Apologie pour l’histoire, une édition augmentée indispensable de ce classique blochien
Marc Bloch est entré au Panthéon le 23 juin 2026, accompagné de son épouse Simonne. Cette panthéonisation a suscité différents hommages et événements (cf. ci-dessous, « ressources pour l’enseignant »). Le lecteur soucieux d’englober l’œuvre globale, les valeurs et les apports scientifiques de l’historien lira le passionnant ouvrage collectif Marc Bloch – L’histoire en résistance (Seuil, 2026) dirigé par Florian Mazel et Yann Potin. Comme le montre Armand Bruthiaux dans sa recension pour les Clionautes (https://clio-cr.clionautes.org/marc-bloch-lhistoire-en-resistance.html), les auteurs parviennent à « restituer l’unité profonde d’une existence souvent fragmentée entre le médiéviste, le fondateur des Annales, le théoricien de l’Apologie pour l’histoire, l’auteur de L’Étrange Défaite, le professeur et le résistant. Le livre montre avec force que ces différentes facettes relèvent d’une même exigence : comprendre les sociétés humaines dans leur complexité, refuser les simplifications, faire dialoguer les disciplines, transmettre les savoirs et assumer la responsabilité civique du chercheur ».
Cette exigence scientifique et l’engagement infaillible de Bloch scellent l’ensemble de son œuvre. Les éditions Armand Colin ont choisi de réunir trois textes majeurs de l’historien des Annales dans une nouvelle édition. Parmi eux, Apologie pour l’histoire, œuvre fondatrice et incontournable, occupe une place centrale, aux côtés des Écrits de guerre (1914-1918) et Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, livre qui retrace les grandes étapes de l’occupation du sol : vie agraire, seigneurie jusqu’à la crise des XIXe et XVe siècles, transformations foncières jusqu’à la Révolution, groupes sociaux, débuts de la révolution agricole et prolongements jusqu’à l’époque contemporaine. Cette trilogie nous plonge directement dans l’écriture et sa genèse.
La nouvelle édition augmentée d’Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien nous fait pénétrer pleinement dans l’œuvre d’écriture blochienne, ses convictions, doutes, valeurs et engagements. Au texte initial publié en 1949 par Lucien Febvre, s’ajoutent des « chapitres non écrits ». Nous nous plongeons avec délice dans la mosaïque de fragments d’écriture non publiés, matériaux précieux du livre que Marc Bloch n’a pas pu achever. Nous partageons avec émotion la démarche intellectuelle de l’historien.
Cette édition, entièrement revue, enrichie et mise en perspective par Massimo Mastrogregori, nous fait redécouvrir ce classique sous un jour nouveau. Tel le jeu pour enfants, le kaléidoscope, les coupures littéraires bougent, se recomposent, se redessinent et nous font partager intimement la pensée de ce Grand Homme. Le plaisir de lecture est non seulement intellectuel mais aussi émotionnel.
L’affleurement de l’intime
L’émotion est réelle car pour Bloch, l’écriture de ce livre à partir de 1940 constitue un refuge face aux événements dramatiques ; la réflexion scientifique les met à distance et sert d’exutoire, pause salutaire dans le tourbillon de l’engagement. Bloch nous livre quelques rarissimes atermoiements personnels comme ses douleurs dues à une reprise de névrite de l’épaule (Fragment [La surprise], 1935, p.287). Ce qui fait figure d’exception par rapport à l’ensemble du texte qui atteint l’universel.
Comme le souligne Massimo Mastrogregori, « Rédigé dans les circonstances dramatiques de la Résistance, ce texte porte l’urgence de son temps. Bloch y affirme sa conviction que l’histoire, en tant que pratique intellectuelle et sociale, contribue à tisser les liens qui fondent une communauté. Il cherche à transmettre ce message au plus grand nombre. » Urgence du temps mais aussi de la transmission, pour la communauté scientifique mais aussi pour tous les citoyens épris de liberté et de justice.
