Compte rendu réalisé par Fayadh Mmadi, étudiant en hypokhâgne (2025-2026) au lycée Claude Monet de Paris, dans le cadre d’une initiation à la réflexion et à la recherche en histoire.
Présentation
S’étant spécialisée dans l’histoire politique du Second Empire, Juliette Glikman soutient en 2007 une thèse de doctorat à l’Université Paris IV – Paris-Sorbonne intitulée L’imaginaire impérial et la logique de l’histoire : étude des assises du régime du Second Empire. Enseignant à Sciences Po, elle est chercheuse associée au Centre d’histoire du XIXe siècle et a publié plusieurs ouvrages abordant Louis-Napoléon Bonaparte et son règne en France, dont Louis-Napoléon prisonnier : du fort de Ham aux ors des Tuileries (Aubier, 2011), couronné par l’Académie des Sciences Morales et Politiques et par le prix Historia de la biographie historique.
Publié en 2013, La monarchie impériale. L’imaginaire politique sous Napoléon III est la version retravaillée de sa thèse de doctorat. Cette notion d’imaginaire, selon l’historienne, se définit comme le travail du régime de cultiver des imageries, des représentations et une relation forte au peuple au nom des croyances d’un merveilleux royal. En effet, le régime cultive le temps historique pour se placer en un idéal de monarchie dans un but de se légitimer et de se positionner dans une continuité dynastique. Cette étude du Second Empire s’opère à travers trois grandes parties, elles-mêmes divisées en trois sous-parties, ayant chacune une conclusion. Une conclusion générale termine l’ouvrage. Plusieurs documents iconographiques sont présentés pour appuyer les propos de l’historienne, de nombreuses notes de bas de page renvoient à diverses sources (œuvres littéraires, journaux, essais d’histoire, lois…) pour étayer ses réflexions.
Résumé
En introduction, l’historienne aborde l’originalité du régime et la figure de Napoléon III. Considérant que nous avons une mauvaise compréhension du sujet, elle veut dégager, à travers cet « essai d’archéologie historique », les fondements de l’Empire et de l’imaginaire impérial.
L’historienne s’intéresse d’abord à la légitimité de la monarchie. Souverain constituant un « point d’équilibre du pays » aimé par les citoyens, Napoléon IIII est empereur adepte de l’action pratique, consultant directement le peuple pour une décision localisée par exemple. Il recevait des odes à sa gloire, telle l’Ode au prince Louis-Napoléon de Emile Corne en 1852. Selon J. Glikman, la seule chose qui a pu maintenir le régime était la confiance aveugle du peuple. Napoléon III est d’ailleurs accusé d’arriver au pouvoir le 2 décembre 1851 en abusant de l’arriération populaire. Un élément important qui démontre la valeur du peuple est le plébiscite qui est un recours spécifique pour dénouer une crise où l’avis populaire est directement consulté. Cette relation au peuple est nourrie par l’idée napoléonienne, idéologie politique pensée par Napoléon III. Lorsque l’historienne s’intéresse dans un second temps au vote, elle montre que le principe démocratique était au cœur du projet napoléonien, mais que le gouvernement va l’utiliser à son avantage. En effet, le gouvernement va instrumentaliser des élections à travers les candidatures officielles. On ne fait pas encore totalement confiance au peuple, donc on le manipule (affiches blanches, cartes électorales de bons électeurs). L’on va même jusqu’à manipuler les communes avec « des promesses d’équipements ». Parfois, cela permet de réparer des injustices du passé, à l’instar de la commune de Saint-Martin-d’Ardèche qui voit le droit d’usage de ses bois communaux restauré, droit qui avait été abrogé sous la Restauration. Au sein du régime, il y a l’importance d’éclairer le peuple dans ses choix électoraux pour éviter tout débordement et diriger les esprits ; c’est l’un des rôles des préfets, clairement mis en avant dans la circulaire de Morny du 20 janvier 1852 : « vous [préfets] viendrez au nom de ce gouvernement recommander un candidat au choix des électeurs ». Enfin, l’autrice nous montre qu’à travers l’instauration du pouvoir impérial, Napoléon III a pour objectif de combiner deux principes contradictoires : l’hérédité et le suffrage universel. Le régime accorde de l’importance à ce mariage politique mêlant conservation du pouvoir et approbation du peuple. L’idée impériale se veut concilier deux époques : la Révolution et l’Ancien Régime.
