Avez-vous déjà entendu parler du système « Aadhaar » ? Sans doute non et pourtant il s’agit ni plus ni moins que d’un système d’identification biométrique qui concerne le désormais pays le plus peuplé au monde, l’Inde. Alors que sur ce genre de sujet on pense toujours à la Chine, l’auteur Nicolas Belorgey décortique le projet indien et c’est passionnant.
Projet Aadhaar
Il s’agit d’identifier biométriquement l’intégralité de la population indienne. Soutenu par la Banque mondiale et des entreprises comme Microsoft, il pourrait à terme couvrir l’ensemble de la population mondiale. Il s’agit de recueillir les empreintes digitales, le scan des deux iris ainsi que des renseignements plus traditionnels comme l’adresse, le mail. L’auteur convoque trois courants de pensée pour analyser ce dispositif : l’innovation technologique, l’économie et la sociologie politique ainsi que la surveillance. Il précise également les cadres méthodologiques de son enquête.
De l’intéret des identifiants numériques et biométriques
L’auteur souligne ici le rôle des entreprises informatiques au niveau mondial. L’Inde de par la taille de sa population et le niveau élevé de formation et de richesse d’une partie d’entre elle est un pays avec un énorme potentiel pour les entreprises informatiques. Aadhaar est un identifiant non seulement numérique mais aussi biométrique.
Ouvrir de nouveaux marchés
Il faut envisager l’identifiant numérique dans une perspective d’économie politique en lien avec la Banque mondiale ou le FMI sans oublier néanmoins le contexte spécifiquement indien. Tandis que la Banque mondiale promeut ce système, elle développe un nouveau discours, celui de la lutte contre la pauvreté. Cela facilite en même temps la financiarisation du monde et la dématérialisation de la monnaie. Il faut resituer cela dans le contexte de libéralisation économique qui a suivi les années 1990. Le système aurait pu se développer rapidement si n’étaient intervenues l’explosion de la bulle spéculative de la nouvelle économie en 2001 et la crise économique en 2008. L’auteur développe aussi le rôle du président de ce système, Nandan Nikelani.
Raisons d’Etat
La politique d’enregistrement est aussi orientée par des raisons fiscales et de contrôle de la population. Ce chapitre rend compte des raisons que différentes composantes de l’Etat ont de soutenir le projet d’identifiant. Sa promotion répond à des objectifs contradictoires et, en tout cas, sans plan d’ensemble. On trouve pêle-mêle la famille Gandhi, l’Andra Pradesh ou encore les nationalistes hindous.
Trouver des alliés
Il s’agit d’abord de l’UIDAI, le système qui gère l’identifiant, mais aussi les gouvernements dans leur diversité ainsi que les entreprises privées. Modi et le BJP adoptent l’identifiant numérique car cela permet de réconcilier austérité budgétaire et bénéfices électoraux tirés de l’affichage de mesures sociales. Il critiquait le système lorsqu’il était dans les mains de ses adversaires mais il le promeut une fois au pouvoir.
Enrôler 1,3 milliard de personnes
L’idée initiale était de diffuser l’identifiant comme un produit commercial sur un marché et à cette fin de tirer profit du fameux effet de réseau qui est à la source du succès des plateformes. Les riches et les urbains sont les plus difficiles à enroler. Dans un deuxième temps, l’identifiant est rendu obligatoire pour les abonnements au gaz qui existent essentiellement en ville. Il y a cependant loin de la théorie de la diffusion à sa pratique. Des livres sont aussi utilisés comme moyen de communication. Une attention particulière est portée au message : Aadhaar permettrait, entre autres, de lutter contre la corruption. On passe ensuite à une obligation. L’enregistrement est donc rendu possible par un mélange de propagande, censure et d’outils de contrainte.
Contourner les oppositions
On peut identifier trois sources d’opposition : le Parlement, des mouvements sociaux ainsi que la Cour Suprême indienne. Le premier fut assez facile à contourner à l’inverse des mouvement sociaux. En plus, différentes nuances s’expriment à l’intérieur. Parmi eux, il y a une branche de cybermilitants, mais il y a aussi des militants des droits humains ou encore des nationalistes hindous. La coalition des partisans a réussi à contourner les opposants dans les arênes gouvernementale, parlementaire et judiciaire.
Une mise en danger de la population
Si on observe une hausse du volume des transactions pour les populations, la réalisation de profits demeure moins assurée. En réalité, l’identifiant numérique a plutôt des effets négatifs sur la fourniture de prestations sociales. La démonétisation faite pour promouvoir l’adoption des paiements numériques et donc de l’identifiant a eu un impact récessif sur l’économie, tandis que les fuites de données favorisent le développement d’escroqueries.
Va-t-on ficher tout le monde ? Ce n’est pas une fatalité, ni en Inde où la base centrale contient tant d’erreurs et où le processus actuel peut être inversé, ni à l’échelle du monde dans son ensemble. Ce livre, très clair et très bien construit, permet de comprendre comment l’identifiant indien donne un aperçu du capitalisme numérique, ce nouveau régime de production.