Entre juillet et septembre 1940, Marc Bloch a rédigé une analyse limpide de la défaite française, « le plus atroce effondrement de notre histoire », livre publié à titre posthume en 1946 sous le titre L’Étrange défaite, qui n’a rien perdu de sa pertinence. Dans sa conclusion, il affirme : « Je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser : même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix). Car il n’est pas de salut sans une part de sacrifice ; ni de liberté nationale qui puisse être pleine, si on n’a travaillé à la conquérir soi-même. » Son sang sera effectivement versé pour notre liberté. Le matin du 8 mars 1944, il est arrêté et emprisonné à Montluc où officiait Klaus Barbie. Il y est longuement torturé. Le 16 juin, la Gestapo l’extrait de sa cellule avec plus de vingt autres détenus. Un convoi les emmène à une quarantaine de kilomètres au nord de Lyon, à Saint-Didier-de-Formans (Ain) où ils sont exécutés sans autre forme de procès (Cf. Stéphane Nivet, L’assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance).
Sa réflexion sur le métier d’historien, Apologie pour l’histoire, sous-titré dans son plan le plus ancien « Comment et pourquoi travaille un historien » demeurera inachevée. Cette nouvelle édition nous dévoile les réflexions éparses qu’il n’a pas eu le temps de rassembler.
Dans l’ensemble du texte, affleurent avec pudeur, les angoisses et révoltes de Bloch plongé dans la guerre ; nul apitoiement personnel mais une révélation des affres de la guerre et de ses conséquences sur le destin collectif. Il est conscient que « dans cette tourmente renouvelée, la civilisation européenne risquait de sombrer à jamais. » (p.355). Cette expérience dramatique lui permet d’appréhender l’essence du travail de l’historien. « Le frémissement de vie humaine qu’il faudra tout un dur effort d’imagination pour restituer aux vieux textes, est ici directement perceptible à nos sens. J’avais lu bien des fois, j’avais souvent raconté des récits de guerre et de batailles. Connaissais-je vraiment, au sens plein du verbe connaître, connaissais-je par le dedans, avant d’en avoir éprouvé moi-même l’atroce nausée, ce que sont pour une armée l’encerclement, pour un peuple la défaite ? » (p.73-74). Il s’insurge de « l’incapacité du commandement », cause directe de « l’incroyable défaite (Fragment [Le « Commandement »] p.345). Et même s’il nous livre sa légitime colère, il n’en demeure pas moins scientifique car il rectifie aussitôt l’usage du mot « commandement » : « Je viens de parler de « commandement ». A peine, cependant le mot est-il sorti de ma plume qu’en moi l’historien se scandalise de l’avoir écrit. Car l’ABC de notre métier est de fuir ces grands noms abstraits pour chercher à rétablir, derrière eux, les seules réalités concrètes, qui sont les hommes. Les erreurs du commandement furent, fondamentalement, celles d’un groupe humain. » (p.345).
L’historien est un patriote, un homme d’action prêt au sacrifice pour défendre la France et la République. En 1939, Marc Bloch a souhaité demeurer mobilisable malgré son âge (53 ans) et sa situation familiale (marié et père de six enfants), qui le dispensaient de ses obligations militaires. Il avait déjà rempli son devoir vis-à-vis de sa patrie en combattant pendant toute la durée de la Première Guerre mondiale. Il a connu les tranchées et a été décoré de la Croix de guerre, distingué pour « son mépris du danger », « son intelligence des situations » et « le calme en toutes circonstances ». En 1915, dans un le testament qu’il avait rédigé en prévision de sa mort au champ d’honneur, il écrivait : « Je meurs avec la conscience tranquille. J’ai servi de mon mieux. Je suis heureux de donner ma vie pour la France. » L’analyse de son expérience des combats de la Première Guerre Mondiale lui sert pour démasquer scientifiquement mensonges et erreurs. Au mois de septembre 1917, le régiment d’infanterie auquel il appartient, tient les tranchées du Chemin des Dames, au nord de la petite ville de Braisne et fait prisonnier un réserviste originaire de Brême. En deux pages (p.155-156), Bloch démonte les erreurs d’interprétations et les déformations du témoignage, biaisé par ce qu’on estime naturel de voir ou de comprendre. « L’erreur, presque toujours, est orientée d’avance. Surtout, elle ne se répand, elle ne prend vie qu’à la condition de s’accorder avec les partis-pris de l’opinion commune ; elle devient alors comme le miroir où la conscience collective contemple ses propres traits. » (p.156). Carlo Ginzburg, dans Dialogue avec Marc Bloch, explique comment la Première Guerre Mondiale a été fondatrice pour l’œuvre de Bloch.
