En ouvrant ce petit ouvrage de Bernard Henriette, le lecteur ne peut qu’être interpellé : et si tout était finalement arrivé ? C’est un carnet de voyage fictif où tout est vrai. En effet, constitué de documents d’archives, il permet de découvrir les richesses préhistoriques de la vallée de la Vézère. Les pérégrinations d’Éloi Dat en 1931, dans les pas de l’homme de Cro-Magnon, sont une porte d’entrée pour découvrir l’origine de la préhistoire.
Un amateur passionné
Tout a commencé à Tursac, dans l’abri de la Madeleine, en 1863. Édouard Lartet, ainsi que son ami et mécène Henry Christie, y découvrent un premier gisement qui est à l’origine de la naissance officielle de la préhistoire et de la paléontologie. Le grand-père de l’auteur y est déjà venu en 1901 pour photographier les fouilles dans la région. Trente ans plus tard, ses carnets de notes retracent sa semaine dans le Périgord. Il raconte les différentes étapes de son séjour dans les hauts lieux qui vont donner naissance à l’archéologie préhistorique. Son regard est éclairé et ses réflexions sont lucides sur ses rencontres, les trésors de la région et leur exploitation.
Éloi Dat réalise ses explorations guidé par Denis Peyrony. L’instituteur des Eyzies-de-Tayac s’est formé et est devenu un préhistorien reconnu. Il est à l’origine de la création du premier musée national de la Préhistoire. C’est le château des Eyzies qui accueille les collections avec une volonté de pédagogie. Cependant, le préhistorien ne s’arrête pas là : il multiplie les découvertes dans les nombreux abris sous roche de la région. Ainsi, en 1926, il dégage le squelette d’un enfant de 3 ans avec une parure de coquillages. Avec l’abbé Breuil, le spécialiste de l’art pariétal, ils écument les grottes et enrichissent l’histoire des premiers hommes dans la région.
Une vallée à explorer
Rapidement, les découvreurs se multiplient. Les paysans deviennent des ouvriers terrassiers qui creusent, avec plus ou moins de bonheur et de pertinence, le sous-sol de la vallée. Une photographie montre un groupe d’hommes, bouteille de vin à la main et casquette sur la tête, qui pose fièrement. Sont-ils les découvreurs des Vénus du gisement de Laussel ? Le Carnet de voyage dans la vallée de Cro-Magnon, rédigé par Bernard Henriette, regorge d’anecdotes et de descriptions qui renforcent son authenticité. Désormais, tout bon voyageur sait où dormir et où manger. La carte postale en noir et blanc de l’Hôtel de la Gare aux Eyzies précise : » Station préhistorique de Cro-Magnon ».
Rapidement, les habitants et les chercheurs prennent conscience que le tourisme est une manne. L’art pariétal et la paléontologie nouvelle attirent les curieux et les spécialistes. Dès 1901, des visites guidées sont possibles. L’électricité arrive aux Eyzies pour éclairer la grotte et faciliter sa découverte au plus grand nombre. Denis Peyrony lui-même crée un syndicat d’initiative pour renseigner les vacanciers. Un circuit automobile permet de relier les principaux sites de la Préhistoire. Cependant, rapidement, il faut protéger les gisements et des visites encadrées sont proposées. Le succès est au rendez-vous dans toute la vallée dès le début du siècle.
Au delà de la science
Mais rien n’est jamais simple et, ici aussi, le récit d’Éloi Dat permet de mesurer les rivalités entre scientifiques, investisseurs et même la population locale. Beaucoup, au-delà de l’intérêt scientifique, mesurent les avantages économiques qui apparaissent dans cette région difficile. Le carnet évoque Otto Hauser, archéologue suisse et antiquaire à Munich, qui réalise de multiples fouilles. Parfois, il est surnommé « le Boche ». La rumeur, alimentée par les préhistoriens français, l’accuse de récupérer des trésors pour s’enrichir. Ses biens sont mis sous séquestre en 1921. La famille de D. Peyrony les reprend alors.
Les paléontologues ont révélé l’homme de Cro-Magnon. Le carnet de voyage porte un regard humain et quotidien sur la vallée de la Vézère. Éloi Dat est un compagnon de voyage érudit. À travers ses souvenirs, il offre au lecteur les clés de la découverte de la Préhistoire et de la naissance de la paléontologie. L’homme de Cro-Magnon a vécu ici. Sa révélation au début du XIXe siècle bouleverse l’histoire des hommes. Le microcosme scientifique est en ébullition et l’amateur éclairé raconte sa fascination dans l’ouvrage de Bernard Henriette. Un siècle plus tard, la fascination opère toujours.



