Ce bref ouvrage s’ouvre sur un diagnostic attendu : un épuisement généralisé face à une somme de violences nouvelles (bruit, lumière artificielle, écrans) qui anesthésie notre capacité à s’émerveiller et à ressentir, et devant laquelle les mesures individuelles (moins d’écrans, plus de sport, une nourriture plus saine) restent impuissantes.

 

L’auteur illustre ses propos en décrivant la fade routine d’un employé de bureau parisien sédentaire et fatigué, qui cherche le sens d’un travail épuisant, coupé de la vie sensible par les écrans, le paysage urbain aseptisé et la nourriture industrielle.

Au diagnostic succède la thèse. Pourtant essentielle à la santé individuelle, démocratique et sociale, la vie sensible est triplement brutalisée par la vie moderne, dégradée par les pollutions et les stimuli agressifs qui affectent nos sens, appauvrie par l’uniformisation des objets et des paysages, et affectée par des modes de vie qui réduisent notre capacité à éprouver (écrans, hyperconsommation).

L’actuelle brutalisation de la vie sensible est inédite à trois égards : la déconnexion de notre environnement naturel est sans précédent, les violences sensorielles sont moins visibles mais répétées (bruit permanent, routine sédentaire, omniprésence des écrans) et elles concernent désormais tous les consommateurs, plus seulement les ouvriers.

Sont présentés trois cas de pollutions sensorielles (sonore, lumineuse et olfactive) altérant la société et la santé sans faire l’objet de politiques publiques efficaces.

C’est en creux l’aménagement du territoire qui est critiqué : omniprésence de l’éclairage artificiel, construction de logements à proximité d’axes routiers et d’aéroports, implantation d’industries polluantes dans des espaces peu densément peuplés, appauvrissant la contestation en l’éloignant des centres de décision.

Il relate aussi la disparition progressive des couleurs, du toucher (relégué par la tertiarisation et associé à la corruption et au risque sanitaire) et du goût (aseptisé par l’alimentation ultratransformée), malgré leurs effets positifs avérés sur le lien social et l’anxiété.

Plus dense, la deuxième partie du livre propose une politique de protection de la vie sensible et évoque des pistes nombreuses : consacrer des droits au sommeil de qualité, à la nature ou à l’horizon, renouer avec les classes vertes, miser sur le soin et l’architecture thérapeutique pour créer un hôpital sanctuaire, promouvoir les mobilités douces et l’accès aux espaces naturels comme remèdes à la sédentarité et aux troubles de la santé mentale.
Si cette politique est aujourd’hui délaissée, c’est notamment en raison de la domination du logiciel cartésien et néolibéral.

Le premier méprise les sens au profit de la rationalité et de la domination de l’humain sur son environnement. Le second fait de l’expérience sensible une contrainte improductive pour un individu responsable de son épanouissement, et soumet le corps et l’alimentation à une logique de performance et d’efficacité économique.

Surtout, la vie sensible est soumise à une double logique économique et biopolitique qui en fait une source de profit et de contrôle. Elle est ainsi détruite ou marchandisée (réservée à ceux qui peuvent fréquenter des plages privées ou acheter une nourriture saine) et sa domestication permet l’exercice d’un mode de gouvernement discret (On pousse à la consommation par le marketing olfactif et on éloigne les indésirables par du mobilier anti-SDF ou la diffusion de fréquences sonores déplaisantes à l’oreille des jeunes).
Face à ce constat et au nom de la dignité humaine, il devient essentiel de déployer une politique de protection de la vie sensible, qui ferait de la qualité des expériences vécues une finalité politique – comme sous Léo Lagrange ou dans le programme de la gauche en 1972, qui incluait le respect du repos, des loisirs, de la culture et du cadre de vie.

Plaisant à lire, l’ouvrage offre un constat attendu des atteintes à la vie sensible, et vaut surtout pour sa description de la manière dont l’économie et la politique s’emparent de l’expérience sensible à des fins de profit ou de contrôle. Pour étayer les pistes esquissées, on lira le rapport co-signé par l’auteur pour la Fondation Jean Jaurès.

Les plus curieux iront aussi piocher dans les travaux de Cynthia Fleury, qui propose de préserver par une charte « ce qui ne peut être volé » – santé, horizon, silence. Pour des travaux plus précis et géographiques sur ce sujet transversal, le lecteur consultera Samuel Challéat sur la pollution lumineuse, Michel Le Van Quyen sur les effets sanitaires de l’exposition à la nature, ou Baptiste Morizot sur les effets politiques de l’émerveillement.