Dans Arsène Lupin contre Sherlock Holmes, publié en intégrale chez Grand Angle, Jérôme Félix et Alain Janolle revisitent avec modernité et respect les grands codes du roman-feuilleton. Entre mystère gothique, héritage familial et faux-semblants, le récit plonge le lecteur au cœur d’une Normandie où chaque recoin semble garder un secret. Cet album propose une confrontation aussi élégante qu’inattendue entre deux figures mythiques de la littérature populaire, tout en construisant une atmosphère singulière qui soutient efficacement le suspense.
Une réécriture libre de La Barre-y-va autour d’un duel littéraire
Bien que le titre mette en avant l’affrontement entre Arsène Lupin et Sherlock Holmes, cette bande dessinée repose en réalité sur l’intrigue du roman La Barre-y-va de Maurice Leblanc, publié en feuilleton en 1930 puis en volume l’année suivante. Jérôme Félix reprend la trame générale du récit mais en modifie profondément la dynamique en introduisant le célèbre rival Sherlock Holmes ainsi que l’inspecteur Ganimard à la place de l’inspecteur Béchoux. Le personnage de Conan Doyle apparaît ici comme un vieil homme acariâtre, rongé par ses défaites passées contre Lupin, tandis que le gentleman-cambrioleur conserve son panache et son élégance.L’histoire débute lorsque Lupin, déguisé en cryptologue sous le nom de Fortuné Bonnard, reçoit la visite d’un jeune homme prétendant être Arsène Lupin lui-même et lui demandant d’examiner une mystérieuse suite de chiffres. Intrigué, le cambrioleur décide de mener l’enquête sous une autre de ses identités, celle du vicomte Raoul d’Avenac, ce qui le conduit au manoir normand de La Barre-y-va. Holmes et Ganimard ne tardent pas à se lancer sur ses traces : l’un motivé par le désir de revanche, l’autre fidèle à son rôle d’enquêteur opiniâtre mais régulièrement dépassé. La bande dessinée transforme ainsi un roman policier en un face-à-face plus sombre et presque crépusculaire entre deux figures mythiques de la littérature populaire.
Une intrigue mystérieuse et gothique dans un cadre normand
L’essentiel de l’action se déroule en Normandie, où l’atmosphère joue un rôle déterminant. Le manoir de La Barre-y-va, entouré de nature, de rivière et de marées, devient le théâtre d’événements étranges qui rappellent les grands romans-feuilletons du début du XXᵉ siècle. Deux jeunes femmes, Catherine et Garance Montessieux, héritières d’un grand-père savant et fantasque, vivent dans cette demeure isolée en compagnie de leurs domestiques. Autour d’elles se multiplient les phénomènes inexplicables, les disparitions, les comportements ambigus et les rumeurs d’alchimie, comme si les secrets de famille n’avaient jamais cessé de hanter la propriété. Jérôme Félix construit une intrigue riche en rebondissements où s’entremêlent héritage familial, légendes locales, codes chiffrés, faux-semblants et crime apparemment impossible. Le suspense est entretenu avec habileté, d’autant que le phénomène du mascaret, récurrent sur la Seine, est intégré de manière naturelle. C’est dans ce cadre oppressant mais très évocateur, que la confrontation finale entre Lupin et Holmes se tiendra.
Un dessin clair, accessible et efficace au service du récit
Le dessin d’Alain Janolle se caractérise par un trait clair et des couleurs franches qui facilitent la lecture. Le style, plutôt orienté vers un public large, voire jeunesse, privilégie la lisibilité à la sophistication. Sans chercher le réalisme poussé, le dessinateur parvient à restituer avec efficacité les paysages normands, les intérieurs du manoir, les scènes nocturnes et les moments d’action. Cette simplicité assumée donne au récit une fluidité très appréciable et accompagne parfaitement la construction scénaristique. Le graphisme soutient également l’atmosphère mystérieuse voulue par le scénariste. Les compositions, bien rythmées, rendent les dialogues vivants et les déplacements des personnages faciles à suivre. L’ensemble, de bon niveau et souvent plaisant, sert avant tout l’efficacité du récit et renforce l’impression d’une aventure vive, lisible et accessible, sans jamais nuire à la densité de l’intrigue.
En fin d’ouvrage, un dossier documentaire très intéressant vient compléter et enrichir le propos.


