Longtemps resté dans l’ombre de Pétain et de Laval, l’amiral François Darlan fut pourtant l’un des principaux acteurs du régime de Vichy et de sa politique de collaboration. Son ralliement aux Alliés en novembre 1942 a durablement entretenu l’image d’un homme pragmatique, qui aurait fini par reconnaître son erreur et retrouver le chemin du patriotisme.

Dans Darlan. La collaboration à tout prix, paru une première fois en 2015 et réédité dans une version augmentée et actualisée chez CNRS Éditions, Bernard Costagliola propose une interprétation beaucoup plus sévère de son parcours. Docteur en histoire de la Sorbonne et spécialiste de la Marine de Vichy, il s’appuie sur une enquête approfondie dans les archives pour réexaminer les choix politiques et militaires de l’amiral. Cette nouvelle édition, enrichie notamment par l’exploitation de fonds supplémentaires, dont les papiers de Robert Murphy conservés à l’Institut Hoover, permet également d’approfondir l’étude des relations entre Darlan, les Américains et les différents acteurs français présents à Alger. À rebours d’une lecture longtemps répandue, l’auteur défend une thèse centrale : Darlan ne fut pas seulement un dirigeant qui s’adapta aux circonstances, mais un acteur déterminé du rapprochement avec l’Allemagne nazie, allant jusqu’à envisager une alliance militaire avec le Reich.

Une biographie qui renouvelle l’histoire de la collaboration

L’un des intérêts majeurs de l’ouvrage tient à la manière dont Bernard Costagliola réinterroge une figure longtemps moins étudiée que Pétain ou Laval. L’assassinat de Darlan, le 24 décembre 1942, a contribué à cette relative mise à l’écart : contrairement aux deux autres principaux dirigeants de Vichy, l’amiral n’a jamais eu à répondre de ses actes devant la justice. Sa disparition a également favorisé la diffusion de récits destinés à justifier ses choix et à présenter son ralliement aux Alliés comme l’aboutissement d’un double jeu patriotique.

La biographie publiée en 1989 par Hervé Coutau-Bégarie et Claude Huan chez Fayard avait largement contribué à installer cette représentation d’un Darlan qui, après s’être engagé dans une voie sans issue, aurait finalement su rectifier sa trajectoire. Sans nier ses responsabilités, cette lecture accordait une place importante au pragmatisme et aux circonstances. Bernard Costagliola prend le contre-pied de cette interprétation. Son travail s’inscrit dans le renouvellement historiographique auquel Robert Paxton a contribué dès les années 1960, en replaçant les initiatives propres du régime de Vichy et la responsabilité de ses dirigeants au cœur de l’analyse de la collaboration.

Bernard Costagliola pousse cette réflexion plus loin dans le cas de Darlan. Il ne voit pas en lui un simple exécutant ni un dirigeant qui aurait cherché à préserver secrètement les chances d’un retour dans le camp allié, mais un responsable qui s’efforce activement d’approfondir les relations avec le Reich. L’ambition personnelle et la volonté de restaurer la puissance française occupent une place essentielle dans ses décisions. La collaboration relève ainsi moins d’une adhésion doctrinale au nazisme que d’une politique délibérée, conduite au nom d’une certaine conception de la raison d’État. Cette distinction n’atténue toutefois en rien la responsabilité de l’amiral dans les engagements envisagés.

L’ouvrage cherche également à comprendre les ressorts de cette politique. Darlan entend préserver l’autorité de l’État français, maintenir l’Empire, obtenir une révision des conditions de l’armistice et restaurer une marge de souveraineté en négociant avec une Allemagne qu’il croit durablement victorieuse. Mais cette stratégie repose sur une appréciation erronée des intentions allemandes et des possibilités réelles de négociation. En croisant les archives et en replaçant les décisions de l’amiral dans leur contexte, l’historien reconstitue les étapes d’un rapprochement dont les conséquences auraient pu être considérables.