L’historienne réfléchit ensuite sur la société napoléonienne. D’abord par une volonté d’amélioration sociale, puisque le régime rappelle son devoir d’aider les plus faibles, alors qu’il est identifié aux dépenses luxueuses liées à la dynamique économique et financière. La dynastie aborde son lien avec le peuple telle une alliance, résumé dans cette formule : « Nous, c’est Lui ». Ce régime concrétise ce lien par des réformes sociales et une providence d’Etat. En 1864, Napoléon III ordonne d’accélérer les travaux de l’Hôtel-Dieu (établissement hospitalier) au détriment de l’Opéra car le lieu « consacré aux plaisirs » ne pouvait être achevé avant « l’asile de la souffrance ». Cependant, l’autrice nous rappelle que les salaires des ouvriers et des petits employés ne progressent pas alors que les prix des produits de première nécessité augmentent, tout comme les dépenses du couple impérial. L’historienne aborde ensuite l’instauration d’un « gouvernement national ». Napoléon III se mue en Christ subissant, au même titre que son peuple, les catastrophes — politiques et naturelles — touchant la France mais lui triomphe de ces problèmes. On peut voir cela à travers les inondations de 1856 dans le Midi où l’on voit l’empereur aider et pleurer son peuple tel un père d’une « famille populaire ». Pour le régime, il s’agit d’avoir un peuple rassemblé. Malgré sa popularité, le souverain est tout de même la cible de tentatives de crimes de « lèse-majesté nationale ». L’opposition attente à sa vie, ce qui renvoie à une atteinte au peuple puisque les deux sont indissociables suivant le principe napoléonien. Enfin, J. Glikman définit le bonapartisme et le napoléonisme. Le bonapartisme, qui est la doctrine du gouvernement, est un mouvement démagogique accordant de l’importance aux pauvres et aux riches car les deux ont des obligations complémentaires. Quant au napoléonisme, ce dernier est un idéal dynastique se confondant avec les attentes du monde issu de la Révolution. C’est un mouvement conservateur voulant un redressement des consciences. L’historienne rappelle enfin le rôle majeur du suffrage permettant une renaissance dynastique pour ces deux courants, alors même que le peuple est considéré comme incapable de voter. J. Glikman conclut cette partie en appuyant le rôle salvateur de Napoléon III. La dynastie permet de soigner les maux causés par les précarités institutionnelles et politiques.
La dernière partie est consacrée à la symbolique impériale. L’autrice commence par aborder l’ascension de la dynastie impériale. Sur le trône, Napoléon III prétend être la continuation naturelle des anciens monarques français. Au début de l’Empire, Clovis est d’ailleurs célébré puisque son héritage chrétien survit à travers son prolongement moderne en la personne de l’empereur. Le plébiscite est d’ailleurs comparé à la montée sur le pavois (processus primitif de désignation du chef par le peuple qui voyait le futur dirigeant se faire porter sur un bouclier). On voit cette imaginaire en 1867 durant l’Exposition universelle où le Prince impérial s’était fait porter sur un bouclier par un paysan, un zouave, un ouvrier et un bourgeois (résumant la composition sociale du pays). Le régime s’inscrit dans une continuité débutant avec la date inaugurale de 1804. Cela permet de donner une ancienneté et une honorabilité au Second Empire à travers le Ier Empire et cela implique une illégitimité des gouvernements intermédiaires. L’historienne aborde ensuite la notion de temps car l’Empire se place dans une certaine temporalité par rapport aux bouleversements d’un XIXe siècle considéré comme dangereux et corrompu. L’idée napoléonienne, dans ce siècle incertain, se place en certitude d’avenir. Elle est une garantie politique, sociale, économique et culturelle dans une ère de grande modernité pour les Français. « Aurore nouvelle » : c’est une expression utilisée par l’historienne pour caractériser