Une couverture qui claque

               Le titre du livre de Ludivine BantignyL. Bantigny, maîtresse de conférences en histoire contemporaine, a notamment publié 1968 De grands soirs en petits matins  et La plus belle avenue du monde » – Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées ., inspiré de paroles de l’Internationale, renvoie aux luttes des femmes pour l’égalité, contre les discriminations et à leur solidarité. Il renvoie aussi au point de vue de l’autrice, historienne reconnue et citoyenne engagée, qui ne se cache pas derrière son petit doigt pour dénoncer le tournant réactionnaire anti-féministe de certains médias. La photographie, quant à elle, est centrée sur un cortège de femmes de ménage qui défilent dans les rangs de la CGT, à Paris le 14 juillet 1936. L’un des fils conducteurs de l’ouvrage est d’ailleurs l’importance accordée aux femmes des classes populaires, exploitées, dominées et aujourd’hui souvent racisées. Avec la volonté de faire apparaître leur agentivité, leur capacité d’action qui leur a permis parfois d’obtenir satisfaction. Comment ne pas faire ici le lien avec la longue grève victorieuse des femmes de ménage de l’hôtel Ibis des Batignolles (juillet 2019-mai 2021) présentée en fin d‘ouvrage ?

« Une histoire politique et sensible de femmes en lutte et de luttes féministes »

               Certaines des femmes qui ont porté ces combats s’affirment féministes, d’autres non. Toutes cependant ont fait, selon L. Bantigny, avancer la cause des femmes et défendu « l’égalité des statuts, des fonctions et des droits et […] la liberté qui l’accompagne ». Parmi les combats menés, l’autrice privilégie ce qu’elle appelle « les luttes radicales, qui vont à la racine des iniquités structurelles ». Et effectivement le féminisme modéré, réformiste ou institutionnel est moins présent même s’il n’est pas ignoré. Comme le titre le suggère, L. Bantigny présente de nombreuses femmes proches du mouvement ouvrier, des syndicats, des partis socialiste, communiste, d’extrême-gauche ou des courants libertaires. Sans ignorer des femmes, proches de ces courants, qui les ont aiguillonnées voire critiquées pour leur insuffisante prise en compte de la dimension féministe. L’autrice souligne la solidarité à l’œuvre dans nombre de luttes mais n’oublie pas la diversité des courants féministes ni les divergences parfois vives qui les ont traversés. Toutefois, ce n’est pas que d’une histoire politique dont il s’agit. En effet, la part des émotions (fussent-elles négatives), du sensible, des doutes et des sentiments n’est pas négligée. L. Bantigny met aussi en valeur la grande variété et la richesse des initiatives impulsées, des actions menées et des associations créées par ces militantes et ce dès le XIX° siècle. Par ailleurs, L. Bantigny fait le choix d’une histoire incarnée qui rend l’ouvrage vivant.

Un « ruban de femmes »

               Depuis la Révolution française, c’est en effet un « ruban de femmes » qui ont lutté pour leurs droits. Pour l’étudier Ludivine Bantigny s’appuie sur des sources variées, dont de croustillants rapports de police, et présente de nombreux documents. L’autrice dresse le portrait de plusieurs dizaines de femmes, célèbres, connues, peu connues ou inconnues du grand public. Elle veille à insérer ces militantes dans les mouvements collectifs auxquels elles ont participé. Elle en souligne les convergences par-delà les années mais aussi les différences et les divergences. Son regard s’étend de celles qu’elles qualifient de « féministes d’avant le mot » au début du XIX° siècle aux nouvelles générations post MeToo. Sont présentées des femmes ayant vécu pour la plupart dans l’Hexagone. Mais les luttes des femmes issues de l’immigration, du Maghreb, des Antilles ou Afro-descendantes sont aussi étudiées. Les métiers, urbains pour la plupart, des femmes ont été fort divers : sardinières, employées, ouvrières, couturières, « munitionnettes »… Mais le lecteur est frappé par le nombre significatif d’institutrices actives dans ces mouvements. Enfin, dans une dernière partie (« Nos humanités révoltées »), L. Bantigny présente, en quelques pages vigoureuses, les débats et les combats contemporains.

Un anti-féminisme constant

               Tout au long de ces deux siècles l’opposition à l’égalité des droits entre hommes et femmes a été constante et parfois acharnée. Dans ce rôle, le Sénat s’est plusieurs fois signalé par les arguments avancés : la femme serait « barométrique », « le génie latin » serait hostile au suffrage féminin et voter risquerait de transformer les femmes en « vieilles filles »… Cet axe n’est pas central dans l’ouvrage mais méritait d’être souligné en ces temps politiques incertains.

Un livre vivant, utile, dont les enseignants devraient s’emparer et dont les portraits de femmes pourraient intéresser nombre d’élèves.