Avec Charles de Gaulle. L’angoisse et la grandeur, Arnaud Teyssier livre une imposante biographie qui prend place dans une historiographie déjà considérable. Des grandes synthèses de Jean Lacouture et d’Éric Roussel à celle, plus récente, de Julian Jackson, pour ne citer qu’elles, sans compter les nombreux travaux consacrés aux dimensions militaires, politiques, institutionnelles ou diplomatiques du gaullisme, la figure du Général a été si largement étudiée que toute nouvelle biographie se trouve confrontée à une question préalable : que peut-elle encore apporter à une trajectoire dont les événements essentiels sont désormais bien connus ?

L’auteur ne méconnaît pas cette difficulté. Dans les pages finales consacrées aux sources et à la méthode, il formule lui-même l’objection : « Un nouveau livre sur de Gaulle ? Qu’allez-vous dire de neuf ? ». Sa réponse ne repose ni sur la révélation de faits inconnus ni sur une rupture revendiquée avec l’historiographie antérieure. L’ambition est ailleurs : rechercher, sous la diversité des événements, les éléments de continuité susceptibles de donner une nouvelle intelligibilité à la trajectoire gaullienne.

C’est ici qu’intervient l’hypothèse centrale du livre : derrière la diversité des expériences et des décisions du Général, Arnaud Teyssier recherche la permanence d’une « angoisse » à laquelle répondrait l’exigence de « grandeur ». Cette articulation donne à la biographie son unité et constitue aussi son principal point de discussion : jusqu’où cette cohérence éclaire-t-elle la trajectoire gaullienne sans en atténuer les ruptures, les contingences et les incertitudes ?

« L’angoisse et la grandeur » : une hypothèse biographique

L’ « angoisse » constitue moins chez Arnaud Teyssier une notion psychologique qu’une manière d’inscrire de Gaulle dans le temps long de l’histoire. Rien n’est jamais définitivement acquis : une nation peut décliner, une civilisation s’effondrer, un État perdre sa capacité d’agir. La mémoire de 1870, très présente dans le milieu familial, donne à cette perception une première profondeur historique ; la Grande Guerre apporte ensuite l’expérience concrète de la fragilité du commandement et de la puissance nationale, tandis que les années trente transforment cette inquiétude en réflexion stratégique.

Ainsi comprise, l’angoisse ne conduit jamais au fatalisme. C’est même l’un des paradoxes les plus féconds de la démonstration : plus le risque de déclin paraît grand, plus la nécessité d’agir devient impérieuse. La grandeur n’est donc pas une qualité naturellement attachée à la France, mais une conquête toujours précaire, qui suppose volonté, lucidité et décision. La notion de « fierté anxieuse » résume bien cette tension entre la conscience d’une grandeur passée et celle de sa possible disparition.

L’hypothèse est particulièrement convaincante pour les années de formation. Héritages familiaux, culture catholique et patriotique, lectures de Barrès, Péguy ou Renan ne sont pas présentés comme les signes annonciateurs d’un destin déjà écrit, mais comme les composantes d’un univers mental. De ce point de vue, la démarche de l’auteur relève presque d’une histoire des sensibilités : il s’intéresse moins aux seules idées formulées qu’aux dispositions morales, aux représentations et aux imaginaires qui les rendent possibles. La Première Guerre mondiale devient ainsi une école de la contingence et du commandement ; « l’abominable captivité », un temps de lecture et de réflexion ; les écrits militaires des années vingt et trente, le prolongement d’une interrogation sur les conditions de l’action.

Cette recherche d’une cohérence de longue durée se lit jusque dans l’architecture du livre. Le choix de césures en 1942 et 1961, plutôt qu’aux ruptures plus attendues de 1940, 1944 ou 1958, n’est pas indifférent : il traduit le choix de privilégier les inflexions de la trajectoire et de la pensée gaulliennes plutôt que les seules scansions de l’histoire politique et militaire. La construction même de la biographie participe ainsi de sa démonstration.