Chez Bloch, l’homme d’action ne gomme jamais le scientifique ; au contraire, il le nourrit. La situation dramatique de 1940 exacerbe la conscience politique et scientifique de Bloch. Il écrit : « Nous nous trouvons aujourd’hui dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français. Depuis que les armes, que nous ne tenions pas d’une poigne assez solide, nous sont tombées des mains, l’avenir de notre pays et de notre civilisation fait l’enjeu d’une lutte où, pour la plupart, nous ne sommes plus que des spectateurs un peu humiliés. […] Les ressorts profonds de notre peuple sont intacts et prêts à rebondir. » (p.357) Cette « étrange défaite » a imposé son tempo à l’écriture du texte et à sa réception, elle explique le « sens de certains mouvements du texte pendant la composition, les raisons pour lesquelles elle a été interrompue (le passage de l’auteur des archives et de l’historiographie à la clandestinité et aux armes), la manière dont, après la mort tragique de Bloch en juin 1944, elle a été lancée et diffusée, et enfin les raisons pour lesquelles il y a une différence entre le grand public, souhaité par l’auteur, et le public réel, composé d’étudiants et d’universitaires. » (Massimo Mastrogregori, p.366). Seul l’enseignant d’histoire pourra constituer le médiateur permettant d’offrir la puissance de la pensée blochienne au plus grand nombre. Et le parcours de Marc Bloch, « implacable réfutation de tous les révisionnismes encore à l’œuvre », rappelle la « brutalité extrême » déployée par les allemands et la milice, comme le rappelle Alya Aglan dans La double mort de Marc Bloch. L’historienne souligne dans son essai, un cruel paradoxe : « La patrie marque sa reconnaissance à celui que l’État français a rayé de ses cadres, interdit d’exercer sa profession, publiquement banni, spolié, exclu de la direction de la revue qu’il avait fondée, condamné à une mort civique avant de l’abandonner, avec beaucoup d’autres à la barbarie nazie secondée par des supplétifs français. » Il est du devoir de l’enseignant d’histoire et de tout citoyen de ne pas l’oublier.
L’urgence de l’écriture
La présente édition qui restaure l’édition originale philologiquement et l’augmente d’environ un tiers, facilite ce travail de transmission et de mémoire. Le lecteur décèle facilement les interventions de l’éditeur qui sont scrupuleusement répertoriées dans le premier appendice (p.371-376). Les sources des chapitres non écrits sont aussi rigoureusement citées (P. 377-380).
Ces « chapitres non écrits » qui complètent l’édition originelle nous permettent d’appréhender pleinement la force de Marc Bloch, sa puissance intellectuelle novatrice et audacieuse, sa lucidité teintée d’humilité. Ce nouveau corpus constitue le principal avantage de cet opus. On y lit la construction des contours de la science historique par cet homme insatiablement curieux et érudit. Le texte fourmille de référence aux historiens mais aussi aux écrivains, philosophes et économistes.
Le livre n’est pas seulement un classique de l’historiographie, il est inséparable du contexte éthico-politique de sa genèse. « Le Bloch qui écrit ce livre se sent plus comme un agitateur culturel que comme un universitaire. C’est l’intellectuel qui a cherché – avec Lucien Febvre, dans les années 1930, grâce à une revue, les Annales – à porter la science historique à l’attention du public des hommes d’action, des économistes, des fonctionnaires, des banquiers, et pour ce faire, à intégrer les problèmes économiques et sociaux du présent dans la science historique. […] Face à d’horribles catastrophes publiques, certaines annoncées – une capitulation devant l’ennemi nazi qui a été « une vaste entreprise de trahison », l’expulsion des Juifs, la dictature qui collabore avec l’occupant -, il ne faut pas répéter les erreurs des années 1930, c’est-à-dire rester les bras croisés, vaincus par la nécessité des choses ; il faut au contraire écrire, tant que l’on peut : utiliser la langue et la plume, et même à haute voix, après s’être fait une idée précise de la situation. Et il faut parler à tout le monde, aux doctes comme aux écoliers. » rappelle Massimo Mastrogregori (p.7). Ce spécialiste de Marc Bloch a publié, fin 2025, les Carnets inédits 1917-1943 (Editions d’Amsterdam), édition qui réunit deux carnets de l’historien, «Quelques notes de lecture » et « Mea », constituant une « anthologie personnelle » de notes et de citations. Comme il le fait dans le présent livre, il nous donne accès au laboratoire du savant, ainsi qu’à l’expérience morale, politique et civique de l’homme. « Ils nous font voir un Bloch lecteur passionné, curieux de tout, aux prises avec les débats et les tourments de son époque. »
Ces deux livres se complètent et montrent l’actualité de l’expérience politique et de la question qui n’a cessé de le hanter, celle des usages publics de l’histoire.
