Nommer une époque n’est jamais neutre. Les historiens ne s’y sont pas trompés. Il y a un siècle déjà, comme le précise Dominique Kalifa en introduction de l’ouvrage, Marc Bloch analysait l’utilisation du terme « Moyen-Âge » alors que Lucien Febvre étudiait la construction de la « Renaissance » par Michelet. Seulement, cette réflexion sur les noms d’époque – ou chrononymes – s’est longtemps limitée aux périodes anciennes. En histoire contemporaine, des termes tels que « Restauration », « Belle Époque », « Années de Plomb », etc. sont restés longtemps impensés. Cet ouvrage collectif s’efforce alors de combler ce manque.
Nommer une période : un acte qui n’est pas neutre
Cette analyse des principaux chrononymes d’époques contemporaines s’effectue à travers 14 chapitres, organisés en deux grandes thématiques : « Nommer son temps » et « Remémorer, réinventer le temps ». Quels traits saillants ressortent de cet ensemble ? Tout d’abord, l’émergence des noms d’époque s’inscrit toujours dans un processus complexe. Il est rare que ceux-ci s’imposent d’emblée dans une société. Le terme de « Restauration » n’est que très peu utilisé en 1814, même par les monarchistes. Le terme « rétablissement » lui était alors préféré. De même, celui d’« Entre-deux-guerres » a d’abord servi à définir la période 1870 – 1914. Le terme n’a jamais été utilisé pour désigner les années 1920 et 1930 avant le début de la Seconde Guerre mondiale.
Autre constat : identifier l’origine d’un chrononyme n’est pas chose aisée. Certains peuvent être tout de même attribués à un individu tels que « Gilded Age », utilisé par Mark Twain pour caractériser les années 1870 à 1890 aux Etats-Unis. Il en est de même pour les « Trente Glorieuses » conceptualisées par l’économiste Jean Fourastié. Mais l’origine de la plupart des chrononymes n’est pas aussi claire. Utilisés dans des journaux, des livres, etc. leur paternité semble finalement collective. On peut d’ailleurs remarquer que les chrononymes ne sont généralement pas construits par les historiens, alors confrontés à leur réappropriation.
Comme constructions humaines non issues de la recherche scientifique, il apparaît alors clair que les chrononymes ne sont pas neutres. Prenons l’exemple de l’« Âge d’argent », caractérisant la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle en Russie. Le terme s’inscrit dans la théorie des quatre âges de l’humanité. Dès lors, si l’on reconnaît un foisonnement culturel durant cette période, l’« Âge d’argent » implique l’idée d’un déclin après l’« Âge d’or » de la littérature russe dans le premier tiers du XIXe siècle. Autre exemple, issu de l’ouvrage, dans une perspective plus internationale : le chapitre sur l’« Entre-deux-guerres » nous montre comme ce terme est utilisé dans l’histoire argentine alors que le pays n’a été que bien peu concerné par les deux guerres mondiales. L’utilisation du chrononyme révèle alors une volonté argentine de s’inscrire résolument dans le monde occidental.
Le nom d’une époque : un objet d’histoire
C’est là tout l’intérêt du travail des historiens : remonter à la source des différents chrononymes, rappeler leur signification, le contexte de leur émergence, mais aussi leurs évolutions. « L’ère victorienne », présentée comme le triomphe de la puissance britannique au XIXe siècle, devient symbole d’archaïsme et d’hypocrisie morale dans les années 1920. Sous Thatcher, le chrononyme retrouve une signification positive, s’imposant comme une forme de modèle. À travers l’étude de ces noms d’époque, nous entrons dans une histoire des représentations. Finalement, l’usage de chrononymes généralement rétrospectifs nous éclaire davantage sur l’époque dans lequel ils ont été forgés que sur celle qu’ils caractérisent.
De même, les noms d’époque quasi-contemporains au contexte qu’ils caractérisent s’inscrivent souvent dans une histoire bien plus longue. Nous avons déjà mis en avant pour l’« Entre-deux-guerres ». C’est aussi le cas du « Printemps des peuples » : dès 1789, l’écrivain Joachim Heinrich Campe caractérise son époque comme un « Printemps de l’intérêt général des peuples ». À travers cet ouvrage, nous découvrons que nommer les époques, c’est toujours créer un dialogue entre passé et présent.
Enfin, chaque chapitre nous offre une réflexion sur le travail de l’historien. Quelle attitude adopter face à ces chrononymes ? Les historiens sont bien conscients (tout comme, bien souvent, les sociétés elles-mêmes) des limites de ces noms d’époque. Il est en effet clair pour tous que la « Belle Époque » a été loin d’être belle pour tout le monde car elle a été traversée par de nombreux conflits sociaux. Chaque chapitre nous montre, de façon très pertinente, comment le milieu de la recherche a pu utiliser ou, au contraire, se détacher de ces termes. Et lorsque les chrononymes s’imposent chez les historiens, c’est toujours avec une certaine distance critique.
Cet ouvrage sur les Noms d’époque s’inscrit donc dans une démarche à la fois historique et historiographique. La structure est claire et, même si certains chapitres peuvent s’avérer complexes, c’est un livre riche, tant pour les connaissances que les enjeux de la méthode historique mis en avant.