L’année 1940 constitue naturellement l’épreuve décisive de cette lecture. Le refus de l’armistice prend chez Arnaud Teyssier un sens qui dépasse la seule décision militaire : de Gaulle refuse qu’une défaite et l’effondrement des institutions puissent valoir comme conclusion définitive de l’histoire nationale. L’angoisse d’un effacement possible de la France produit alors une réponse fondée sur la volonté. Londres devient le lieu où s’affirme avec le plus de force une conviction qui traverse l’ouvrage : l’histoire n’est jamais entièrement écrite d’avance et l’action peut encore en infléchir le cours.

L’ « angoisse » fonctionne ainsi moins comme une clé de causalité susceptible d’expliquer chaque décision que comme une notion de cohérence. Elle permet à l’auteur d’articuler conscience du risque, refus du fatalisme et volonté d’agir dans la durée. Sa fécondité tient précisément à cette capacité de relier des expériences éloignées sans les réduire à une simple succession chronologique. Reste à comprendre comment cette disposition se traduit politiquement : c’est alors l’État qui s’impose progressivement comme l’autre grand objet du livre.

L’État comme véritable objet du livre

Derrière le parcours individuel de Charles de Gaulle se dessine en effet presque continûment l’histoire d’une puissance publique confrontée à ses faiblesses, à ses effondrements et à ses tentatives de reconstruction. De ce point de vue, le véritable protagoniste du livre n’est peut-être pas seulement l’homme auquel il est consacré, mais l’État français lui-même.

Cette perspective apparaît dès les réflexions militaires des années vingt et trente. La Discorde chez l’ennemi, Le Fil de l’épée ou Vers l’armée de métier conduisent de Gaulle à penser ensemble commandement, autorité, organisation économique et capacité de décision. Mais c’est en 1940 que cette interrogation prend toute son ampleur. Pour Arnaud Teyssier, la campagne de France ne sanctionne pas seulement les insuffisances d’une doctrine militaire : elle révèle une faillite de la décision, à la fois militaire, politique et institutionnelle. Désorganisation du commandement, hésitations gouvernementales et incapacité à envisager la poursuite du conflit à l’échelle de l’Empire manifestent une crise plus profonde de l’État.

La France libre acquiert dès lors une signification qui dépasse celle d’une résistance extérieure. Londres devient le laboratoire d’une reconstruction de la légitimité étatique. Comment représenter la France sans territoire métropolitain, sans gouvernement reconnu et sans forces comparables à celles des grandes puissances alliées ? La réponse gaullienne consiste à dissocier la légalité provisoirement détenue par Vichy de la légitimité supérieure de la nation et de l’État. L’appel du 18 Juin inaugure ainsi, dans la lecture de l’auteur, non seulement un refus, mais une entreprise de reconstruction politique et institutionnelle.

Cette grille explique l’attention portée à l’organisation de la France libre, au Conseil de défense de l’Empire, au Comité français de libération nationale, à Jean Moulin et au Conseil national de la Résistance. L’unification de la Résistance prépare déjà la restauration de l’État sur le territoire libéré. De même, l’installation des commissaires de la République ou le refus d’une administration militaire alliée ne relèvent pas de simples questions administratives : de Gaulle entend que la France libérée recouvre elle-même l’exercice de sa souveraineté.

Les années 1944-1958 donnent à cette interprétation une nouvelle dimension. Sécurité sociale, nationalisations, réforme de la haute fonction publique et création de l’ENA participent d’un même projet de reconstruction : l’État restauré doit aussi devenir capable de moderniser la société. La démission de 1946 puis le discours de Bayeux prolongent cette interrogation sur les conditions institutionnelles de son action. Arnaud Teyssier relit ainsi le conflit constitutionnel moins comme un refus du régime républicain que comme l’opposition entre deux conceptions du pouvoir : l’une donnant au Parlement l’essentiel de la légitimité politique, l’autre recherchant un exécutif suffisamment indépendant pour garantir la continuité de l’intérêt national.