la volonté du régime de dépasser la défaite de Napoléon Ier en 1815 à Waterloo et de former une similitude entre les Napoléon. En effet, l’histoire de Napoléon III est considérée comme l’inverse de celle de Napoléon Ier ; l’un a atteint les sommets de la gloire pour mourir en exil, l’autre a traversé une vie d’exil pour atteindre les sommets de la gloire. L’emprisonnement de Napoléon III au fort de Ham de 1840 à 1846 est placé en parallèle de l’exil à Saint-Hélène. Enfin, l’historienne parle de météores et d’étoiles car le régime accorde beaucoup d’importance aux images en lien avec les manifestations atmosphériques. Les Napoléon sont des sortes de constellations illuminant la France et dissipant les ténèbres de la Révolution. L’étoile représente, en plus d’être une métaphore du régime montant en puissance, une référence prophétique de l’empereur qui devient un guide dans l’obscurité. Pour J. Glikman, ces pratiques et représentations forment une véritable œuvre napoléonienne cultivant son image et l’instrumentalisant à son compte pour une totale maîtrise du pouvoir.
En conclusion générale, l’historienne nous rappelle que l’idée napoléonienne a cultivé tout au long du Second Empire un processus de légitimation originale. L’empereur se présente comme l’héritier d’un passé royal, capable de guérir la France et renouant un lien avec le peuple. Ce n’est plus seulement un monarque qui règne mais un sauveur providentiel des Français.
Appréciations
Dans cet « essai d’archéologie historique », l’historienne parvient à comprendre les fondements et l’imaginaire politique du Second Empire. Elle réussit cela en nous montrant un régime politique complexe à travers des exemples historiques, des témoignages et des écrits de l’époque (articles, odes, poèmes, discours, lois, etc) et même d’iconographies. La figure politique et historique qu’est Napoléon III est très bien analysée par la chercheuse, ce qui nous permet de mieux comprendre sa personnalité, son apport politique, culturel, économique, social : ses actions tout au long de son règne ; ses réussites et échecs politiques ; son héritage riche et complexe ; sa relation au pouvoir et au peuple. On peut par exemple voir cette relation paternelle avec le peuple à travers ses divers voyages officiels sur le territoire. L’étude permet d’explorer en profondeur le sujet de manière originale. Juliette Glikman utilise abondamment des écrits littéraires et politiques pour appuyer son argumentation, éclairer un propos et illustrer un exemple, permettant en quelque sorte de faire parler d’autres témoins de cette histoire impériale. L’historienne parvient ainsi à relier intelligemment enjeux politiques et imaginaire politique dans une même approche, offrant une plus large compréhension du sujet. Elle accorde énormément d’importance aux images et aux imaginaires que crée et cultive l’Empire. D’où le travail « d’archéologie historique ».
Malgré la complexité du sujet, j’ai grandement apprécié la lecture de cet ouvrage grâce à son contenu clair et agréable, magnifié par une structuration ordonnée et quasi académique favorisant une lecture fluide et aisée. On peut toutefois noter quelques redondances dans les différents chapitres, telles l’importance de la relation Prince-peuple ou l’admiration totale que voue le peuple à l’empereur. Directement placés dans la réflexion de l’autrice, les écrits datant de l’époque du Second Empire peuvent créer une cassure dans la lecture. On peut se trouver légèrement submergé par ce qui est écrit par l’historienne et par ce qui est rapporté à d’autres textes. Toutefois, J. Glikman parvient à fluidifier le tout puisque des paragraphes clairs, une typographie différente et des sauts de lignes accompagnent la distinction. Cet essai m’a par ailleurs permis d’approfondir mes connaissances sur un sujet qui me passionnait, cela m’a permis de découvrir autrement le Second Empire et Napoléon III.