La légitimité de la science historique, instrument de connaissance et d’action
La question du sens de l’histoire est posée dans l’introduction. L’incipit lie l’intime au projet de l’historien :« « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire. » Ainsi un jeune garçon qui me touche de près interrogeait, il y a peu d’années, un père historien. Du livre qu’on va lire, j’aimerais pouvoir dire qu’il est ma réponse. Car je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers. Mais une simplicité si haute est le privilège de quelques rares élus. Du moins cette question d’un enfant — dont, sur le moment, je n’ai peut-être pas trop bien réussi à satisfaire la soif de savoir — volontiers je la retiendrai ici comme épigraphe. D’aucuns en jugeront, sans doute, la formule naïve. Elle me semble au contraire parfaitement pertinente. Le problème qu’elle pose, avec l’embarrassante droiture de cet âge implacable, n’est rien de moins que celui de la légitimité de l’histoire. » (p.15).
La légitimité de l’histoire s’enracine dans le lien indéfectible entre passé, présent et avenir : «Le problème de la légitimité de l’histoire est, en soi, éternel. Mais il surgit régulièrement, de façon particulièrement pressante, dans les époques troublées qui portent l’humanité à s’interroger sur elle-même et à scruter les moyens qu’elle peut posséder de percer les brumes de son avenir. Enveloppés dans une épouvantable tragédie, où nous ont précipités nos propres folies, nous avons peine à nous comprendre nous-mêmes. Nous voudrions, surtout, prévoir notre destin et, peut-être le diriger un peu. Dans ce désarroi et cette soif de savoir ou de deviner, nous nous tournons naturellement vers le passé. Un vieux penchant nous pousse à espérer que, convenablement sollicité, il se révélera capable de nous livrer les secrets du présent et d’entrouvrir, du moins, ceux de l’avenir. » (p.16)
Un « chapitre non écrit » (p.351-353 ; écrit en 1940-1942) est consacré à « l’expérience historique et prévision ». Bloch y évoque le soupçon porté sur l’enseignement historique : « Des faiblesses de notre préparation stratégique, accuserons-nous donc la part qu’y tenait l’histoire ? D’aucuns l’ont pensé : « Faut-il croire que l’histoire nous ait trompés ? » Ce doute, dans les dernières heures de mon séjour en Normandie, déjà assombries par la défaite, je l’ai surpris sur les lèvres d’un jeune officier à peine sorti de l’École. S’il entendait, par là, jeter le soupçon sur l’enseignement soi-disant historique qu’il avait reçu d’accord. Mais cet enseignement n’était pas l’histoire. Il se plaçait, en vérité, aux antipodes de la science qu’il croyait représenter. Car l’histoire est, par essence, science du changement. […] Pour déceler les rapports qui, aux variations spontanées des facteurs, lient celles des phénomènes, l’observation et l’analyse lui sont des instruments suffisants. Par là, elle atteint les raisons des choses et de leurs mutations. Elle est, en un mot, authentiquement une science d’expérience, puisque, par l’étude des réalités, qu’un effort d’intelligence et de comparaison lui permet de décomposer, elle réussit, de mieux en mieux, à découvrir les va-et-vient parallèles de la cause et de l’effet. » (p.352)
Une puissante réflexion sur le métier d’historien, ses valeurs, ses méthodes
Le livre dessine les contours et les outils de cette science historique préconisée par Marc Bloch. Ce nouveau texte du livre Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien a été reconstitué à partir des pages du « manuscrit interrompu », documents versés aux Archives Nationales, fonds Marc Bloch, AB XIX 37-96-3797). L’essentiel a été écrit entre 1941 et, au plus tard, la fin de 1943. C’est Lucien Febvre, auquel Bloch a dédié le livre (« A Lucien Febvre. En manière de dédicace », p.13-14), qui a produit la première édition en 1949, suivie, en 1993, de l’édition d’Etienne Bloch, fils de l’historien. Toutes les pages n’ont pas été conservées et certaines, en particulier les notes de bas de page, ont probablement été perdues. Grâce aux travaux de recherche, en particulier au travail de Massimo Mastrogregori, cette restauration restitue de la manière la plus complète possible ce que Bloch a pensé et écrit dans les différents points de son raisonnement. « Les différents projets laissés par l’historien montrent que le livre s’articulait, dans son esprit, en deux parties précédées d’une longue introduction. La première partie concernait la collecte des données (la « chasse aux données »), la seconde leur interprétation (analyse, explication, comparaison, prévision). Ce qui reste du livre représente une réalisation de la première partie (observation historique et critique des témoignages), mais seulement le début du traitement de la seconde partie. » (p.367)