Un marin ambitieux devenu homme d’État

Marin de formation, engagé avec courage durant la Première Guerre mondiale, François Darlan connaît une carrière remarquable au sein de la Marine nationale. Il commande avec autorité la flotte française durant la « drôle de guerre » et devient l’une des figures majeures de l’institution navale. Fils d’un homme politique radical, il sait également nouer les alliances nécessaires à son ascension. Sous la Troisième République, notamment grâce au soutien de Georges Leygues, il progresse rapidement dans la hiérarchie militaire. Mais cette réussite professionnelle ne suffit pas à définir son parcours : Bernard Costagliola insiste sur l’ambition personnelle d’un officier qui entend peser sur les décisions politiques et qui ne se satisfait pas d’un rôle strictement militaire.

La défaite de 1940 et l’installation du régime de Vichy lui offrent une occasion décisive. Après l’éviction de Pierre Laval, Darlan devient, le 10 février 1941, vice-président du Conseil et successeur désigné du maréchal Pétain. Il cumule alors des responsabilités considérables, notamment dans les domaines des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Défense nationale, auxquelles s’ajoute la direction de la Marine. Cette concentration des pouvoirs, exceptionnelle pour un officier de marine, fait de lui l’un des principaux décideurs de la politique française sous l’Occupation. Il ne reste à la tête du gouvernement que jusqu’en avril 1942, mais cette période est déterminante pour l’orientation des relations avec l’Allemagne.

Comment expliquer ses choix ? Bernard Costagliola accorde une place importante à trois valeurs revendiquées par Darlan : l’honneur, la discipline et l’attachement à la Marine. Mais ces principes se combinent avec une ambition personnelle prononcée et une profonde anglophobie. La destruction d’une partie de la flotte française par les Britanniques à Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940, constitue à cet égard un traumatisme majeur. Elle nourrit sa défiance envers Londres et contribue à le convaincre que la France ne peut plus compter sur son ancien allié.

Dans le même temps, la puissance militaire allemande, qui semble alors irrésistible sur le continent, renforce son inclination à rechercher un accord avec Hitler. Darlan paraît fasciné par les succès de la Wehrmacht et convaincu que l’Allemagne est en mesure de dominer durablement l’Europe. Son anglophobie et cette confiance excessive dans la puissance allemande contribuent à enfermer sa politique dans une logique de rapprochement avec le Reich.

L’auteur montre ainsi comment un officier expérimenté peut se révéler beaucoup moins lucide lorsqu’il quitte son domaine de compétence pour se lancer dans la diplomatie. Darlan entend défendre la puissance française, mais son analyse des rapports de force le conduit à surestimer les possibilités de négociation avec Berlin et à sous-estimer les intentions réelles du régime nazi. Son ambition, loin de compenser ces erreurs de jugement, contribue à l’aggravation de ses choix.

La collaboration à tout prix : de la négociation à l’offre d’alliance militaire

C’est dans l’étude de la politique conduite entre 1941 et 1942 que réside l’apport essentiel de l’ouvrage. Jusqu’au printemps 1941, la politique de Vichy oscille entre collaboration, prudence et tentative de préserver une certaine autonomie. Avec l’arrivée de Darlan au gouvernement, le rapprochement avec l’Allemagne prend une orientation plus volontariste. Chargé par Pétain de relancer la collaboration engagée lors de l’entrevue de Montoire en octobre 1940, l’amiral entend obtenir des contreparties allemandes en échange de concessions françaises.

Sa rencontre avec Hitler à Berchtesgaden, les 11 et 12 mai 1941, marque une étape importante. Darlan espère obtenir un assouplissement des conditions de l’armistice, une amélioration de la situation des prisonniers et une reconnaissance accrue de la souveraineté française. En retour, il se montre disposé à accorder au Reich des facilités militaires et économiques. Les protocoles de Paris, signés le 28 mai 1941, prévoient notamment l’accès allemand à des installations stratégiques de l’Empire français, en particulier à Bizerte, en Tunisie, et à des installations en Syrie, ainsi que des dispositions concernant Dakar. Ces négociations rapprochent dangereusement la France d’une cobelligérance aux côtés de l’Axe.

La politique extérieure de Vichy évolue alors dans un contexte marqué par l’élargissement de la guerre. La rupture des relations diplomatiques avec l’Union soviétique, le 29 juin 1941, intervient au lendemain de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne. Elle témoigne de l’orientation prise par le régime dans ses relations avec Berlin. Mais c’est le 14 juillet 1941 que Darlan franchit une étape supplémentaire en proposant au Reich une alliance militaire. Cette initiative constitue le point culminant de sa stratégie de collaboration : la France aurait pu être entraînée dans la guerre aux côtés de l’Axe, contre le Royaume-Uni et potentiellement les États-Unis.

