Compte rendu réalisé par Claire Goudin, étudiante en hypokhâgne (2024-2025) au lycée Claude Monet de Paris, dans le cadre d’une initiation à la réflexion et à la recherche en histoire.

Présentation

Claire Lalouette, décédée en 2010, était une égyptologue française de renom. Elle a été membre scientifique de l’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO) au Caire et professeure émérite à l’université Paris-Sorbonne. C’est une spécialiste de la civilisation pharaonique qui a consacré sa carrière à l’étude des textes anciens, qu’ils soient religieux, littéraire ou historiques. Parmi ses principales publications, nous pouvons citer : Histoire de la civilisation pharaonique (en quatre volumes) paru en 1995 , Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte. Mythes, contes et poésies publié à partir de 1984 et qui demeure son travail le plus reconnu ; L’art et la vie dans l’Égypte pharaonique en 1992 ; des ouvrages plus littéraires comme les Mémoires de Ramsès le Grand édité en 1996.

Publié en 1995, Contes et récit de l’Égypte ancienne est un recueil de textes traduits et commentés par Claire Lalouette. L’autrice propose une anthologie littéraire qui vise à faire découvrir la richesse narrative et littéraire d’une civilisation que l’on associe uniquement à ses temples, ses pyramides et ses tombeaux. L’ouvrage réunit des récits issus de différentes époques de l’histoire égyptienne, depuis l’Ancien Empire jusqu’à l’époque gréco-romaine. Le lecteur moderne est invité à plonger dans l’imaginaire égyptien et à mieux comprendre la vision égyptienne du monde. L’ouvrage est structuré autour de plusieurs types de récits, chacun révélateur d’un aspect essentiel de la culture égyptienne. Les contes et merveilles constituent la première partie, dans laquelle interviennent des magiciens ou des sages capables de troubler l’ordre naturel par la puissance de la parole ou de rituels secrets qui reflètent la fascination de l’Égypte ancienne pour le surnaturel et le spirituel. Dans une deuxième partie, le livre rassemble des légendes divines, centrées sur les figures de Rê, Osiris, Isis, Horus et Seth. Cette partie explore la relation complexe entre le monde des dieux et celui des hommes et comment les récits mythologiques servaient à légitimer les institutions humaines, notamment la royauté. Dans la troisième partie sont présentés des aventures romanesques, des récits de voyage et d’exploration, souvent incarnés par des personnages fictifs ou semi-historiques. Ils illustrent le goût égyptien pour les exploits extraordinaires, les voyages dans des contrées lointaines et les triomphes de la sagesse. La quatrième et dernière partie fait l’objet du récit des premières épopées et des grandes campagnes militaires menées par les Pharaons pour maintenir leur autorité sur les pays asiatiques et les régions méditerranéennes. Ces récits sont extraits de sources très diverses comme des papyrus, des inscriptions funéraires, des manuscrits issus de temples ou de collections privées. L’ouvrage propose un enchaînement fluide de textes, précédés chacun d’introductions précises qui en exposent le contexte de production, les enjeux symboliques et les difficultés de traduction. Sur le plan éditorial, Contes et récits de l’Égypte ancienne comprend une préface de l’historien Pierre Grimal, spécialiste de l’Antiquité, qui souligne l’intérêt de ces textes pour mieux comprendre l’univers mental et spirituel égyptiens. Cette édition comporte des annexes, des notes explicatives, une carte de l’Égypte et de la vallée du Nil, une carte politique du Proche-Orient après l’an 2000 avant J.-C., quelques reproductions iconographiques.

Résumé

Loin de constituer une simple compilation de textes anciens, Contes et récits de l’Égypte ancienne vise à faire redécouvrir un pan fondamental de la culture égyptienne : sa littérature narrative. L’autrice montre que cette civilisation a aussi développé une pensée en récit et une capacité à dire le monde en passant par le conte, la fable ou l’épopée. L’enjeu de l’ouvrage est de restituer, à travers des textes souvent fragmentés ou oubliés, la manière dont les anciens Égyptiens comprenaient le pouvoir, la justice, la religion et leur propre destin. L’ouvrage ne suit pas un découpage historique strict mais les récits sont présentés selon leur nature. L’ordre adopté permet néanmoins de saisir une évolution narrative et un enchaînement logique des thèmes : des contes magiques du Moyen Empire aux récits initiatiques de la période tardive en passant par les mythes fondateurs du Nouvel Empire.