Le retour de 1958 apparaît dès lors moins comme une rupture absolue que comme la mise en œuvre, dans des circonstances nouvelles, de principes longuement mûris : stabilité gouvernementale, autorité du chef de l’État, arbitrage présidentiel, rationalisation du parlementarisme et recours au peuple. L’auteur établit ainsi une continuité entre l’expérience de l’effondrement de 1940, les débats institutionnels de la Libération et la conception de l’exécutif qui s’impose sous la Ve République. Cette continuité constitue l’un des arguments les plus convaincants du livre, à condition de ne pas transformer les précédents de 1940 ou de Bayeux en annonce nécessaire de 1958.

L’État ne se réduit pourtant pas, chez Arnaud Teyssier, à la question des institutions. Une fois la guerre d’Algérie achevée, il devient l’instrument d’une politique de puissance et de modernisation. Dissuasion nucléaire, indépendance diplomatique, planification, aménagement du territoire, politique industrielle ou recherche scientifique apparaissent comme les manifestations d’une même conception de l’action publique. La formule de « libéralisme d’État » exprime cette synthèse : le marché n’est pas supprimé, mais la puissance publique conserve la responsabilité de préparer l’avenir et d’orienter les secteurs jugés stratégiques.

Les projets de participation et de régionalisation apportent enfin une dimension sociale à cette conception. L’État fort auquel aspire de Gaulle n’est pas nécessairement un État qui concentre toutes les décisions. Le biographe restitue ici l’importance d’une réflexion visant à associer davantage les « forces vives » à l’entreprise comme au territoire. Participation et régionalisation apparaissent ainsi comme des tentatives pour transformer les rapports entre puissance publique et société ; le référendum de 1969 peut alors être lu moins comme une réforme tardive et isolée que comme l’ultime tentative d’adapter l’État aux transformations produites par la modernisation.

À travers de Gaulle, Arnaud Teyssier écrit en filigrane une histoire de la capacité d’action de l’État français au XXe siècle. La formule « Un jacobinisme dressé contre la décadence », empruntée par l’auteur à l’historien Stanley Hoffmann, résume bien cette lecture : le jacobinisme désigne ici moins la seule centralisation qu’une confiance dans la puissance publique comme instrument de continuité, de souveraineté et d’indépendance nationale. La biographie acquiert ainsi une portée qui dépasse son personnage : elle pose finalement la question de ce qu’est un État capable d’agir.

Penser le politique : une philosophie de la décision

La conception gaullienne de l’État ne suffit toutefois pas à épuiser la réflexion politique mise au jour par le biographe. Encore faut-il comprendre comment de Gaulle conçoit l’action elle-même. La référence à Clausewitz devient ici centrale : Arnaud Teyssier retient moins de l’auteur prussien une doctrine militaire qu’une conception de l’action dans l’incertitude, où décider reste nécessaire alors même que les informations sont incomplètes et les circonstances imparfaitement maîtrisées.

Cette articulation entre principes et circonstances permet de relire les grandes décisions gaulliennes sans supposer qu’elles auraient été arrêtées à l’avance. Le refus de l’armistice en 1940, la démission de 1946, le retour au pouvoir en 1958 ou le départ de 1969 prennent ainsi place dans une même interrogation : à quel moment les conditions permettent-elles encore d’agir conformément aux finalités poursuivies ? La décision devient l’acte par lequel l’homme d’État tente de préserver une cohérence tout en assumant l’incertitude de son résultat.

Cette conception est indissociable d’un rapport particulier au temps. Les influences mobilisées par l’auteur, Bergson, Péguy, Lyautey, Émile Mayer ou Clausewitz, dessinent moins un système doctrinal qu’une manière de penser l’action dans la durée. La « traversée du désert » en offre une bonne illustration : l’éloignement du pouvoir n’est pas assimilé à l’inaction. À travers le RPF, l’écriture des Mémoires de guerre et la réflexion institutionnelle, de Gaulle continue de penser les conditions d’une action future. Le temps long devient lui-même une ressource politique.