La logique de Darlan ne se limite donc pas à rechercher un compromis destiné à alléger le poids de l’Occupation. Elle consiste à faire de la collaboration un instrument de négociation stratégique, en mettant les ressources militaires et coloniales françaises au service d’un rapprochement avec le Reich. La Marine occupe une place centrale dans cette stratégie. Restée largement intacte après l’armistice, elle représente à ses yeux un atout majeur et une monnaie d’échange. Les travaux antérieurs de Bernard Costagliola sur le blocus et la Marine de Vichy éclairent cette dimension : derrière les préoccupations affichées de ravitaillement et de défense de l’Empire, les questions maritimes participent pleinement à la politique de collaboration.

L’offre d’alliance militaire du 14 juillet marque ainsi l’aboutissement d’une politique qui aurait pu conduire la France à combattre aux côtés de l’Allemagne. Sa portée est considérable et contredit l’image d’un amiral qui aurait toujours cherché à éviter une rupture définitive avec les Alliés en préservant secrètement les chances d’un retournement ultérieur.

Pour Bernard Costagliola, l’échec de cette politique ne résulte pas d’une résistance de Darlan aux exigences allemandes, mais avant tout du refus de Berlin d’accorder les contreparties qu’il espère. Hitler entend conserver la maîtrise du rapport de force et ne souhaite pas concéder à la France la place que l’amiral voudrait lui restituer. Les réserves françaises, notamment celles du général Weygand, contribuent également à limiter la portée des accords. La collaboration « à la Darlan » se heurte donc aux ambitions allemandes autant qu’aux contradictions de la politique de Vichy.

Le retour de Laval au pouvoir, en avril 1942, consacre cet échec. Darlan perd la vice-présidence du Conseil, mais conserve une place importante dans le régime, notamment comme commandant en chef des forces armées et successeur désigné de Pétain. Il n’abandonne pas pour autant sa volonté de peser sur le destin de la France. L’un des mérites de l’ouvrage est précisément de montrer que la collaboration ne se résume pas à une adhésion idéologique au nazisme : elle peut également procéder d’un calcul politique, d’une conception autoritaire de l’État et d’une volonté de puissance. Mais cette distinction ne saurait atténuer la responsabilité de Darlan dans les engagements envisagés.

Alger : un retournement dicté par les circonstances

Le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, place Darlan devant une situation qu’il n’avait pas anticipée. Présent à Alger pour des raisons familiales, auprès de son fils malade, l’amiral se retrouve au cœur d’un affrontement politique et militaire qui bouleverse ses calculs. Les forces françaises résistent d’abord au débarquement anglo-américain, conformément aux ordres de Vichy. Après plusieurs jours de négociations, Darlan conclut un accord avec les Américains et prend la direction politique de l’Afrique française du Nord à la mi-novembre.

Ce retournement a longtemps été interprété comme la preuve d’un double jeu : Darlan aurait collaboré avec l’Allemagne tout en attendant l’occasion de rejoindre le camp allié. Bernard Costagliola conteste cette lecture. Il insiste sur le caractère tardif et contraint de la décision, prise alors que la défaite de l’Allemagne n’est pas encore acquise et que les perspectives politiques de l’amiral se trouvent profondément bouleversées. Son ralliement apparaît moins comme la révélation d’un patriotisme longtemps dissimulé que comme une adaptation à un nouveau rapport de force. Il s’opère à la dernière minute et non sans de fortes réticences.

L’enjeu est également institutionnel. Darlan cherche à conserver le pouvoir en Afrique du Nord et à maintenir en place une administration issue de Vichy, avec le soutien américain. Il ne s’agit donc pas d’une rupture démocratique ou idéologique avec le régime qu’il a servi. Les Alliés, et particulièrement les Américains, acceptent temporairement de composer avec lui au nom des nécessités militaires. Cette entente pragmatique suscite de fortes critiques dans les milieux de la Résistance, notamment parce qu’elle maintient en fonction des autorités compromises dans la collaboration et dans l’application des mesures antisémites de Vichy.