La première partie du l’ouvrage intitulée Récits merveilleux, contes magiques, sorts et allégories est découpée en douze récits et contes. Ils sont situés à l’époque de l’Ancien ou du Moyen Empire. Ils mettent souvent en scène des personnages capables de défier les lois naturelles grâce à la magie. Ces textes révèlent une civilisation où le pouvoir des mots et le surnaturel occupaient une place centrale. Les trois premiers contes, tirés du Papyrus de Westcar (XVIIIe-XVe siècle av. JC), sont contés à la cour du roi Khéops (IVe dynastie). Le récit évoque une structure en abyme : les fils du roi évoquent tour à tour des événements magiques survenus sous les règnes de souverains précédents. On y voit des magiciens y accomplir des prodiges, comme transformer une petite statuette de cire en crocodile de quatre mètres, fendre un lac en deux, ressusciter un animal décapité et prédire l’avenir de la monarchie. Les quatre récits qui suivent sont beaucoup moins connus mais tout autant riches symboliquement. Le premier récit est Le naufragé sur l’île enchanté, mettant en scène un marin qui échoue sur une île après une tempête. Cette île est gardée par un serpent géant qui parle, à travers ce dialogue va se dessiner une méditation sur la fragilité humaine, la culpabilité et la puissance divine. A la différence des trois premiers récits, le merveilleux n’est ici ni spectaculaire, ni démonstratif mais porteur d’un enseignement moral et existentiel. La dernière partie de la section est consacrée aux contes merveilleux autour du personnage Setni-Khae-Mouas, figure inspirée d’un personnage historique réel : le prince Khaemouaset, le fils préféré de Ramsès II, grand-prêtre de Ptah à Memphis, personnage lettré et fort savant dont la réputation de sagesse et de science à franchi les siècles. Il est devenu dans l’esprit populaire, un grand magicien. En somme, ce recueil de contes merveilleux constitue une véritable anthropologie du merveilleux égyptien et offre un regard vivant, complexe et profond sur la culture pharaonique.

Dans la deuxième section intitulé Les légendes divines, l’autrice rassemble les grands récits mythologiques de l’Égypte ancienne, à travers lesquels s’exprime toute une vision du monde, de sa naissance à son organisation divine et sociale. Ces textes, souvent plus anciens que les contes merveilleux, se distinguent par leur portée symbolique, leur solennité et leur lien étroit avec la religion et l’État. Ils participent à l’explication de l’origine du monde, des dieux et des institutions humaines. La plupart des récits mettent en scène les grandes figures du panthéon égyptien : Rê, Osiris, Seth, Horus et Isis. Le premier mythe évoqué est celui de la création du monde par le dieu Rê, le Soleil. Rê donne naissance au monde par la parole, sa création est fondée sur le verbe et sur la non-violence. Il structure l’univers, fait apparaître les premiers dieux et établit l’ordre cosmique. Ce récit fondateur insiste sur l’idée que le monde est né d’un principe unificateur, créateur et juste, reflet de la Maât, la vérité. Après ça, Rê se retire du monde et cela inaugure une succession divine et une première fragilité dans l’ordre du monde. Les deux autres mythes sont sur Osiris, le plus célèbre du panthéon égyptien (trahi et assassiné par son frère Seth, puis ramené à la vie par sa sœur et épouse Isis). Ce récit est au cœur de la religion funéraire égyptienne. Il légitime le culte des morts, l’espoir en une vie après la mort, la possibilité de résurrection. Puis la lutte entre Horus (fils de Osiris et Isis) et Seth fonde la monarchie divine et la légitimé du pharaon humain (considéré comme le successeur d’Horus sur terre). En rassemblant ces récits mythologiques, l’autrice donne accès à une théologie narrative. Chaque mythe est porteur de valeurs fondamentales et aussi d’une interprétation du réel. Ces histoires démontrent une civilisation qui pense le monde comme un équilibre fragile entre des forces opposées. Puis on comprend que le rôle des dieux n’est pas seulement d’agir mais aussi d’incarner aussi des principes qui structurent la vie humaine et politique.

Dans la troisième section intitulée Aventures romanesques, voyages et explorations, J. Lalouette met en lumière des récits qui s’éloignent des figures divines ou magiques pour explorer des formes de narration plus réalistes, souvent proches du roman. Ces récits s’ancrent davantage dans un cadre géographique identifiable, dans un temps historique et de situations humaines complexes (exil, diplomatie, nostalgie du pays natal). En cela, ces récits témoignent de la richesse narrative de la littérature égyptienne mais aussi d’une vision dans laquelle l’aventure devient une expérience existentielle. Le premier récit est centré sur les aventures d’Hirkhouf, prince d’Assouan, explorateur dans le grand Sud africain, durant la VIe dynastie des rois d’Égypte. Hirkhouf fit sculpter le récit de ses explorations sur la façade de sa tombe à Assouan. Ce texte est particulièrement précieux sur le plan historique car il illustre les rapports politiques et économiques entre l’Égypte et les régions nubiennes. Il donne également un aperçu des stratégies d’expansion égyptienne à travers des alliances, des cadeaux et une diplomatie active. Le style est sobre et restitue énormément d’informations géographiques et historiques très précises. Le deuxième récit, Le roman de Sinouhe, traite principalement de l’exil, de la fidélité à la patrie et de l’identité égyptienne. A travers ces récits, l’autrice révèle une autre dimension de la littérature égyptienne : l’attention portée à l’individu, à ses choix et à son itinéraire dans le monde. Qu’il s’agisse de diplomatie, d’exil ou de commerce, ces textes interrogent les rapports entre l’homme et le pouvoir.