Le livre s’articule autour des quatre chapitres conservés du texte de Bloch ; le cinquième contient très peu de pages, suivis de six parties des « plans et matériaux » des chapitres non écrits, des « tesselles ajoutées à une mosaïque inévitablement incomplète » (p.368). Ces précieuses tesselles et le manuscrit initial permettent de revisiter les thèmes centraux de la réflexion blochienne : les hypothèses de recherche, le temps historique, l’observation historique (« la connaissance par traces »), la surprise, les individus historiques, la critique, l’analyse historique, la nomenclature… Bloch traque la vérité, déjoue les pièges, biais et erreurs, rejette les classifications artificielles et découpages temporels rigides, s’appuie sur de nombreux exemples, et reconnaît les filiations dans la science historique (Il salue Pirenne comme « le plus grand historien de son temps) et l’importance des autres disciplines comme l’archéologie. Il convoque l’épistémologie et l’anthropologie et appréhende également les détails méthodologiques, comme l’importance de la fiche : « Quand on travaille sur les documents, il faut apprendre à constituer des dossiers. Ceux-ci ne peuvent se constituer qu’à l’aide de fiches. […] Il faut savoir interroger les documents et pour cela avoir un questionnaire mi-écrit, mi-cérébral. » (p.285). Il appelle à la rigueur et souligne l’importance du langage car la science historique contrairement aux mathématiques et à la chimie, ne dispose pas d’un système de de symboles détaché de toute langue nationale. « L’historien parle uniquement avec des mots. » (p.227). Il insiste à plusieurs reprises : « Toute analyse veut d’abord, comme instrument de classement, comme outil, un langage approprié ; un langage capable de dessiner avec précision les contours des faits, tout en conservant la souplesse nécessaire pour s’adapter progressivement aux découvertes ; un langage surtout sans frottements ni équivoques. » (p.219)
Nous pourrions multiplier les exemples de passages éclairants utiles à l’historien. Marc Bloch nous invite à revisiter et à interroger nos évidences de chercheur mais aussi de citoyen et à nous lancer dans une quête inlassable de vérité. Ce rappel s’avère salutaire en ces temps de certitudes délétères, de remises en cause des faits et des sciences.
Un homme engagé et visionnaire à la pensée qui éclaire notre présent
Marc Bloch pourfend les certitudes et la rigidité intellectuelle. Il promeut une curiosité et une « plasticité » méthodologique au-delà des cloisonnements disciplinaires, classifications et découpages rigides trompeurs.
Il ouvre les horizons et s’inscrit, sans le savoir, dans la démarche qu’Edgar Morin qualifiera, plus tard, de « pensée complexe ». Dans le chapitre « De la diversité des faits humains à l’unité des consciences » (p.205), il conclut : « La science ne décompose le réel qu’afin de mieux l’observer, grâce à un jeu de feux croisés dont les rayons constamment se combinent et s’interpénètrent. Le danger commence quand chaque projecteur prétend à lui seul tout voir ; quand chaque canton du savoir se prend pour une patrie. » A méditer à l’heure des cloisonnements académiques…
Bloch trace des pistes méthodologiques et prodigue des conseils qui conservent toute leur pertinence, comme la fécondité de la capacité d’étonnement : « Il y a longtemps que je dis à mes étudiants que la principale vertu de l’historien c’est de savoir s’étonner. J’en suis de plus en plus persuadé. Malheur à ceux d’entre nous qui trouvent tout naturel. » (Fragment [La surprise], 1935, p.287).
