Compte rendu réalisé par Jasmine Delord, étudiante en hypokhâgne (2025-2026) au lycée Claude Monet de Paris, dans le cadre d’une initiation à la réflexion et à la recherche en histoire.

Présentation

Paléontologue, philosophe et historienne des sciences, Claudine Cohen est spécialisée dans la paléontologie et la représentation de la préhistoire. Après avoir obtenu l’agrégation de lettres modernes en 1980 et un doctorat ès lettres en 1989, elle devient professeure des universités, directrice d’études à l’EHESS, puis chercheuse associée au Collège d’études mondiales de la Maison des sciences de l’homme. Elle a été chercheuse invitée aux États-Unis et a donné de nombreuses conférences, notamment en Russie et en Chine.

L’historienne est la première en France à déconstruire les représentations sexuées que nous avions jusque-là pour la préhistoire occidentale. Parcourant l’ensemble des temps préhistoriques d’il y a sept millions d’années jusqu’aux peuples qui inventèrent l’écriture il y a 5 000 ans, Claudine Cohen s’interroge sur l’origine de cette fatalité qui semble être celle réservée aux femmes dans leur place dans la hiérarchie des sexes. Grâce à son travail de recherches, elle réfléchit aux fondements d’un ordre social qui détermine aujourd’hui encore les rôles attribués aux hommes et aux femmes. Aux origines de la domination masculine, publié en 2025, analyse ces fondements. Divisé en neuf chapitres comportant chacun plusieurs parties, une introduction et une conclusion, l’ouvrage propose également un chapitre introductif et un conclusif, des notes et une bibliographie.

Résumé

Depuis près de deux siècles, les femmes ont conquis de nouveaux droits et pouvoirs, et grâce à des progrès techniques, elles ont le temps de s’adonner à de nouvelles activités qui ne sont pas celles liées à la gestion du foyer ou aux soins des enfants. Grâce à l’accès à l’éducation et aux sphères politiques ou du travail ainsi qu’aux progrès dans le domaine de la contraception ou le droit à l’avortement, les femmes ont acquis une autonomie qui n’est pas pour autant synonyme de disparition de « l’asservissement » des femmes. En effet, les sociétés humaines ont toutes des rôles féminins et masculins socialement construits qui varient en fonction de la culture et de l’histoire de ces groupes. Néanmoins, la plupart des sociétés modernes sont construites sur le même modèle : celui du patriarcat. Claudine Cohen définit le patriarcat comme « une forme institutionnalisée de la domination masculine ». Mais ce patriarcat connaît de nombreuses « modulations » au cours de l’histoire. Pour étudier les racines de la domination masculine, Claudine Cohen étudie à la fois les Grands Singes, l’anthropologie, la paléoanthropologie, la Préhistoire ainsi que l’étude des systèmes économiques. L’historienne termine son introduction en formulant une question à laquelle elle va répondre au fur et à mesure : « Que nous apprennent [les sociétés de la Préhistoire] sur les rôles genrés, sur les formes de parentés et sur l’exercice de la domination masculine dans les sociétés du passé lointain ? »

Le premier chapitre de ce livre se concentre sur les relations entre les sexes selon Darwin. En 1868, Charles Darwin, qui a passé une majeure partie de sa vie à étudier l’évolution humaine, décide de s’intéresser aux relations entre les sexes. Il commence par la sélection naturelle et ce qui, chez les êtres sexués, favorise la reproduction. La « sélection sexuelle » ou le choix répété de certains traits particuliers chez un partenaire explique les différences anatomiques ou morphologiques mais aussi la manière dont la domination masculine a pu s’imposer. Bien que, les théories de Darwin sont toutes inscrites dans « les préjugés de son temps », elles ont ouvert un nouveau champ de réflexion sur les relations entre les sexes. Ici, la domination masculine est surtout envisagée comme un processus « social, contingent et réversible » et non pas inhérent, ce qui signifie que, bien que cette domination soit le résultat de millénaires de façonnement des sociétés, rien n’empêche théoriquement un changement de hiérarchie.