Enfin, dans la quatrième section, intitulée Gestes guerrières et hauts faits d’armes : naissance de l’épopée, J. Lalouette réunit plusieurs récits glorifiant les victoires militaires des grands souverains du Nouvel Empire. Ces textes, souvent gravés sur les murs des temples ou inscrits sur des stèles commémoratives, montrent comment la guerre devient un instrument idéologique. Les campagnes sont racontées à la manière d’une épopée dans laquelle le pharaon incarne à la fois le héros invincible, le chef de guerre inspiré et le garant de l’ordre divin. Ces textes ont donc une fonction politique. Inscrits sur les murs du temple d’Amon à Karnak, les récits liés aux exploits de Thoutmosis III sont souvent considérés comme le premier récit militaire structuré de l’histoire. Le récit suivant porte sur la prise de Jaffa par la général Djehoutysous le règne de Thoutmosis III. Il valorise l’intelligence stratégique et illustre un rapport avec le célèbre stratagème du cheval de Troie, ainsi qu’un conte des Mille et une nuits, celui d’Ali Baba. Le chapitre consacré à Ramsès II se concentre notamment sur la bataille de Kadesh, épisode parmi les plus diffusés de l’Égypte antique, gravé dans de nombreux temples, preuve de son importance politique et symbolique. Le dernier ensemble de récits met en scène Ramsès III, considéré comme le dernier grand pharaon guerrier. Avec cette dernière section, l’autrice nous donne à lire l’émergence d’une véritable littérature épique égyptienne, centrée sur la figure du roi-guerrier. Ces textes mêlent histoire et légendes, faits réels et exagérations symboliques, pour fabriquer une mémoire héroïque du pouvoir égyptien. On y voit à la fois la grandeur militaire de l’Égypte à son apogée et la manière dont elle a su mettre en récit cette grandeur pour la pérenniser dans la pierre et dans les esprits, même 3 200 ans plus tard.

Appréciations

L’ouvrage de Claire Lalouette se distingue par son double intérêt : littéraire et historique. En rassemblant des récits issus de papyrus souvent méconnus du grand public, l’autrice rend accessibles des textes fondamentaux pour comprendre l’imaginaire et les structures mentales de l’Égypte antique. L’un des grands atouts de cet ouvrage réside dans son positionnement singulier : Contes et récits de l’Égypte ancienne n’est pas un manuel d’histoire au sens strict mais une œuvre profondément littéraire qui permet d’approcher une civilisation par la sensibilité de ses récits. Ce choix éditorial lui confère une richesse particulière en donnant la parole aux textes eux-mêmes. J. Lalouette offre une porte d’entrée originale dans la culture égyptienne. Je trouve cela très intéressant et plus dynamique qu’une approche historique au sens strict. Le projet de mieux connaître une société ancienne à travers ses contes, ses mythes et ses légendes est non seulement pertinent mais éclairant. De plus, le travail de traduction, de sélection et de commentaire réalisé par l’autrice est précieux. Sans cette médiation, ces textes nous resteraient pour la plupart inaccessibles, tant par la langue que par les références culturelles qu’ils mobilisent. Le travail de médiation de J. Lalouette entre les sources originales et le lecteur moderne est remarquable. Et l’approche est rigoureuse, chaque texte est traduit avec soin, replacé dans son contexte, accompagné de remarques philologiques et historiques, les sources sont citées à la fin de chaque texte.

Toutefois, on peut regretter que la thèse de fond ne soit pas plus explicitement formulée. L’unité du recueil repose sur l’idée implicite que ces contes forment un miroir de la civilisation pharaonique mais cette idée aurait pu être davantage développée dans une introduction ou une conclusion générales. De plus, l’ouvrage peut parfois dérouter un lecteur qui ne dispose pas déjà d’une culture minimale sur l’Égypte ancienne. J. Lalouette ne prend pas toujours le temps de poser les repères fondamentaux. Certaine figures divines ou références historiques sont évoquées comme allant de soi, sans explication approfondie. Cela rend certain passages difficiles d’accès pour un public non-initié. Ce manque d’accompagnement systématique limite un peu la portée de l’ouvrage. Malgré cela, Contes et récits de l’Égypte ancienne reste une contribution précieuse. Il permet de croiser les approches littéraire, religieuse, sociale et politique, d’entrer dans l’univers symbolique des Égyptiens. Pour les historiens, ce recueil offre une matière riche pour penser l’histoire autrement, non pas par les faits seuls, mais par les récits qui leurs donnent un sens.