La guerre d’Algérie constitue sans doute le meilleur test de cette interprétation. Arnaud Teyssier refuse aussi bien l’hypothèse d’un projet d’abandon arrêté dès 1958 que celle d’une succession de volte-face opportunistes. Il restitue une évolution dans laquelle les données démographiques, militaires, internationales et politiques conduisent de Gaulle à modifier progressivement les modalités de son action. L’intérêt de cette lecture tient précisément à la place accordée à l’adaptation : la décision ne consiste pas à appliquer un dessein préétabli, mais à préserver une capacité d’action au sein d’une situation qui ne cesse de se transformer.

Mai 68 offre une autre mise à l’épreuve. Arnaud Teyssier distingue la crise politique d’une mutation sociale et culturelle plus profonde, qu’il interprète comme une « crise de civilisation ». Sans nier les hésitations du pouvoir ni le désarroi momentané du Général, il relit Baden-Baden comme un moment de prise de distance précédant le choix du 30 mai : maintien dans la fonction, dissolution de l’Assemblée et retour à la légitimité électorale. Ce qui intéresse ici le biographe est moins le caractère spectaculaire de l’épisode que les conditions dans lesquelles la décision redevient possible.

C’est en ce sens que la biographie se rapproche parfois d’un essai sur l’homme d’État. Celui-ci se définit, dans la lecture proposée par l’auteur, par sa capacité à introduire du temps long dans la décision et à préserver une marge de liberté au milieu de circonstances qu’il ne maîtrise jamais entièrement. L’histoire « n’enseigne pas le fatalisme » selon la formule de de Gaulle relevée par Arnaud Teyssier : la volonté n’abolit ni les structures ni les contraintes, mais elle conserve la possibilité fragile de les infléchir.

L’ouvrage atteint ici l’une de ses ambitions les plus stimulantes. À travers de Gaulle, Arnaud Teyssier propose moins une théorie du pouvoir qu’une réflexion sur la décision comme exercice de liberté sous contrainte. Cette lecture donne une profondeur particulière à des épisodes pourtant abondamment étudiés et explique la place accordée aux références philosophiques, littéraires et militaires : elles permettent de restituer l’univers intellectuel à partir duquel de Gaulle pense l’action.

Écrire de Gaulle aujourd’hui

La singularité de l’ouvrage tient aussi à la manière dont Arnaud Teyssier conçoit le travail biographique. Les dernières pages, réunies sous le titre apparemment modeste de « Sources et documents », constituent à cet égard presque un discours de la méthode. Face à un personnage aussi documenté et mémorialisé que de Gaulle, la nouveauté réside moins dans la découverte de faits inconnus que dans la recomposition d’un matériau considérable et dans le croisement de sources permettant de mieux saisir la formation d’une pensée et la genèse des décisions.

Les Mémoires de guerre et les Mémoires d’espoir occupent naturellement une place centrale, mais l’auteur ne les traite pas comme des récits autosuffisants. Il les confronte aux correspondances, carnets, écrits de jeunesse, notes administratives, papiers de collaborateurs et fonds conservés notamment par la Fondation Charles de Gaulle. La remarque formulée dès le premier chapitre, « La difficulté avec de Gaulle, c’est qu’il ne parle jamais de lui-même », prend ici tout son sens. L’intimité du personnage doit être approchée indirectement, à travers ses lectures, ses lettres, ses habitudes de travail ou les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé. Les textes deviennent ainsi moins de simples sources d’informations que les indices d’une manière de penser.

L’usage des manuscrits et des versions successives est particulièrement révélateur de cette démarche. Corrections, reformulations, ajouts et retraits permettent de suivre la fabrication d’une pensée politique : le brouillon et la rature deviennent des sources à part entière. Arnaud Teyssier soumet également les témoignages des proches et collaborateurs à la confrontation avec les documents contemporains, précaution d’autant plus nécessaire que le gaullisme a très tôt produit sa propre mémoire.

