« L’homme par son égoïsme […] semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation ». C’est par cette citation du naturaliste Jean-Baptiste de Lamarck, vieille de deux siècles, que commence cet ouvrage qui n’oublie pas cependant les résistances et les bifurcations proposées au fil des ans à cette tendance[1].

A la recherche de la nature ?

               Pour ces auteurs, la nature est « plurielle », plus ou moins éloignée de l’activité humaine mais pas complétement extérieure aux hommes. Ils plaident pour une « histoire empirique du rapport entre les humains et ce avec quoi ils interagissent constamment » et dont ils dépendent. D’où le choix d’une histoire des « expériences ordinaires et extraordinaires des personnes », quels que soient leurs conditions et leurs parcours. Mais aussi celui d’une une histoire des « bisons ou des castors », des zones humides asséchées, des forêts… et « de toutes les entités et de tous les phénomènes terrestres qui ont été affectés par les humains ».

L’Occident, à l’origine de l’entrée dans l’Anthropocène ?

S. Hagimont et Ch.-F. Mathis refusent tout « procès rétrospectif contre un Occident monolithique » ainsi que tout eurocentrisme. Ils constatent cependant, après d’autres, qu’à partir du XVIIIème siècle, l’Occident entre dans l’ère des énergies fossiles, à l’origine de sa domination sur le monde et d’un modèle peu à peu repris par nombre de pays. Le recours massif aux énergies fossiles, l’industrialisation, l’urbanisation, le productivisme agricole et le consumérisme se répandent ainsi que l’idée que l’homme peut dominer une nature qui serait par nombre d’aspects inépuisable. Et ce, à tel point que l’humanité serait devenue une « force géologique et écologique de premier ordre » entrant « en collision avec la Terre ».

Une histoire à grande échelle

               Un des grands intérêts de l’ouvrage est l’échelle géographique choisie qui s’affranchit largement des frontières de la France. Le beau passage sur les mers et les océans commence à Venise en 1738 avec les différentes espèces de poissons vendues au cours d’une année. Puis, à la suite de James Cook et du navigateur polynésien Tupaia nous rejoignons les îles de Polynésie avant de finir à Fukushima, théâtre d’une terrible catastrophe. Celui sur les rivages évoque bien sûr, les littoraux européens mais aussi les plages de Los-Angeles ou les dunes de l’Oregon. Les problèmes, majeurs sinon dramatiques, sont présentés à l’échelle de la planète puisque la plupart des pays ont, malgré des résistances, adopté le modèle de l’Occident. Autant d’exemples qui permettront de mieux faire percevoir les difficultés que l’humanité doit affronter et offriront à l’enseignant une grande variété de situations et d’exemples.

Cinq parties pour une planète

               En cinq parties et trente chapitres, les vingt-huit contributeurs analysent l’évolution du monde et du rapport des hommes à la nature. Les chapitres d’une douzaine de pages permettent d’entrer dans un thème de manière synthétique mais dense et la bibliographie permettra à celles et ceux qui le désirent d’approfondir telle ou telle question.

La première partie présente l’action des hommes sur les territoires de l’Anthropocène. Les campagnes, les forêts, les montagnes, les mers et les océans, les rivages, les fleuves et les rivières ont subi l’action des humains que ceux-ci exploitent, dominent voire veuillent préserver ces territoires. Exploitation qui atteint un tel point que le climat s’en trouve aujourd’hui modifié.

La deuxième partie est centrée sur les représentations de la nature en Occident. L’importance des racines religieuses, le rôle des médias et celui des images photographiques sont soulignés. Le chapitre consacré au politique et à la nature n’oublie pas les débats et les résistances qui ont émergé face à de grands projets dits modernisateurs : contre des barrages en Aragon dans les années 1950 ou contre le nucléaire en Allemagne plus près de nous.

Le lien entre le projet de domination de la nature et celle pesant sur les minorités est au cœur d’une troisième partie qui souligne aussi les luttes contre le modèle imposé ou les écarts vis-à-vis de celui-ci. Les Européens ont voulu montrer aux colonisés comment exploiter une nature dont ces derniers auraient fait un mésusage. Ils ont tenté de renvoyer une partie des femmes dans leur foyer et se sont opposés à leur capacité de penser et de panser le monde. Ils nient souvent l’environnementalisme des classes populaires au cœur de nombreux débat de nos jours. Et leur rapport aux animaux voit cohabiter destructions massives d’espèces, industrialisation de l’élevage et création de « réserves ». Enfin, les guerres contribuent aussi largement à la destruction de l’environnement.

Puis, les auteurs présentent les aspects destructeurs des économies capitalistes qui se sont imposées en Occident puis partout dans le monde. La modernisation de l’agriculture a éradiqué une grande partie des haies, pollué sols et eaux et entrainé une forte baisse de la biodiversité. Les alternatives qui émergent, peu soutenues, restent encore minoritaires mais prouvent qu’une autre agriculture est possible. Les systèmes énergétiques à l’importance décisive de nos jours reposent sur « une accumulation gigantesque d’énergies » et la                                                     transition tant vantée n’est qu’un leurre. Le tourisme permet de découvrir la beauté, la fragilité du monde mais il dépend massivement des transports carbonés. Quant à la lutte contre les risques, naturels ou d’origine humaine, elle semble parfois avoir laissé la place à l’affirmation de la nécessité de l’adaptation des habitants aux environnements pollués.

La dernière partie est intitulée « Connaître, réguler, maîtriser la nature pour en repousser les limites ». Sont ici abordés : le droit de la nature, la question de la propriété de la terre. Mais aussi les questions économiques et sociales sur la soutenabilité de la croissance dans une planète aux ressources finies et sur les inégalités sociales qui ont augmenté ces derniers temps. Puis la protection de certaines espèces (jugées non nuisibles) et d’espaces (limités) est évoquée. Enfin, le dernier chapitre est consacré à une « histoire des réflexivités planétaires ». Comment les hommes ont-ils pensé la planète depuis le milieu du XVIIIème siècle et comment cette pensée a-t-elle évolué ?

En conclusion, l’histoire « épreuve de lucidité » amène les auteurs à reconnaître « l’emballement », le « tourbillon » qui a vu les pressions sur l’environnement s’accroître vivement alors qu’à « chaque instant des collectifs, des individus ont tenté de résister ». Mais, les auteurs refusent le « fatalisme », pour eux la nécessaire bifurcation écologique doit être au cœur des débats politiques à venir. Espérons que ce soit le cas.

Un livre d’histoire important. Un livre qui devrait nourrir le débat citoyen. Un livre utile pour les professeurs d’histoire-géographie et très lisible par des élèves de lycée.

[1] Cet ouvrage est une réédition en poche de La Terre perdue. Une histoire de l’Occident et de la nature (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, Tallandier, 2025.

Ces auteurs associés à Anne-Claude Ambroise-Rendu et Alexis Vrignon avaient publié un fort bel ouvrage, Une histoire des luttes pour l’environnement – XVIIIe-XXe siècles trois siècles de débats et de combats.