Ses apports ne sont pas que méthodologiques. Ainsi, des tranchées de la Grande guerre il décèle le phénomène de la diffusion des fausses rumeurs et en tire un livre. Son analyse du mécanisme des « fausses nouvelles » nous aide à comprendre les propagandes contemporaines. Dans son récent livre Marc Bloch. Une bibliographie intellectuelle, Peter Schöttler insiste sur l’importance de l’expérience de la Première Guerre mondiale. Dans le chapitre « A la poursuite du mensonge et de l’erreur » de l’Apologie pour l’histoire, Bloch y fait référence à plusieurs reprises et il consacre un long passage aux rumeurs, propagandes et censures dans les tranchées (p.157-159). Il analyse avec lucidité la « crédulité aux faux bruits chez le troupier de 1914-1918 ».
De manière plus large, lire Bloch nous incite à nous engager et à défendre sans relâche la République. Comme le montre Peter Schöttler, l’inébranlable résolution de combattre de Bloch relève de ses choix politiques. Infatigable défenseur d’une république sociale, Bloch se réclamait « d’un programme socialiste modéré que l’on qualifierait aujourd’hui de social-démocrate » (Schöttler, 2026). L’humain est au centre de son action et l’historien promeut la conscience collective. Bloch ancre son action dans le jeu social et écrit ne pas faire de différence entre sociologue et historien. Il affirme : « Se former une idée claire des besoins sociaux et s’efforcer de la répandre, c’est introduire un grain de levain nouveau, dans la mentalité commune. » (p.357) Dans sa dédicace à Lucien Febvre, il brandit l’urgence d’une histoire plus humaine : « Longuement nous avons combattu de concert, pour une histoire plus large et plus humaine. La tâche commune, au moment où j’écris, subit bien des menaces. Non par notre faute. Nous sommes les vaincus provisoires d’un injuste destin. Le temps viendra, j’en suis sûr, où notre collaboration pourra vraiment reprendre, publique comme par le passé et, comme par le passé, libre. » (p.13) Bloch est le chantre d’une histoire ancrée dans l’humain et qui en tire son sens et sa légitimité. Les études érudites déconnectées s’avèrent vaines car « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende, là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. »
La leçon blochienne conserve toute son acuité…
Quelques ressources pour les enseignants :
–La présente édition comporte une biographie synthétique (« Chronologie », p.381-385) , qui retrace les grands événements de la vie de l’homme, du chercheur et du résistant, jusqu’au 16 juin 1944, jour de son assassinat par les Allemands, scène tragique connue grâce à deux survivants. Un index (p.395-406) s’avère également très utile. La bibliographie (p.387-393) permet de se replonger dans les textes de Marc Bloch et de découvrir les principaux livres écrits à son sujet.
-Indispensable, le riche dossier thématique réalisé par Les Clionautes, en juin 2026 : « Marc Bloch : toutes les ressources pédagogiques des Clionautes Panthéonisation de Marc Bloch – 23 juin 2026 » :
– Les textes de Marc Bloch, contextualisés
– À sa place : un jeu pédagogique pour incarner ses choix
– Trois séances pédagogiques clés en main
– Recensions de quatre livres pour s’informer sur la vie de Marc Bloch
Ressources disponibles sur https://www.clionautes.org/marc-bloch-ressources-pedagogiques.html
-L’UQAM, Université du Québec à Montréal met à disposition une édition électronique réalisée à partir du texte de Marc Bloch (1886-1944), APOLOGIE POUR L’HISTOIRE OU MÉTIER D’HISTORIEN. Cahier des Annales, 3. Librairie Armand Colin, Paris, 2e édition,1952, 112 pages. (1e éd. 1949). Le texte est téléchargeable en PDF ou sous Word ; ce qui permet d’en extraire facilement des passages pour réaliser des documents pour l’enseignement. [Téléchageable sur
https://classiques.uqam.ca/classiques/bloch_marc/apologie_histoire/bloch_apologie.doc
Bien sûr, cette édition n’a pas la richesse de l’édition augmentée de 2026.
