Dans ce court mais essentiel essai, Pierre Singaravélou, second du nom, s’interroge tout à la fois sur son parcours, l’influence qu’il a sur lui et, par voie de conséquence, ce qui fait l’historien d’aujourd’hui.
L’illusion biographique
Dès l’âge de sept ans, Pierre Singaravélou, né à Bordeaux, à conscience que cela aurait pu être ailleurs. Chez lui, son quotidien se partage entre un bout du Sud-Est de l’Inde paternel et du Sud-Ouest de la France maternel. Enfant, il se rend en vacances à Pondichéry chez sa grand-mère. Quand il parcourt cet ancien comptoir colonial français, le futur chercheur mesure l’histoire de la ville. La ségrégation spatiale, les rues dont les noms sont aussi bien ceux des colonisés que des colonisateurs sont des marqueurs du passé.
Il grandit en Guadeloupe, où le vent a amené des hommes de tous les continents. La créolisation y fait partie de son quotidien. Son dernier ancrage est sur le plateau le plus élevé de France, au cœur des Pyrénées-Orientales. Ici, l’histoire est partout sur ce territoire traversé, détruit, reconstruit.
La révolution historiographique
Pour l’historien Pierre Singaravélou, l’histoire par le bas marque une rupture. À hauteur d’enfant, elle s’incarne dans la collection de Pierre Miquel » La Vie privée des hommes « . En effet, cette dernière élargit l’horizon des plus jeunes alors que l’enseignement scolaire se concentre sur un roman national. C’est aussi une vision linéaire de l’histoire : le progrès se développe sur le globe en cascade. Seul un planisphère, pourtant européanocentré, témoigne d’un ailleurs entre les murs des classes.
« L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident » d’Edward Said, publié en 1980, incarne aussi cette révolution. Il incarne le début des études postcoloniales qui marquent Pierre Singaravélou. Son écho se mesure dans son propre travail. L’effacement des frontières entre l’ailleurs et l’ici en est la pierre angulaire. Cette réflexion permet d’interroger la France, la banlieue, la nation, l’immigration…
Une forme d’équilibre
» Le chercheur doit se déprendre de son propre point de vue, de l’identité qu’il revendique ou qu’on lui assigne ». Ainsi, Pierre Singaravélou s’inscrit dans une filiation plus ancienne que l’Occident ne le donne à penser. Dès 1855, Joseph Anténor Firmin, homme politique et anthropologue haïtien, réfute les thèses de Gobineau. D’autres, plus tard, participent eux aussi à ce décentrement : Hô Chi Minh, Nehru… Ailleurs, l’histoire s’écrit sous forme de poèmes, de pictogrammes ; les cartes prennent des formes multiples.
Enfin, selon l’auteur, il faut abandonner l’Occident, instaurer « une forme d’équilibre artificiel entre les différentes régions du monde ». Ensuite, cela permet d’écrire une histoire où les concepts européens ont été repensés. Il faut cependant conserver une réelle vigilance pour ne pas basculer dans une lecture où les vaincus deviennent les vainqueurs.
Mais, ainsi que l’écrit très justement Pierre Singaravélou, » le monde et son histoire deviennent une expérience » .



