Avec L’Été 14, Victor Lepointe propose une nouvelle évocation de la Première Guerre mondiale, après Le Tombeau des chasseurs, consacré aux combats du col du Linge. Publié chez Grand Angle, l’album revient sur les premières semaines du conflit, lorsque l’enthousiasme patriotique et l’idée d’une guerre courte se heurtent rapidement à la réalité des combats. À travers deux destins de soldats, il raconte le basculement d’une vision encore romantique de la guerre vers une violence moderne, industrielle et meurtrière.
Un scénario construit autour de deux destins
Le contexte est celui de la guerre de mouvement : les troupes allemandes avancent rapidement en direction de Paris tandis que l’armée française reçoit l’ordre de tenir ses positions coûte que coûte. Les combats racontés dans l’album se déroulent au cours des quinze premiers jours de septembre 1914, dans le secteur situé au sud de Vitry-le-François, à proximité de villages comme Frignicourt, Blaise-sous-Arzillières et Châtelraould.
Le lecteur suit deux personnages et deux destins qui vont progressivement se rejoindre.
Le premier est Henri, jeune officier idéaliste. Il incarne le soldat qui croit encore aux valeurs héroïques associées à la guerre : courage, devoir, honneur et obéissance aux ordres. Il mène ses hommes au combat alors que les offensives se multiplient et que l’armée française tente de contenir l’avancée allemande. Son objectif est de prendre le mont Moret, coûte que coûte, conformément aux ordres de Joffre, général en chef des armées françaises.
Le second est Adrien, un jeune conscrit fragile, presque encore un enfant. Son regard permet de découvrir la guerre à hauteur d’homme, à travers celui qui la vit pour la première fois et qui se trouve brutalement confronté à une réalité qu’il n’avait pas imaginée. Il se retrouve pris au piège dans l’enfer des combats à Châtelraould, bien loin de sa Corrèze natale. Dès les premiers jours du conflit, l’enthousiasme initial laisse place à la peur, à la violence et à la souffrance.
Le mont Moret sera finalement le lieu où les deux protagonistes seront amenés à se croiser.
Un récit sensible et une très belle réalisation graphique
J’ai particulièrement apprécié la manière dont Victor Lepointe aborde la Première Guerre mondiale. L’album ne cherche pas uniquement à montrer les combats : il s’attache surtout à faire ressentir ce que pouvait représenter l’entrée en guerre pour les soldats de 1914.
Le scénario est particulièrement sensible et s’appuie sur les écrits de 1914, notamment ceux de Charles Péguy. Ces références littéraires donnent une grande profondeur au récit. On a parfois l’impression d’entendre directement les soldats s’adresser au lecteur, partager leurs pensées, leurs peurs et leurs espoirs.
Le récit est presque intimiste. Le lecteur est placé au plus près des personnages et de leurs émotions. Cette proximité rend d’autant plus perceptibles l’horreur et l’absurdité de la guerre, sans pour autant réduire les soldats à de simples victimes. Leur courage, leur patriotisme, leur sens du devoir et leur volonté de tenir malgré la peur sont également mis en avant.
Le travail graphique est lui aussi remarquable. Les dessins sont splendides, très poétiques, avec des couleurs douces, qui créent un contraste saisissant avec la violence du sujet. La beauté graphique ne gomme pas l’horreur de la guerre ; elle contribue au contraire à renforcer sa dimension humaine et émotionnelle. La couverture est particulièrement réussie et l’ensemble constitue un très bel objet de bande dessinée.
Un album aux multiples usages pédagogiques
L’Été 14 me semble particulièrement intéressant pour les enseignants d’histoire, notamment dans le cadre de l’étude de la Première Guerre mondiale en classe de troisième. La bande dessinée peut constituer un véritable support de cours, en permettant d’aborder certains aspects du conflit à travers le regard des soldats et de rendre plus concrètes des notions comme la mobilisation, la guerre de mouvement, l’offensive allemande, la bataille de la Marne, la discipline militaire ou encore le patriotisme.
Là où les dates, cartes et événements militaires peuvent parfois rester abstraits, la bande dessinée donne un visage et une voix aux hommes qui vivent ces événements. Le parcours d’Henri permet notamment d’interroger les notions de devoir, d’honneur et d’obéissance, tandis que celui d’Adrien donne à voir la découverte brutale de la violence de la guerre.
La présence des textes de Charles Péguy constitue également une richesse pédagogique. Les extraits littéraires peuvent être exploités dans le cadre d’un travail avec les collègues de français, permettant de croiser histoire, littérature et bande dessinée. Ils peuvent aussi simplement donner envie aux élèves de découvrir d’autres textes consacrés à la Grande Guerre.
Enfin, L’Été 14 a pleinement sa place dans les CDI des établissements scolaires. Il peut être proposé comme une lecture aux élèves qui s’intéressent à l’histoire, à la Première Guerre mondiale ou à la bande dessinée, sans nécessairement faire l’objet d’une exploitation en classe. Accessible, documenté et graphiquement très réussi, il peut constituer une porte d’entrée vers la Grande Guerre et être mis en relation avec d’autres bandes dessinées, notamment celles de Tardi, des romans comme ceux de Genevoix, Dorgelès, Dugain ou Lemaître, ainsi qu’avec des témoignages et documentaires.
Au-delà de son intérêt historique, l’album possède une véritable force émotionnelle. La qualité graphique et le travail historique de Victor Lepointe donnent au récit une dimension humaine qui en fait un album particulièrement pertinent pour les enseignants d’histoire-géographie, les collègues de français et les collections des CDI.