Les quelque quarante jours qui séparent le débarquement allié de l’assassinat de Darlan constituent ainsi une période de transition particulièrement complexe. Ils permettent de passer de la situation créée par l’armistice de 1940 à la reprise de la guerre contre l’Axe en Afrique du Nord. Il faut à la fois poursuivre les opérations militaires, préserver le fonctionnement de l’administration et déterminer qui exercera l’autorité politique française dans les territoires concernés. Darlan occupe une place centrale dans cette séquence, sans parvenir à faire oublier son passé. Le maintien d’une administration issue de Vichy sous l’égide américaine illustre les compromis auxquels les Alliés consentent pour privilégier l’efficacité militaire immédiate.

Un assassinat qui empêchera la tenue d’un procès

La mort de Darlan constitue aussi l’une des raisons pour lesquelles sa responsabilité politique n’a jamais fait l’objet d’un procès. L’amiral est assassiné le 24 décembre 1942 par Fernand Bonnier de La Chapelle, un jeune militant royaliste. Exécuté deux jours plus tard, celui-ci n’a pas permis de dissiper toutes les interrogations entourant les circonstances du meurtre et les éventuelles responsabilités de ses commanditaires.

La disparition de Darlan a également pesé sur la manière dont sa politique a été jugée après la guerre. En l’absence de procès de l’amiral, le procès de Benoist-Méchin, l’un de ses proches collaborateurs et une figure importante de son entourage politique, a pu prendre, dans une certaine mesure, la dimension d’un procès de substitution. La mort de Darlan avait éteint l’action judiciaire qui aurait pu directement interroger ses responsabilités.

Une enquête rigoureuse sur les illusions d’un homme de pouvoir

Avec cette édition augmentée et actualisée, Bernard Costagliola confirme l’importance de son travail pour comprendre la politique de Vichy. La confrontation des sources et l’attention portée aux décisions militaires et diplomatiques permettent de dépasser les représentations d’un amiral qui aurait simplement commis une erreur de jugement avant de retrouver le bon chemin. L’ouvrage cherche à expliquer comment l’ambition personnelle, l’anglophobie, la confiance excessive dans la puissance allemande et une conception autoritaire de la raison d’État ont conduit Darlan à envisager un engagement toujours plus étroit aux côtés du Reich.

Cette démarche ne rend pas le personnage moins complexe. Bernard Costagliola reconnaît les qualités professionnelles de l’officier et son rôle dans le développement de la Marine française, tout en montrant combien ces qualités ont pu se retourner contre lui lorsqu’il s’est aventuré dans un domaine diplomatique qu’il maîtrisait mal. L’amiral n’est ni un simple exécutant ni un stratège qui aurait tout prévu : c’est un homme convaincu de pouvoir infléchir les événements, mais dont les calculs se heurtent aux objectifs allemands et à sa propre incapacité à comprendre les limites de sa marge de manœuvre.

L’ouvrage possède enfin une dimension personnelle qui donne une profondeur particulière à cette enquête au long cours. Le sujet accompagne Bernard Costagliola depuis de nombreuses années et rejoint l’histoire de sa propre famille : son grand-père, Marcel Costagliola, capitaine de corvette, commanda le Nivôse, qu’il conduisit de Madagascar à Saïgon, en Indochine en 1941. Cette proximité avec l’histoire de la Marine française éclaire l’investissement de l’auteur dans son sujet, sans se substituer à l’exigence de la démonstration historique.

Darlan. La collaboration à tout prix est ainsi un ouvrage important pour qui souhaite comprendre la place de l’amiral dans le régime de Vichy et mesurer jusqu’où la collaboration française a pu être envisagée. En restituant à Darlan son rôle d’acteur politique à part entière, Bernard Costagliola invite à regarder au-delà du seul ralliement de novembre 1942 et à prendre la mesure des choix qui l’ont précédé. Cette biographie permet de réévaluer la responsabilité d’un dirigeant dont les initiatives ont rapproché la France d’une alliance militaire avec l’Allemagne nazie, avant que le refus de Berlin et le retournement du contexte stratégique ne conduisent à l’échec de sa politique.