Ouvrir « Parures et vêtements d’art brut » c’est plonger dans un univers artistique trop souvent inconnu. Lucienne Péry présente des tenues singulières et hétéroclites. L’historienne de l’art raconte à la fois l’histoire d’un costume et celle de son créateur. Même si les photographies de ceux et celles qui les ont cousus sont rares, leur présence invisible est pourtant racontée à chaque page.

Une relation épidermique

À la fin du XIXe siècle, des patients produisent des vêtements pour échapper à l’uniforme de l’internement psychiatrique. Dans les ateliers asilaires, leur création devient une contre-offensive à l’ordre collectif dans lequel ils vivent. D’une façon générale, les femmes sont très nombreuses dans les asiles. Souvent, elles sont dépossédées de tout, mais y conservent la mémoire d’un savoir. Souvent appris dans la vie d’avant, l’art du crochet, du tricot et de la couture n’est pas effacé par l’enfermement. Le geste hypnotique rassure. De plus, la recherche de matériaux, parfois dans la nature, offre une porte de sortie. Il arrive aussi que les soignants soient des complices de ces évasions.

L’inventivité naît chez certains d’un état de conscience modifié. D’une façon générale, ces parures sont des armures face à la violence de l’enfermement et de la maladie. Elles peuvent être en carton cousu par Edgar B. interné à la Salpêtrière, en tissu de récupération richement brodé du travail de Jules Leclerc. Enfin, le grand âge de certains malades les amène à une perception aiguë de leur fin de vie. Un sentiment d’urgence en découle. Alors, il est temps pour eux de créer une parure mémorielle. Elle transmet la puissance de l’instant. Dans » Parures et vêtements de l’art brut« , Lucienne Péry qualifie ces créations de costumes décorporalisés. De fait, les artistes sont rarement photographiés revêtus de leurs vêtements.

Une porte de sortie

L’ouvrage est une immense exposition. 17 créateurs et leurs œuvres sont présentés. Elles ne sont que 6 femmes dans cette galerie. La couture et la broderie sont aussi des échappatoires pour nombre d’hommes. Le récit de vie des artistes permet de comprendre comment sont nées leurs réalisations. En effet, ces dernières sont, bien souvent, le reflet de leurs tourments. Pour beaucoup, créer est un échappatoire à l’enfermement asilaire. Ainsi, Agnès Richter (1844-1918) déstructure la veste en lin de l’uniforme qu’elle endosse à son entrée à l’asile psychiatrique en 1893, à Dresde. Elle recouvre celle-ci de broderies a priori peu lisibles. Elle ajoute aussi des empiècements. Pourtant, ce qui saute aux yeux, c’est son numéro matricule brodé en rouge.

La liberté derrière les murs est alors particulièrement fertile. Marguerite Sirvins (1890-1950) et Jeanne Laporte-Fromage (1893-1956) racontent une histoire d’amour dans leurs créations. Elles sont toutes les deux enfermées dans des conditions épouvantables. Pourtant, la première réalise une incroyable robe de dentelle pour son mariage qui n’adviendra jamais. Quant à la seconde, sa parure complète, de 30 kilos, a nécessité un travail minutieux. Toutes les broderies sont des liens avec son époux, dont elle est éloignée pendant 27 ans. Ailleurs, Angus Macphee (1915/1916-1997) tisse des vêtements en brin d’herbe qu’il trouve dans la ferme de l’hôpital psychiatrique. Une rare photographie le montre affairé dans sa récolte, attentif et vivant.

 

« Parures et vêtements d’art brut » Lucienne Piéry – P. 30-31

Des œuvres de survie

Jean Starobinski, dans un entretien avec Lucienne Péry, démontre que toutes ces créations d’art brut sont des extensions du corps de leurs auteurs. Le médecin psychiatre et historien des idées considère qu’elles relèvent d’un mouvement défensif de leurs créateurs. La sacralité de certaines parures renvoie aux rites chamaniques ou chrétiens. Il en est ainsi de la parure végétale de Ramón Moya Hernandez né à Cuba en 1958, ou de celles de Palmérino Sorgente (1920-2005). Ce dernier porte une icône à son image, cousue et entourée de pierreries et de perles. Enfin, des bâtons rituels et des cannes de marche recouverts d’os et d’étoffes aident les hommes à avancer dans un univers qui leur est hostile, comme ceux de Charlie Logan (1893-1984), assis sur un trottoir dans l’Illinois.

Parfois, ces vêtements sont l’unique moyen d’expression pour ceux qui vivent hors les murs. Ils sont un outil de communication avec les passants pour Melina Riccio (1951- ) qui porte ses créations ou les essaime dans les grandes villes italiennes. À l’autre bout de la planète, la luxuriance d’Ejiro Miyama (1934-2024) est éclatante. Le vieillard japonais pose sous le regard intrigué des passants et sourit à l’appareil. À Saint-Raphaël, le déraciné Vahan Poladian (1902-1982) s’avance dans une rue baignée de soleil. Son énorme turban et la customisation luxueuse de son veston rappellent son douloureux passé. Force est alors de constater que tout dans les vêtements d’art brut fait sens.

 

« Parures et vêtements d’art brut » Lucienne Piéry – P. 36-37