–Au Panthéon, exposition Marc Bloch, l’esprit de l’Histoire, (Commissaire : Yann Potin, coauteur du livre Marc Bloch : l’histoire en résistance (éd. Le Seuil) jusqu’au 10 janvier 2027, exposition qui retrace le « parcours intellectuel, militaire et humain d’un historien majeur du XXe siècle. À travers une sélection de photographies, objets, livres et documents, prêtés notamment par les Archives nationales et par les descendants de Marc Bloch, l’exposition s’attache à montrer combien le Grand Homme a, tout au long de sa vie, mis en accord son discours et ses actes. »
Parcours chronologique en trois temps :
– Les origines et la formation de Marc Bloch
-Le combattant
-l’historien
Sur le site, biographie synthétique utile.
– 2026, année Marc Bloch, pour le centre des monuments nationaux, qui organise une série d’événements en son hommage, en France, jusqu’à fin décembre 2026. Agenda consultable sur https://www.monuments-nationaux.fr/agenda/2026-annee-marc-bloch
-Lumni propose aux enseignants des ressources pédagogiques Marc Bloch, un historien et un combattant au Panthéon, pour les cycles 3 et 4, les lycées (EMC, histoire)
https://enseignants.lumni.fr/parcours/1650/marc-bloch-un-historien-et-un-combattant-au-pantheon.html
- Niveaux et disciplines
- Son esprit républicain : un long héritage familial
- Un patriote face à une étrange défaite
- À l’âge de la retraite, il choisit la Résistance
- Mort en clandestin, figure panthéonisée
- Pour aller plus loin
-Il est possible de télécharger les panneaux de l’exposition « Marc Bloch : vie, combats, héritages », réalisée par l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (A.P.H.G.) en collaboration avec la famille de Marc Bloch et le Centre des monuments nationaux. La biographie de Marc Bloch est très fouillée et bien illustrée. Les combats menés par l’historien résistant panthéonisé le 23 juin 2026 sont mis en valeur et contextualisés. La chronologie historique est dense et documentée. Une belle exposition qui célèbre avec rigueur l’importance historique, scientifique et morale de Marc Bloch. Son testament du 18 mars 1941 témoigne de son attachement sans faille aux valeurs de républicanisme, patriotisme, courage et de sa quête inlassable de la vérité.
https://www.aphg.fr/exposition-marc-bloch-vie-combats-heritages/
–Différents médias ont publié des hommages et synthèses, à l’occasion de la panthéonisation de de Marc Bloch . Retenons, en particulier, les podcasts intéressants de France Culture :
Marc Bloch : enfin un historien au Panthéon !
Marc Bloch, un inconnu au Panthéon
Marc Bloch, un historien au Panthéon
Marc Bloch, historien, témoin, résistant
Marc Bloch, l’histoire en grand
Redécouvrir Marc Bloch, l’historien qui n’appartient à personne
– L’EHESS procure une mine de documents et de conférences utiles à l’historien et à l’enseignant, https://marc-bloch.ehess.fr/jcms/ehess_31940/fr/les-conferences-marc-bloch :
Les Annales de 1929 à aujourd’hui
Cycles de conférences Marc Bloch
Marc Bloch, l’historien combattant – Autour de la BD
« Un héritage intellectuel » Figure emblématique de la revue Les Annales (1929), Marc Bloch a insufflé l’esprit d’interdisciplinarité et de décloisonnement des savoirs à l’origine du projet scientifique de l’EHESS. Les enseignements et les recherches déployés au sein des murs l’École témoignent de l’héritage, toujours bien vivant, de l’historien qui se perpétue pour les générations futures. La création de l’EHESS est indissociable du développement des sciences sociales dans le monde universitaire depuis la fin du XIXe siècle. En Allemagne, en France, aux États-Unis, l’idée d’une approche interdisciplinaire accompagnée d’une pédagogie construite autour du séminaire nourrit de multiples initiatives. Toutes interrogent les catégories généralement admises, les découpages reconnus des savoirs et les frontières disciplinaires. En France, Marc Bloch et Lucien Febvre suivent le mouvement en créant Les Annales en 1929, une revue toujours hébergée aux Éditions de l’EHESS. »
-Le Centre Marc Bloch de Berlin, institution de recherche et de formation à la recherche, donne des ressources qui peuvent nourrir les projets franco-allemands ou interdisciplinaires, sur son site : https://cmb.hu-berlin.de/fr/le-centre-marc-bloch/



