La séquence [Sources] approfondit le thème du numéro en offrant au lecteur une sélection de sources écrites commentées et/ou les transcriptions d’entretiens réalisés pour l’occasion. Enfin, une rubrique [Lectures] regroupe les comptes rendus de lecture critiques d’ouvrages récents. Enfin, la revue se termine systématiquement par des résumés et des contributions écrites en français et en anglais (suivis de mots-clés). Cette revue a été publiée successivement par plusieurs éditeurs : Gallimard (n° 0) en 2003, Armand Colin (n° 1 à 6, H-S n° 1 et 2) de 2004 à 2006, Pepper / L’Harmattan (n° 7 à 20, H-S n° 3 à 9) de 2007 à 2013, Classiques Garnier (n° 21 et 22, H-S n° 10) en 2014 et, enfin, les PUR (depuis le n° 23 et le H-S n° 11) à partir de 2016.

[2] Benjamin Duinat est agrégé d’histoire, doctorant aux universités Paris Sciences et Lettres et Complutense de Madrid, ATER à l’université de Poitiers. Alexis Vrignon est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Orléans (POLEN). Il travaille sur l’histoire de l’écologie politique et sur les énergies renouvelables depuis les années 1970.

[3] Darina Martykánová est membre de l’Universidad Autónoma de Madrid.

[4] Víctor M. Núñez-García est membre de l’Universidad de Sevilla.

[5] Jean-Yves Puyo est géographe, professeur des universités, laboratoire TREE (UMR 6031, université de Pau et des Pays de l’Adour).

[6] Anthony Hamon est docteur en histoire contemporain, université Rennes 2, Tempora.

[7] Céline Vaz est maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Laboratoire de recherche Société & Humanités – LARSH, Université Polytechnique Hauts-de-France.

[8] Maud Gelly est sociologue (CNRS, CESSP). Ses travaux portent sur les politiques publiques, le champ médical et les rapports sociaux. Elle a notamment publié : Les politiques du tri. D’une épidémie à l’autre (sida, covid) (2023, Le Croquant), et (avec A. Mariette et L. Pitti) « Santé critique ». Avec des données recueillies avec Charlotte Serrano (Médecin généraliste Équipe d’urgence et de crise ERIC Centre hospitalier de Plaisir 30 rue Marc-Laurent, 78370 Plaisir, France) et Selma Ghomari.

[9] José Maria Portillo Valdés est professeur d’histoire contemporaine, Université du Pays basque / Euskal Herriko Unibertsitatea.

[10] Delphine Diaz est maîtresse de conférences HDR à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, CERHiC, Institut universitaire de France. Madrid Institute for Advanced Study.

[11] Benjamin Duinat est PRAG à l’Université de Pau et des pays de l’Adour, ITEM – UR 3002.

[12] Laurence Montel est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Poitiers, membre du Criham, EA 4270 et chercheure associée à l’UMR 7303 TELEMMe, travaille sur l’histoire des régulations et des imaginaires urbains des villes portuaires ainsi que sur les représentations et l’histoire culturelle de Marseille et de la Méditerranée.

[13] Begona Barrera Lopez est maîtresse de conférences à l’Université de Séville.

[14] Juan Pan-Montojo est de l’Universidad Autónoma de Madrid.

[15] Pierre-Nicolas Baudot est maitre de conférences en science politique à l’Université Rouen Normandie – CUREJ.

[16] Jixi Zhuang est docteure en histoire, Université de Strasbourg, LinCS (UMR7069).

[17] Lucie Malbos est maîtresse de conférences en histoire médiévale, Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, université de Poitiers.

[18] Philip Nord est historien et professeur émérite d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Princeton (États-Unis).

[19] Judith Bonnin est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université Bordeaux Montaigne, Centre d’étude des mondes moderne et contemporain (CEMMC).

[20] Waltier Badier est maître de conférences en histoire à l’Université d’Orléans, ERCAÉ.

[21] Élisa Marcobelli est membre de l’Université de York, Toronto.

[22] Joris Lehnert est membre de l’Université Humboldt, Berlin.

[23] Élisa Steier est membre de la SIRICE, Sorbonne Université.

[24] Kevin Passmore est professeur d’histoire à l’Université de Cardiff, Wales. Il a publié récemment The Right in France from the Third Republic to Vichy (2013) et Fascism: A Very Short Introduction (2e éd. 2014).

[25] Antoine Vermauwt est membre de l’Université de Lyon, ED 485 EPIC, Unité de recherche Éducation, Cultures, Politiques (ECP).