Cécile Fromont a mené un incroyable travail de recherche et d’interprétation qui aboutit à la publication de ce recueil. Sa préface commence ainsi : » Le 25 mai 1645, jour de la fête de la Pentecôte, douze frères de l’ordre mendiant franciscain atteignaient l’embouchure du fleuve Congo. » Ces quelques mots plantent le décor d’un album d’images qui bouscule les croyances sur la relation entre missionnaires et populations locales en Afrique. Ces Européens vont, avec attention et intelligence, dessiner, décrire et transmettre à leurs concitoyens leur rencontre avec ce territoire et les hommes qui le peuplent. Plus qu’un imagier d’un temps passé, » Kongo et Angola » est une plongée dans un espace trop ignoré qui bouscule certaines certitudes de son époque et de la notre.
Le corpus
Entre 1645 et 1834, les missionnaires multiplient les écrits. Ils les destinent à leurs familles, aux couvents d’origine. Certains tiennent des journaux intimes, d’autres développent des correspondances. Ils révèlent une diversité de styles, d’objets et de destinataires. Plus encore, leur forme varie : peintures, dessins, estampes accompagnent les écrits plus classiques. Ces images ont, elles aussi, divers objectifs. En effet, certaines sont destinées aux futurs missionnaires qui savent mieux, ainsi, ce qui les attend. Elles permettent aussi aux missionnaires de montrer à leur propre hiérarchie la réalité sur le terrain.
Bien davantage encore, elles permettent de corriger les présupposés et les fausses attentes de leurs interlocuteurs européens. C’est un corpus sans l’exaltation des missionnaires qui sillonnent l’Amérique du Sud. Un dialogue déjà ancien s’est établi entre les Européens et les populations du Kongo qui ne vivent pas sous domination coloniale. Ainsi, les missionnaires peuvent s’y rendre sans escorte militaire. Ils s’enfoncent dans des provinces où les gouverneurs peuvent être catholiques. Envoyés par le pape, à charge pour eux, alors, de renforcer cette interpénétration aussi bien religieuse, culturelle que politique.
Le corpus est composé de quatre œuvres : un grand panneau (des années 1650), 77 peintures dites » aquarelles de Parme » de 1670 et deux versions d’un même ouvrage, « Missione in pratica « . Le tout forme un ensemble cohérent. Pour l’autrice, il faut travailler « la porosité mutuelle entre monde réel et monde représenté à l’époque ». Pour elle, les images sont « un processus de création transculturelle » et le travail qu’elle réalise le démontre parfaitement.
Des inepties
Frère Giovanni Antonio Cavazzi est l’un des premiers capucins en Afrique centrale. Il multiplie et remanie ses manuscrits, et en perd des pages dans un naufrage. En 1671, à la demande du pape, il présente une première rédaction de l’ « Istoria descripzione « . Elle comporte trop de pages – 700 — et, surtout, des représentations de l’Afrique qui ne correspondent pas aux préjugés de l’époque ! Une version tronquée est publiée en 1687, alors que Cavazzi est décédé depuis neuf ans. Son manuscrit Araldi regroupe la totalité des images, et même plus. Cécile Fromont, lors de son étude, a découvert des pages collées avec des dessins au recto.
En 1591, le cosmographe F. Pigafetta a déjà publié un ouvrage populaire sur le Kongo à partir du récit d’un marchand. Cavazzi s’en inspire, comme le démontre l’autrice en comparant des pages. Le franciscain passe aussi commande à des capucins sur place pour des peintures d’après nature. Il complète l’ensemble par des vignettes dessinées en Italie qui racontent des scènes vécues. Ainsi, son expérience personnelle y est parfaitement visible. Il y démontre une excellente connaissance de la faune et de la flore, dont les dessins sont complétés par de petits textes.
Le manuscrit Araldi est construit entre 1665 et 1668. Cavazzi y fait figurer l’audience de la chaise vivante de 1622 entre la reine Ninja et le gouverneur d’Angola. Le genre des guides pratiques est à la mode durant cette période. Le souci des frères est bien de transmettre leurs connaissances avec des mises en garde. Il livre des observations très précises des pratiques corporelles, comme de superbes scènes de danse. Cependant, elles révèlent les imaginaires amenés par les capucins en Afrique.
Des images immersives
La doctrine franciscaine accorde une place importante aux images. Ainsi, les frères procèdent à une construction mutuelle de la pensée et de l’image. Le paysage est une source d’émerveillement et une expérience religieuse. Cavazzi le montre ainsi à de nombreuses reprises. Les planches sont une rencontre en images avec une faune inconnue, des arbres fruitiers, la flore de la région. Elles sont aussi l’occasion de montrer la vie quotidienne des populations de la région et des actions entreprises par les missionnaires. À l’instar de la modernité de l’époque, les auteurs se livrent à une classification rigoureuse.
Elles rendent compréhensible l’Afrique Centrale pour de futurs envoyés de Rome. Ces derniers apprennent le déroulement cérémoniel à mettre en place faute de maîtriser la langue par exemple. C’est l’occasion de rendre compte de ce que les capucins considèrent comme de l’idolâtrie et de donner des conseils pour lutter contre elle. Cécile Fromont rapproche ces artefacts avec des sculptures exposés actuellement dans des musées. Cela permet de mesurer le travail saisissant réalisé par les dessinateurs du corpus. Le dessin doit être précis et efficace pour convertir ou renforcer la foi chrétienne sur place.
Alors que toute l’Afrique centrale subit les méfaits du commerce triangulaire et des guerres, la violence n’est pas représentée. Bien davantage, l’exceptionnalité du contexte politique et social du Congo et de l’Angola est visible. Les maîtres d’église, formés dès l’enfance sont « la colonne vertébrale de l’Église au Kongo ». Le corpus de Cavazzi comprend plusieurs images les représentants. Puisqu’ils maitrisent la langue, la géographie, les us et coutumes de la région, ils forment un véritable duo avec les capucins. Ainsi que l’écrit Cécile Fromont, les images capucines visent à montrer une interaction globale, des rencontres transculturelles. Un témoignage unique, un voyage fabuleux.