Cette exigence critique n’exclut pas une forme d’immersion. Les pages consacrées à La Boisserie en offrent un bon exemple : maison, bureau, bibliothèque et objets usuels sont lus comme les traces matérielles d’une manière d’être au monde. Cette attention aux lieux, aux objets et aux mots rapproche ponctuellement la biographie de l’histoire culturelle et permet au biographe de restituer non seulement ce que de Gaulle pense, mais aussi l’univers dans lequel cette pensée se forme.

La méthode éclaire enfin la forme même du livre. Longues périodes, images, citations littéraires et rapprochements philosophiques donnent souvent au texte la tonalité d’un essai. Cette écriture évocatrice demeure pourtant adossée à une documentation dense et à un réel travail critique sur les sources. L’un des mérites de la biographie est précisément de faire dialoguer archive, manuscrit, témoignage, lieu et mémoire sans dissocier érudition et ambition interprétative.

Cette richesse documentaire produit toutefois un effet de perspective. L’essentiel du matériau appartient à l’univers gaullien : écrits du Général, fonds de la Fondation Charles de Gaulle, papiers de collaborateurs et témoignages de proches. Ce choix, cohérent avec le projet de restituer au plus près la logique de l’action gaullienne, favorise une histoire « de l’intérieur », attentive aux intentions et aux arbitrages du pouvoir davantage qu’aux rationalités propres de ses adversaires ou des autres acteurs. Arnaud Teyssier propose ainsi moins une histoire totale du gaullisme qu’une exploration particulièrement approfondie de la rationalité politique de Charles de Gaulle. Le renouvellement qu’il apporte est donc d’abord méthodologique et interprétatif.

L’édition de poche de 2026 présente enfin un intérêt propre : elle est augmentée d’une postface inédite, significativement intitulée « Un moment gaullien ? ». Arnaud Teyssier y confronte la pensée du Général aux incertitudes contemporaines nées notamment du retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis et des interrogations sur la solidité de l’Alliance atlantique. Le regain d’intérêt pour l’autonomie stratégique, la souveraineté et la capacité de l’Europe à assurer sa propre défense lui paraît redonner une singulière actualité à certaines intuitions gaulliennes. Mais la réflexion déborde rapidement la politique extérieure : constatant une France « profondément malade de la désunion », l’auteur s’interroge sur la solidité de ses institutions et estime que « c’est […] la Ve République qu’il nous faut, mais une Ve dont il nous faut retrouver l’esprit originel ». Cette postface prolonge ainsi la démonstration du livre autant qu’elle en révèle la portée contemporaine : le gaullisme y apparaît moins comme un héritage à reproduire que comme une manière de penser l’indépendance, la décision et la capacité de l’État à résister aux situations de dépendance ou de crise. Elle confirme aussi combien la biographie d’Arnaud Teyssier ne se limite pas à une reconstruction historique de la pensée gaullienne : l’auteur en interroge explicitement la pertinence pour le présent.

Arnaud Teyssier dans l’historiographie gaullienne

La comparaison avec les grandes biographies précédentes est éclairante, à condition de ne pas réduire chacune à une formule. Jean Lacouture a durablement imposé une écriture attentive au personnage, à ses contradictions et à la dimension presque épique de sa trajectoire ; Éric Roussel a privilégié une approche plus étroitement politique et documentaire ; Julian Jackson a offert le regard distancié d’un historien britannique en captant les complexités et les paradoxes du personnage. Arnaud Teyssier connaît ces acquis, mais son interrogation est ailleurs : moins raconter à nouveau l’homme et son action que restituer l’univers intellectuel à partir duquel il pense l’État, le temps historique et la décision.

Cette orientation rapproche l’ouvrage des travaux consacrés aux fondements intellectuels du gaullisme, notamment ceux d’Alain Larcan. Mais les lectures ne sont pas cantonnées à une période de formation : elles réapparaissent au fil des crises et des décisions, donnant à la biographie sa profondeur de longue durée.