Dans ce deuxième chapitre qui observe les relations entre les sexes chez les animaux, Claudine Cohen se demande si, en observant les Grands Singes qui sont biologiquement proches des humains, leurs comportements nous éclairent sur les comportements sexués humains et les origines de la domination masculine. Ce chapitre consacre donc une partie à chacun des cinq Grands Singes et analyse la façon dont leur groupe et leur choix de partenaire sont construits. Il apparaît que selon les espèces, les formes de violence envers les femelles dépendent de la structure des groupes. En effet, à l’instar des comportements humains, les Grands Singes mâles se montrent plus violents s’ils s’allient entre eux et que la femelle est isolée, ce qui facilite l’installation de la hiérarchie. En observant ces primates, on ne peut pas tirer une règle qui nous permettrait de comprendre l’origine de nos propres comportements sexués ou genrés.

Intitulé Une domination « par nature » ?, un troisième chapitre s’ouvre sur une citation de Sigmund Freud, neurologue et fondateur de la psychanalyse qui, partageant la même idée que Blaise Pascal, pense que l’agressivité est une tendance naturelle, un instinct inscrit dans le psychisme humain. Mais Claudine Cohen s’interroge : faut-il croire que ces comportements violents sont fondés en nature et ont persisté jusqu’à nos jours ? Les déterminations biologiques sont souvent invoquées pour rendre compte de la domination masculine en jouant le rôle majeur de façonnements des structures sociales. Les phénomènes sont ancrés dans des traits physiologiques mais leurs effets sociaux sont nombreux. Le propre de la société est de contenir des actes violents ou des interdits, les comportements genrés, la domination et les formes d’altruisme se sont construites à partir des règles de cette société. Mais cela n’empêche pas que les hommes fassent preuve de comportements violents, surtout si c’est pour assurer leur descendance.

Claudine Cohen ouvre ce quatrième chapitre à propos de la reproduction avec la définition de l’exogamie, ou le fait pour l’homme de chercher une épouse à l’extérieur de son propre groupe social. Cela rappelle des pratiques que l’on retrouve aujourd’hui dans le « rapt rituel » qui désigne l’enlèvement symbolique de la jeune mariée par son nouvel époux pour franchir le seuil de leur maison. Ces pratiques font écho à celles qui ont perduré tout au long de la préhistoire : le déracinement des femmes à leur lignée pour se marier et perpétuer la lignée de leur nouvel époux. L’existence de ces rituels a été prouvée depuis un demi siècle par de nombreuses analyses ADN effectuées sur les sépultures de cette époque qui ont été retrouvées. Ici, la domination masculine s’exerce par l’enlèvement des femmes. Arrachées à leurs familles et exploitées dans leur nouvelle lignée pour que celle-ci se reproduise, les femmes sont contraintes à la soumission aux hommes qui contrôlent la sexualité et l’accès aux ressources.

Dans ce cinquième chapitre, Claudine Cohen déconstruit le mythe que nous avons des rôles masculins et féminins dans la Préhistoire. À savoir que les hommes chassent, pêchent et peignent sur les grottes tandis que les femmes cueillent des baies et des fruits et s’occupent des enfants. Grâce à l’ethnographie, les chercheurs ont pu démontrer l’égalité au sein des sociétés préhistoriques en termes de répartition des tâches. Les sépultures et les peintures rupestres ainsi que l’espacement volontaire des naissances sont témoins de l’égalité des sexes et de la volonté d’indépendance pour les femmes. Nous pouvons également noter que puisque les femmes pourvoient à la subsistance du groupe, il est probable que la violence que les hommes auraient pu montrer à leur égard ait été moindre.

Un sixième chapitre est consacré à l’art des Paléolithiques et commence par la présentation de la figure de l’homme-lion d’Hohlenstein-stadel qui, comme bien des statuettes qui datent du Paléolithique, a été retrouvé en Europe. La question à laquelle va répondre Claudine Cohen dans ce chapitre est la suivante : « si les relations genrées se traduisent [aussi] dans les symboles, […] quels rôles, quels pouvoirs, quels usages sont incarnés dans ces figures ? ». Après avoir observé différentes peintures rupestres, statuettes, bas-reliefs et empreintes de mains, l’historienne en conclut que les représentations que les Paléolithiques se faisaient des genres masculins et féminins ne sont pas les mêmes que celles d’aujourd’hui. D’abord la différence entre humains et non-humains était beaucoup plus marquée que de nos jours et l’espèce humaine semble apparaître comme une entité face aux autres. De plus, nous pouvons émettre l’hypothèse que la complémentarité entre les sexes les intéressait autant que leur différence. Nombre de représentations montrent par exemple des corps féminins ayant pour forme générale celle d’un phallus. La conclusion nous amène à penser que les relations étaient plus complexes que ce que nous croyions mais qu’elles incluaient différence et complémentarité des sexes.