Ce positionnement doit également être replacé dans le parcours de l’auteur lui-même, historien, haut fonctionnaire et ancien président du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle. Ses travaux antérieurs sur Richelieu, Philippe Séguin, les relations entre Pompidou et de Gaulle ou encore l’histoire politique de la Ve République témoignaient déjà d’un intérêt pour l’État, ses serviteurs et les conditions institutionnelles de l’action publique. Sa biographie de de Gaulle prolonge ainsi des interrogations anciennes.

Teyssier ajoute ainsi moins de nouveaux faits à l’historiographie gaullienne qu’une strate interprétative originale, centrée sur la formation d’une conception de l’État, les rapports entre expérience militaire et pouvoir politique et les conditions de la décision dans l’incertitude.

Les limites de la cohérence

La cohérence constitue sans doute l’une des principales forces de l’ouvrage d’Arnaud Teyssier. Elle est aussi le point à partir duquel la discussion critique doit être engagée. Tout au long de la biographie, le lecteur suit la continuité d’une pensée : conscience du risque historique, refus du fatalisme, primat de la décision, nécessité d’un État capable d’agir. Cette architecture donne au livre une unité remarquable ; mais, précisément parce qu’elle est très forte, elle peut parfois ordonner rétrospectivement des situations qui furent, pour les acteurs, beaucoup plus ouvertes et incertaines.

La première interrogation concerne le pouvoir explicatif de l’ « angoisse ». L’hypothèse est particulièrement convaincante lorsqu’elle éclaire le milieu familial, la mémoire de 1870, les réflexions stratégiques ou le refus du fatalisme en 1940. Elle devient plus difficile à éprouver lorsqu’elle est étendue à des séquences aussi différentes que la décolonisation, la guerre froide, la modernisation ou Mai 68. La question n’est donc pas de savoir si cette « angoisse » appartient réellement à l’univers gaullien, mais jusqu’où elle conserve son pouvoir explicatif lorsqu’elle est appliquée à des conjonctures très différentes.

Cette interrogation rejoint celle de la téléologie. Arnaud Teyssier prend soin de ne pas présenter la jeunesse de de Gaulle comme l’annonce mécanique d’un destin exceptionnel. Pourtant, l’organisation de la biographie peut produire cet effet : lectures, expériences de guerre et réflexions militaires semblent progressivement converger vers l’homme du 18 Juin puis vers le fondateur de la Ve République. Le Fil de l’épée ou Vers l’armée de métier sont ainsi relus comme les lieux où se forment des notions de commandement, d’autorité et de décision appelées à irriguer l’action politique. Le rapprochement est stimulant, mais il convient de distinguer ce que ces textes signifient dans leur contexte propre de ce qu’ils deviennent lorsqu’ils sont relus à la lumière de 1940 ou de 1958. De même, Bayeux constitue indéniablement un précédent essentiel, sans que la Constitution de 1958 puisse pour autant être considérée comme son aboutissement nécessaire.

La guerre d’Algérie montre d’ailleurs qu’Arnaud Teyssier sait éviter une téléologie simpliste. En refusant aussi bien l’hypothèse d’un abandon décidé dès 1958 que celle de volte-face purement opportunistes, il restitue la part d’adaptation imposée par les circonstances. Mais cette recherche de rationalité continue produit elle aussi un effet de focale : l’attention portée à l’évolution de la décision présidentielle laisse moins de place aux expériences et aux mémoires des groupes directement affectés par les choix du pouvoir. Ce qui est gagné dans la compréhension interne de la décision peut ainsi être perdu dans la restitution de la pluralité du moment historique.