Le septième chapitre retrace le début de la sédentarisation des sociétés et les changements que cela implique. Les femmes semblent y avoir joué un rôle important car elles avaient une connaissance approfondie des plantes médicinales, elles savaient apprivoiser les animaux et les nourrissaient même en cas de besoin. Cependant, cela n’assure en rien aux femmes une place au pouvoir et il apparaît que les sociétés de l’époque étaient déjà dirigées par les hommes. Les statues de « déesses » et les amulettes protectrices pourraient indiquer une certaine reconnaissance pour les femmes qui enfantent mais les ossements de la même période rappellent quand même les violences que des femmes (peut-être extérieures à la communauté) ont subies.

Cet avant-dernier chapitre couvre l’âge du Bronze. Claudine Cohen offre une nouvelle définition du patriarcat qui est celle d’un mode social qui institutionnalise la supériorité des femmes et l’inscrit dans la loi et les pratiques. L’hypothèse postulée est que le patriarcat s’est installé à l’âge du Bronze et n’a jamais quitté nos sociétés. C’est dans ce contexte d’apparition du patriarcat que se forment les religions du Livre qui accentuent l’idéologie faisant de la femme une propriété devant se soumettre au bon vouloir des hommes. Ces comportements sont intériorisés par les hommes mais aussi et surtout par les femmes, ce qui est un élément essentiel à l’instillation du patriarcat dans les sociétés. L’hypothèse du début de ce chapitre semble vérifiée par l’historienne.

Dans ce dernier chapitre, l’historienne s’interroge sur le rôle d’un père. Il est probable que grâce à l’observation, nos ancêtres se soient rendus compte assez tôt de la façon dont fonctionne la procréation. Le moindre rôle qu’y jouent les hommes pourrait être le déclencheur de comportements violents ou de contrôle exercés sur les femmes pour compenser l’impression d’absence de participation à la procréation (la grossesse). La paternité n’est jamais certaine, même dans les religions (par exemple, le judaïsme est transmis par voie matrilinéaire). Claudine Cohen s’interroge sur la figure d’autorité du père : y a-t-il des hommes qui ne s’identifient pas à la violence et à la recherche du pouvoir sur les femmes ? Existe-t-il du masculin sans volonté de domination des femmes ? Pourrions-nous, un jour, vivre en solidarité et égalité ? Le chapitre s’achève sur ces questions à laquelle nous n’avons pas encore la réponse.

Cet ouvrage a traversé trois époques : le Paléolithique, le Néolithique et l’âge du Bronze. Chacune d’entre elles apporte un changement dans les sociétés au niveau culturel, économique ou politique. Nous observons donc que la domination masculine a pris différentes formes en fonction de ces changements dans les sociétés, qui passent d’une égalité entre les sexes au paléolithique à une institutionnalisation du patriarcat à l’âge de Bronze. Bien que, Claudine Cohen insiste, les violences et les inégalités qui persistent depuis le Paléolithique sont une construction sociale et non naturelle, la question reste de savoir si les sociétés pourraient, un jour, devenir plus égalitaires et instaurer une collaboration à la place d’une domination.

Appréciations

Aux origines de la domination masculine retrace près de 6 millions d’années d’histoire de nos sociétés avec pour objectif essayer de comprendre l’installation pérenne du patriarcat dans nos sociétés jusqu’à aujourd’hui. Grâce aux emprunts à des travaux scientifiques (archéologie, primatologie ou encore sociologie) et à des écrivains et philosophes (Simone de Beauvoir, Pascal, Freud), l’ouvrage se veut intellectuellement ouvert. La démonstration est divisée en plusieurs chapitres qui permettent de séquencer le raisonnement, ce qui facilite grandement la lecture. De plus, la diversité des angles d’étude permet au lecteur de se rendre compte de l’omniprésence de ce modèle patriarcal dans la société, qui a plusieurs sources, et que l’inégalité est profondément enracinée dans nos sociétés modernes.

En utilisant un vocabulaire simple et clair, Claudine Cohen permet aux lecteurs n’ayant pas de connaissances sur le sujet de comprendre ses explications, d’autant plus que la réponse à une question si large, qui s’étend sur presque toute l’existence des sociétés humaines, n’est pas facile à donner. Le livre peut donc aussi bien s’adresser à des spécialistes qu’à des étudiants ou au grand public. Bien que le sujet traité soit très vaste et compliqué, le livre est compréhensible et même agréable à lire grâce au mode d’écriture de l’autrice.