Cette dissymétrie dépasse la seule question algérienne. Le livre explique avec une grande précision pourquoi de Gaulle pense et décide comme il le fait ; les logiques autonomes de ceux qui le contestent, négocient avec lui ou subissent ses choix occupent une place plus réduite. Les partis, les syndicats, les mouvements sociaux ou certains acteurs de la Résistance apparaissent souvent comme des interlocuteurs et des contraintes davantage que comme des objets étudiés pour eux-mêmes. La place relativement limitée accordée à la Résistance intérieure ou au BCRA, au regard de l’attention portée aux lectures et aux influences intellectuelles de de Gaulle, est révélatrice de cette hiérarchie. Mai 68 confirme cette dissymétrie : étudiants, salariés, syndicats et intellectuels contestataires apparaissent surtout comme les révélateurs d’une « crise de civilisation », davantage que comme les porteurs de cultures politiques et de revendications autonomes. Il s’agit moins d’un défaut que de l’une des conséquences du choix d’une histoire lue de l’intérieur.

Une dernière réserve concerne la proximité interprétative avec le personnage. La question est moins celle d’une sympathie personnelle que du rapport entre le vocabulaire de l’acteur et celui de l’historien. « Grandeur », « État », « souveraineté », « civilisation », « déclin » ou « tragique » appartiennent à l’univers mental du Général, mais deviennent parfois aussi les notions à partir desquelles le biographe interprète son action. La postface inédite de 2026 accentue encore cette impression : en s’interrogeant sur l’existence d’un « moment gaullien » et sur la nécessité de retrouver « l’esprit originel » de la Ve République, Arnaud Teyssier mobilise explicitement certaines notions gaulliennes pour penser les crises du présent. Cette proximité donne au livre sa force compréhensive et explique sans doute une partie de son actualité ; elle invite aussi l’historien à rester attentif à la distance qui sépare la restitution d’un univers politique de son emploi comme grille d’intelligibilité du contemporain.

Ces réserves sont en définitive inséparables de l’ambition du livre. Elles tiennent moins à des faiblesses documentaires qu’au choix assumé d’une biographie fortement interprétative, privilégiant la cohérence intellectuelle et la rationalité de l’action gaullienne. C’est précisément parce que cette interprétation est forte qu’elle appelle la discussion.

Ce que cette biographie change dans notre lecture de de Gaulle

Au terme de cette imposante biographie, l’apport d’Arnaud Teyssier apparaît moins dans la découverte de territoires inconnus de la trajectoire gaullienne que dans la force d’une interprétation qui oblige à relire autrement des épisodes souvent familiers. C’est aussi ce qui en fait un livre discutable au meilleur sens du terme : sa cohérence suscite des objections précisément parce qu’elle propose une véritable lecture de de Gaulle.

L’ampleur du volume, la densité de sa documentation et la richesse de ses références en font un ouvrage exigeant, qui s’adresse sans doute d’abord aux lecteurs déjà familiers de l’histoire de de Gaulle et de la France contemporaine. Chercheurs, étudiants de master et de doctorat ou candidats aux concours de l’enseignement y trouveront une réflexion particulièrement stimulante sur la formation d’une pensée politique, les conditions de la décision et les rapports entre État, souveraineté et puissance. Pour une première approche du Général, des biographies plus synthétiques constitueront probablement une meilleure introduction avant d’aborder ce livre, qui tient autant de l’essai historique que de la biographie au sens traditionnel.

Pour les enseignants d’histoire-géographie, l’intérêt est réel. Au-delà de l’enrichissement des connaissances sur de Gaulle, l’ouvrage offre de nombreuses pistes pour penser autrement la Seconde Guerre mondiale et la France libre, la fondation de la Ve République, la décolonisation, la guerre froide ou encore les transformations politiques et sociales des années 1960. Les étudiants y trouveront également un exemple particulièrement suggestif de biographie problématisée, attentive aux idées et aux cultures politiques autant qu’aux événements. La postface ajoutée à cette édition de 2026 montre d’ailleurs que Teyssier entend prolonger ces interrogations jusque dans le présent. La réussite de l’ouvrage est finalement moins de prétendre clore une historiographie déjà immense que de rouvrir, à travers de Gaulle, des questions qui dépassent son personnage.